avec marx

17 juillet 2019

Plan Trump : l’arnaque du siècle !

INTERNATIONAL

 

Plan Trump : l’arnaque du siècle !

Ce devait être une conférence, c’est devenu un atelier économique : des chefs d’entreprises et de fonds d’investissement y côtoient les rares responsables politiques qui ont accepté de se compromettre dans cette mystification. Le plan de la Trump Company a été dévoilé : des mesures hors sol pour tenter de liquider une fois pour toutes les droits du peuple palestinien.

La vision de Trump de la reconnaissance des droits du peuple palestinien est simple et claire : tout doit disparaître. Depuis son arrivée au pouvoir, il s’est exprimé sur tous les volets : feu vert à la colonisation, reconnaissance de l’annexion de Jérusalem, acceptation de l’occupation, préparation de l’annexion d’une partie de la Cisjordanie, enterrement de la question des réfugiés palestiniens : toutes les atteintes par Israël au droit international et au droit humanitaire sont validées par les USA. La loi du plus fort et le fait accompli en guise de règle.

Le cadre politique est donc posé. Pour y parvenir : le soi-disant « miracle économique ». Le mirage d’une société prospère et dynamique construite à coups de pétrodollars sur les ruines des droits du peuple palestinien.

Qu’attendent les écoliers palestiniens, sinon de pouvoir se rendre à l’école sans passer par les points de contrôle de l’occupation, sans vivre cette humiliation matin et soir, et sans craindre de trouver leur maison détruite au retour de l’école ou un père, une mère, un frère emprisonné ?

Que valent les discours néo-coloniaux d’un développement piloté de l’extérieur et de « protection de la propriété privée », comble du cynisme lorsque l’on sait que le vol par Israël des maisons, des terres et des ressources palestiniennes se poursuit depuis plus de 70 ans ?

Ce dont la Palestine et les Palestiniens ont besoin pour pouvoir vivre, travailler, développer leur société, c’est la fin de l’occupation de leur terre par Israël, la fin de la colonisation, la fin des politiques discriminatoires et bien évidement la levée immédiate du blocus de Gaza. Le plan pour y parvenir passe par l’application des résolutions de l’ONU que les USA ont balayées d’un revers de manche pour plaire à leur allié israélien.

Mme Hanan Achraoui, conseillère de Mahmoud Abbas n’a pas déclaré autre chose : “Commencez par lever le siège de Gaza, par arrêter le vol par Israël de notre terre, de nos ressources et de notre argent, donnez-nous la liberté de mouvement et le contrôle sur nos frontières, notre espace aérien, nos eaux territoriales […] et ensuite regardez-nous construire une économie dynamique et prospère en tant que peuple libre et souverain”.

Aux côtés des Palestiniens, l’Association France Palestine Solidarité réaffirme qu’aucune solution ne pourra voir le jour sans un règlement politique basé sur le droit international et le droit à l’autodétermination des peuples. L’entreprise de liquidation de la question palestinienne menée par Donald Trump doit être dénoncée pour ce qu’elle est et la France doit prendre ses responsabilités en s’engageant enfin vers cette solution politique.

Laissons la conclusion à Dominique de Villepin : « On n’achète pas l’indépendance d’un peuple. On n’achète pas la dignité d’un peuple. Cinquante milliards pour fermer sa gueule et accepter d’être dépouillé de ses droits : c’est ignoble ! Ce plan est mort-né ».

Le Bureau national de l‘AFPS

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Collectif Q2C - Apprendre, solidaire, aux côtés des élèves migrants

 

Apprendre, solidaire, aux côtés des élèves migrants

Le nouveau hors-série de la revue N’Autre école, « Apprendre, solidaire, aux côtés des élèves migrants » de Jean-Pierre Fournier est maintenant disponible en librairie et en commande sur notre site.

Tout au long de l’été nous vous en proposons quelques extraits...

Comment je suis tombé dans le chaudron

En juin 2004, naît le Réseau éducation sans frontières : l’événement passe à peu près inaperçu, y compris dans les milieux militants. Je suis au courant parce que je connais Richard Moyon, l’initiateur du projet : militant trotskiste en rupture de chapelle, il anime un petit bulletin, Cinquième zone, à destination des jeunes et des enseignants de son lycée professionnel et technique de Châtenay-Malabry.

Il y traite des « questions vives » du quartier – et du monde – dans un style véhément et direct, loin du ton compassé des tracts. Il a découvert avec surprise l’impasse dans laquelle se trouvent certains de ses élèves, du fait de leur « situation irrégulière », et s’est engagé dans leur défense.

Au fil de ses combats, il rencontre un autre enseignant « du technique », Pablo Krasnopolsky, lui aussi syndiqué à la CGT éduc’action. Il y a également Pierre Cordelier, ancien instit de Vitruve, la célèbre école innovante du xxe arrondissement : c’est un chevronné de « l’action qui entraîne l’action », il a su faire rayonner le Comité Tlemcen, qui propage la mémoire des élèves juifs déportés « parce que nés juifs » dans les écoles de l’arrondissement et au-delà.

J’ai appris l’existence de ce Comité par un gamin du quartier, qui m’avait pris par la manche pour me dire : « Eh, tu sais que dans mon école on a tué des enfants seulement parce qu’ils étaient juifs ? » Des non-enseignants les rejoignent, comme Brigitte Wieser, militante de la FCPE au collège-lycée Voltaire, dans le xie arrondissement de Paris. Leur point commun, outre une rare énergie, c’est la volonté de ne pas s’enfermer dans telle ou telle tendance d’extrême gauche, et surtout le pari sur les capacités de mobilisation de monsieur-madame-tout-le-monde, bien au-delà des cercles d’initiés.

Je ne découvre quant à moi le réseau que quelques semaines plus tard, en me rendant à une réunion où témoignent des jeunes. Leurs paroles sont émouvantes, j’entre à mon tour dans un monde que je ne connaissais pas et je rencontre aussi ces militants qui, au lieu de s’enfermer dans une secte ou de se décourager, veulent rebondir de façon créative et large.

L’un d’entre eux me dit qu’il va m’appeler. Quand il le fait, je suis désarçonné par ce qu’il me dit : « dans ton collège, il y a deux pères d’élèves chinois qui risquent l’expulsion. » Il me donne les noms, et c’est à peu près tout, fin de l’échange… Le rythme des premières années du RESF est donné : on est dans l’urgence, on agit et c’est à chacun de faire, à chacun de mobiliser très largement, sans appui ni conseil ni mode d’emploi. On y va.

Dès le lendemain, j’informe mes collègues. D’abord l’enseignante du dispositif d’accueil pour les élèves primo-arrivants, puis je m’adresse à toutes et tous à la récréation. Je rédige, à destination de la préfecture, un texte annon­çant que « la communauté éducative sera vigilante… ».

Le lendemain, j’apprends par le camarade qui m’avait alerté que ça y est : l’un a déjà été expulsé et l’autre est « sur la passerelle » – ou tout comme. Je propose alors aux profs de débrayer une demi-heure après la récréation. Unanimité – c’est la première fois que je vois ça. Je téléphone au commissariat : « Le collège est en grève, tout le monde va être informé. »

Rentré chez moi, une officier de police me rappelle : « Tranquillisez vos collègues, le père d’élève est rentré chez lui. » Victoire.

Je suis immensément content – et surpris –, mes collègues aussi ! Gagné à ce combat, et pas prêt de m’en « décrocher ».

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CETA : Parlementaires ne ratifiez pas

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CETAnousdedirenon

par le Parti de la démondialisation

le 16 juillet 2019

Demain 17 juillet 2019, la demande de ratification du CETA passe en première lecture à l’Assemblée nationale. Depuis que ce traité est en discussion la Parti de la démondialisation dénonce les dangers de ce traité de libre-échange dangereux pour l’emploi, particulièrement dans les secteurs agricole et agro-alimentaire, pour l’environnement et pour la démocratie et la souveraineté des Etats face aux entreprises multinationales.

Dernièrement nous avons envoyé une lettre ouverte aux parlementaires. A ce jour six parlementaires nous ont répondu. Jean-Michel Clément, député PS de la Vienne, Bénédicte Taurine, députée LFI de l’Ariège, Michèle Gréaume, sénatrice PC du Nord, Fabien Di Filippo, député LR de Moselle, Lise Magnier, députée UDI de la Marne, Véronique Riotton, députée LREM de Haute-Savoie et François Patriat, sénateur LREM (président du groupe) de Côte-d’Or.
Si les premiers nous disent leur accord avec notre position et leur volonté de voter contre la ratification, joignant pour certains les amendements qu’ils ont déposés, ou s’interroge, les parlementaires LREM défendent, sans surprise, la ratification demandée par M. Macron et l’Union européenne. Ils nous ont d’ailleurs envoyé le même texte que vous vous trouverez ci-après.

Madame, Monsieur,

Vous avez appelé mon attention sur le projet de loi de ratification du CETA qui sera examiné en séance publique le 17 juillet prochain à l’Assemblée nationale.

Conscients des inquiétudes légitimes exprimées en amont de la mise en œuvre provisoire du CETA, les parlementaires de la majorité présidentielle se sont saisis des enjeux commerciaux avec un niveau d’exigence inédit vis-à-vis de l’exécutif, de l’Union européenne ainsi que de nos partenaires.

Dès l’été 2017, conformément à l’engagement du Président de la République, une commission indépendante [1] a été mandatée afin d’évaluer l’impact attendu de l’entrée en vigueur du CETA sur l’environnement, le climat et la santé. 25 propositions ont été adressées au Premier ministre afin de concrétiser les recommandations de la commission d’expert. La grande majorité ont été reprises dans le plan d’action du gouvernement publié le 25 octobre 2017. Au travers de ce dernier, le gouvernement français s’est engagé, d’une part, à se donner les moyens d’une mise sous surveillance stricte du CETA, notamment dans ces enjeux environnementaux, sanitaires et climatiques, et d’autre part, à associer davantage les représentants de la société civile et la représentation nationale. C’est en ce sens, qu’il rend compte trimestriellement de la mise en œuvre du plan d’action CETA devant les parlementaires, les ONG, les syndicats et les filières professionnelles lors du comité de suivi de la politique commerciale.

Un travail a également été entrepris afin de révolutionner la méthodologie de suivi existante. Ainsi, le CEPII [2] a modélisé les conséquences environnementales et économiques de la mise en œuvre du CETA [3]. Cette étude montre que les émissions de gaz à effet de serre supplémentaires engendrées par cet accord seraient modestes et que le CETA n’empêcherait pas la France de respecter ses engagements pris dans le cadre de l’Accord de Paris. Par ailleurs, afin de répondre aux craintes des filières agricoles sensibles [4], un dispositif spécifique de suivi en continu des volumes d’importation a été mis en place. Un premier rapport, commandé par quatre ministres aux corps d’inspection compétents et publié le 21 février 2019 [5], conclue qu’aucun territoire ou filière n’a subi de conséquences négatives liées au CETA et qu’au contraire certaines filières ont pu bénéficier de l’ouverture du marché canadien à l’image de nos exportations de fromages qui ont augmenté de 20% pour l’année 2018. Plus encore, il établit que nos règles sanitaires ont été pleinement préservées. 
En effet, le CETA ne remet pas en cause la réglementation européenne. Tout produit interdit sur le marché européen, en raison de la réglementation sur la santé humaine du consommateur, l’est aussi à l’importation. Ainsi, aucune denrée OGM d’origine animale n’est autorisée à ce jour. De même, les viandes issues de ruminants nourris aux farines animales sont interdites et l’usage d’antibiotiques activateurs de croissance sont soumis à des limites maximales de résidus et seront interdites à l’importation à compter de janvier 2022. En clair, le bœuf aux hormones et le saumon transgénique demeurent interdits à la commercialisation partout dans l’Union européenne, quel que soit le pays de provenance, et peu importe qu’il existe ou non un accord commercial avec ce pays.

La Commission européenne se donne les moyens d’assurer un contrôle conforme à ces exigences. Elle a mené 16 audits au Canada depuis 2001 afin de s’assurer de l’efficience des contrôles sanitaires menés par l’Agence canadienne d'inspection des aliments. Le dernier audit de 2016 a donné des résultats satisfaisants. Un nouvel audit sera mené en septembre 2019. De plus, les animaux, les végétaux et leurs produits sont soumis à un contrôle documentaire et d’identité systématique à la frontière. Un contrôle physique et des tests aléatoires en laboratoires sont également conduits pour vérifier l’absence de résidus de substances interdites. Au plan sanitaire et phytosanitaire, 52 lots de viande bovine ont été contrôlés et aucune irrégularité n’a été constatée. Aujourd’hui, seules 36 fermes canadiennes sur 70 000 sont engagées dans une filière sans hormone. Seules ces 36 fermes peuvent donc exporter vers l’UE. De plus, seuls 4 abattoirs sont individuellement certifiés conformes aux normes européennes, et donc habilités à pouvoir exporter vers le marché européen. Le suivi mis en place par les services de l’Ambassade de France au Canada n’a observé aucun signal de développement d’une filière dédiée aux exportations européennes. Les premiers résultats communiqués par les douanes françaises sont largement encourageants : les exportations françaises vers le Canada ont augmenté de 6,5% en 2018 (10,2% pour le secteur de l’agroalimentaire). A l’inverse, nos importations ont baissé de 6,67% (baisse de plus de 50% pour les produits agroalimentaires).

Nous avons également obtenu l’ensemble des garanties juridiques confirmant que le CETA ne met en danger ni nos normes ni notre modèle sociétal. Dans sa décision du 31 juillet 2017, Le Conseil Constitutionnel considère que le CETA n’est pas contraire à notre Constitution et qu’il garantit le principe de précaution. Dans son avis du 30 avril 2019, la Cour de Justice de l’Union européenne (CJUE) est venue confirmer que le « droit à réguler des États était pleinement garantie par le CETA ». En effet, les comités sectoriels, au travers desquels est mise en œuvre la coopération réglementaire dans le cadre du CETA, ne peuvent prendre de décisions contraignantes sans validation préalable du Conseil, qui comprend des représentants de notre gouvernement.

Concernant le tribunal d’investissement mis en place par l’accord, la CJUE a estimé que ce mécanisme est compatible avec le droit européen et qu’il ne méconnait ni le principe d’égalité de traitement, ni le droit de recours effectif devant un tribunal indépendant et impartial. Le nouveau mécanisme de règlement mis en place par le CETA présente trois innovations majeures : l’établissement d’un tribunal permanent, des juges nommés de manière transparente et enfin l’instauration d’un mécanisme d’appel. La Commission Schubert conclut que « le système dans sa forme actuelle n’a plus grand chose à voir avec l’arbitrage privé ». Il empêche également toute entreprise ne produisant pas effectivement dans un État partie à l’accord de pouvoir le détourner. La France n’a d’ailleurs jamais fait l’objet de recours de la part d’une entreprise américaine y compris par le biais de traités impliquant un État tiers. Par ailleurs, le gouvernement français a souhaité aller encore plus loin, en reprenant l’une des recommandations de la Commission Schubert, afin de pleinement garantir la préservation du droit des États à réguler en matière climatique et d’éviter tout recours abusif par un investisseur étranger. Un mécanisme d’interprétation conjointe appelé « véto climatique » a été validé par l’ensemble des États membres. Le Canada a donné son accord politique à ce texte qui devrait être publié très prochainement.

Enfin, la coopération franco-canadienne sur les enjeux climatiques a connu des avancées concrètes depuis deux ans. Le Ministre de la transition écologique et solidaire, Nicolas Hulot, a signé le 16 avril 2018, avec son homologue canadienne, Catherine McKenna, un partenariat franco-canadien sur l’environnement et le climat qui a notamment permis un travail commun sur la réduction des émissions des secteurs du transport international. De son côté, la France, conformément au plan d’action, a demandé la révision de la directive sur la qualité des carburants auprès de la Commission européenne. Un rapport du CGEDD [6] et du CGIET [7] relatif à l’impact sur l’effet de serre des énergies fossiles sera remis au Parlement d’ici la fin 2019. 
Je tiens, enfin, à modérer votre inquiétude concernant la hausse de 63% des exportations canadiennes de combustibles fossiles. D’une part, déjà exempts de droit de douane avant 2017, la hausse de ces flux très limités n’est pas liée à l’application de l’accord. D’autre part, la Commission européenne nous a informé que l’intégralité du pétrole exporté était conventionnelle, le Canada ne disposant pas des infrastructures pour exporter massivement vers l’Union européenne. Mais nous restons vigilants vis-à-vis du risque important que représente le pétrole issu des sables bitumineux.

À l’occasion de la 73ème Assemblée générale des Nations Unies, le Président de la République a renouvelé son engagement de conditionner la conclusion de nos accords commerciaux futurs au respect des Accords de Paris sur le climat et de l’environnement. Cette exigence nous oblige, et je vous renouvelle notre pleine mobilisation sur ce sujet et reste bien évidemment à votre disposition pour toute demande d’information complémentaire sur cet accord et sa ratification.

Cordialement,

François PATRIAT
Sénateur de la Côte-d'Or
Président du Groupe LREM

________________________________________
[1] Dite « Commission Schubert »
[2] Centre d’études prospectives et d’informations internationales
[3] « Évaluation macro-économique des impacts de l’Accord économique et commercial global entre le Canada et l’Union européenne » - CEPII : http://www.cepii.fr/CEPII/fr/publications/reports/abstract.asp?NoDoc=12278 
[4] Viande bovine, viande porcine, viande de volaille, sucre et éthanol
[5] « Pour un suivi des effets du CETA sur les filières agricoles sensibles » - CGAAER, CGEDD et IGF : https://agriculture.gouv.fr/suivi-des-effets-du-ceta-sur-les-filieres-agricoles-sensibles 
[6] Commissariat Général de l’Environnement et du Développement Durable
[7] Conseil Général de l’Industrie, de l’Énergie et des Technologies

Nous persistons à dire que l’optimiste des parlementaires LREM n’est pas de mise. 
Leurs arguments concernant les règles vétérinaires internationales et les règlements européens sont contredits par de nombreux vétérinaires comme l’indique un article du Monde.fr
Ils voudraient nous faire croire que le gouvernement français a amélioré l’accord alors que tout est bouclé et non modifiable depuis que l’UE a signé l’accord avec le Canada. 
L’avis de la CJUE entérine le système des tribunaux d’arbitrage. Le rapport de la commission Schubert montre bien les risques que faisaient courir l’accord à l’environnement et à la santé le CETA et la vigilance du gouvernement sur ses 25 propositions ne modifie en rien l’accord. C’est un tout à prendre ou à rejeter.
La réalité est que le gouvernement et ses soutiens sont attachés à multiplier les accords de libre-échange et évitent soigneusement la remise en question du principe même de concurrence. Pas question de souveraineté alimentaire, pas question de choix de société, pas question de démocratie. 
Il s’agit bien de favoriser les entreprises multinationales et de renforcer leur emprise sur la vie des peuples.

Mesdames et Messieurs les parlementaires nous vous demandons une fois de plus de refuser de ratifier le CETA.

Les citoyens français, qui ont de la mémoire, n’oublieront pas la responsabilité que chacun des parlementaires prendra lors de son vote. Derrière le CETA se profile le traité de libre-échange avec le Mercosur, qui achèvera l’agriculture française. C’est contre l’avis du peuple que serait adopté le CETA. C’est par la volonté du peuple que serait rejetée la ratification !

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Jan Malewski - FRANÇOIS VERCAMMEN (1944-2015) Théoricien-militant internationaliste

Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 618 août 2015 *

FRANÇOIS VERCAMMEN (1944-2015)

Théoricien-militant internationaliste

Cf. aussi : [François Vercammen] [Malewski Jan] [Les Nôtres]

Jan Malewski*

J’ai connu François en juillet 1980, mais c’est à partir de 1991-1992 que j’ai eu le plaisir de travailler sous sa direction, lorsqu’Ernest Mandel l’a convaincu de venir travailler au Bureau de l’Internationale à Paris. Révolutionnaire professionnel depuis trente ans déjà, François pensait qu’il aurait dû se « recycler », prendre un travail stable et laisser la direction à des camarades plus jeunes…

Venant plusieurs jours par semaine à Paris, c’est souvent chez nous ou chez Alain Krivine qu’il passait la nuit. L’occasion alors de discuter sans ordre du jour, de prendre aussi du temps pour parler tranquillement, de partager les lectures.

Travailler avec François était un plaisir. Il avait cette capacité – si rare – de favoriser chez les autres la confiance en eux. Il était à l’écoute de ceux avec qui il parlait, les aidait à mieux formuler leurs conceptions… Jamais je ne l’ai vu dévaloriser quelqu’un, même s’il pensait que les élucubrations qu’il entendait ne tenaient pas debout. Il laissait l’autre parler, quitte à perdre du temps, puis, une ou deux semaines plus tard, il posait une question qui obligeait à réfléchir à nouveau sur ce qu’on avait formulé dans les échanges avec lui…

Dans la direction de l’Internationale, François avait participé de 1981 à 1985 aux côtés de Pierre Rousset à la création de l’Institut international de recherche et de formation d’Amsterdam. Comme l’ont écrit Sally et Pierre Rousset, il s’agissait d’un centre « où des militantes et militants venus des cinq continents et appartenant à des courants politiques de traditions diverses pouvaient se retrouver plusieurs mois durant afin d’étudier, afin de revisiter ensemble l’histoire passée du combat socialiste, afin de réfléchir sur leurs propres expériences de luttes et leurs leçons. (…) À plus d’un titre, les sessions de l’Institut d’Amsterdam ont donc représenté une expérience vécue de pluralisme au sein de la gauche radicale — un pluralisme qui est aussi une composante essentielle de l’internationalisme. » (1) François partageait cette opinion.

En charge de l’Europe au sein de l’Internationale à partir de 1992, il a été de ceux qui impulsèrent – avec Alain Krivine, Roseline Vachetta, élus députés européens en 1999, et les militants européens de l’Internationale – la coopération des organisations « de la gauche de la gauche », des syndicalistes combatifs et des mouvements sociaux, dans un cadre pluraliste. Pour aboutir aux rencontres régulières de la Gauche anticapitaliste européenne – la GACE. C’était un cadre pluraliste. Il a également contribué à ce que des militantes et des militants d’organisations, qui, dans leur pays se côtoyaient sans vraiment travailler ensemble, commencent à échanger et, parfois, franchissent le pas pour se regrouper. Par exemple, lors d’une réunion de cette Gauche anticapitaliste européenne à Paris en 2003, une dizaine d’organisations de Grèce se sont côtoyées… certaines ont ensuite fondé Syriza et d’autres, plus tard, Antarsya – deux regroupements qui inversaient la tendance à l’éclatement de la gauche radicale dans ce pays.

François était celui qui discutait avec tous, se déplaçait pour les rencontrer dans leurs pays, aidait à tisser les liens des uns avec les autres.

Engagé depuis son jeune âge dans la tentative de construire un parti révolutionnaire, en Belgique et à l’échelle internationale, François avait étudié attentivement les écrits et les actions de Lénine. Il considérait que ce dernier développait, « presque à son corps défendant, un marxisme particulier, révolutionnaire et opérationnel, dont le trait marquant est la séparation et l’articulation spécifique entre le niveau général (la théorie, l’analyse générale de la société, les grandes perspectives historiques, les prévisions politiques, les principes programmatiques et organisationnels) et le niveau particulier (axé sur l’orientation politique, avec l’analyse conjoncturelle, les mots d’ordre et les revendications, le système d’organisation pratique). » (2) C’est un tel marxisme révolutionnaire et opérationnel que François voulait pratiquer. Théoricien, il avait – comme Lénine selon lui – « une compréhension profonde du rôle subalterne de toute construction théorique » et cherchait à dégager « le sens pratique de chaque thèse, de chaque construction théorique ». Il considérait que « la fameuse “souplesse théorique” de Lénine ne relevait pas du pragmatisme », que « le “tournant brusque” n’était pas “circonstanciel”, qu’il exigeait une réargumentation à tous les niveaux, et partant une réorganisation de la pensée » (3).

C’est dans ce cadre, au cours des années 1990, alors qu’il s’attachait à regrouper la gauche radicale en Europe, que François s’est attelé à l’analyse des transformations de l’Union européenne. Elle s’accélérait alors, avec la conjugaison de l’Acte unique (1985) et du traité de Maastricht (1991-1992). Il avait très vite saisi que « la lutte contre le néolibéralisme et pour une alternative sociale est une lutte contre l’Union européenne » et que, « dans cette perspective, une forte crise des institutions européennes apparaît inéluctable, son issue ne devant pas être le repli national mais bien une autre Europe » (4).

Près de deux décennies plus tard, cette crise a lieu avec la Grèce comme maillon faible et le référendum qui aura lieu dimanche est une tentative d’éviter le repli national en luttant pour une autre Europe.

Contrairement à la tradition analytique de certains marxistes, qui considéraient qu’en absence d’une classe bourgeoise européenne unifiée et du fait de la concurrence entre les capitaux européens, il n’y avait pas de place pour un « noyau étatique véritablement supranational », François avait compris « la volonté farouche qui anime les sphères éclairées des classes dominantes de se doter d’une “Europe politique” », c’est-à-dire un volontarisme de classe, indispensable pour les dominants voulant la maîtrise « de l’explosivité et de la permanence des contradictions de toutes sortes qui parcourent le continent »« L’instauration de l’Union monétaire – écrivait-il – constitue le saut qualitatif vers un premier noyau étatique véritablement supranational ».

Ce disant, il appelait à s’opposer à l’idéologie « européaniste » relayée par la social-démocratie, cette idéalisation d’une Europe « démocratique ». Il insistait sur le fait que « les institutions de l’Union européenne constituent une nette rupture avec le système parlementaire-bourgeois encore dominant dans les États nationaux », car les élites européennes visent « à soustraire les “institutions européennes” à la pression démocratique et sociale et à empêcher que ne se transfèrent, au niveau européen, les droits acquis et l’impact des “sociétés civiles” nationales ». La réaction scandalisée des membres des « institutions » la semaine dernière, lorsqu’ils ont appris qu’Alexis Tsipras a décidé de soumettre leur diktat au vote de la population grecque, témoigne à quel point François avait eu raison, il y a plus de quinze ans, de dénoncer la « dimension autoritaire » de l’Union européenne.

Cette dernière, disait François, « n’est pas un État national déjà constitué » et « n’a pas la vocation de le devenir » car « elle est basée fondamentalement sur l’inter-gouvernementalisme ». Mais, ajoutait-il immédiatement, « cet inter-gouvernementalisme va nettement au-delà de la coordination occasionnelle et superficielle, il prend une forme permanente, très articulée et très poussée. À partir de là et dans ce cadre, il y a création d’un début d’appareil étatique à caractère supranational. » Et il soulignait : « le Conseil des ministres des Finances et de l’Économie est bien entendu basé sur l’inter-gouvernementalisme, mais, par les traités, il a acquis une forte autonomie par rapport aux autres réunions des conseils de ministres européens, et donc vis-à-vis des gouvernements nationaux ». C’est « un tel degré d’articulation “européenne” qu’i peut bloquer de sa propre initiative toute velléité sociale d’un gouvernement national. » Les « négociations » entre le gouvernement grec d’Alexis Tsipras et « les institutions » ont montré la justesse de l’analyse de François.

Cette farouche volonté de comprendre les projets de l’ennemi de classe, des appareils politiques de la bourgeoisie à l’échelle européenne, avait pour but de formuler les hypothèses stratégiques pour armer intellectuellement la gauche radicale européenne, que François tentait de construire. Il était arrivé à la conclusion que dans l’état de crise et de décadence du mouvement ouvrier traditionnel, la lutte contre l’offensive néolibérale ne passerait pas par une mobilisation paneuropéenne préparée et appelée par le mouvement syndical majoritaire, c’est-à-dire par la Confédération européenne des syndicats, la seule disposant des moyens matériels pour le faire, mais aussi décidée à ne pas employer son potentiel.

« La variante optimale qui reste – disait-il – c’est une montée sociale importante (encore défensive) dans un pays-membre de l’UE, dont la force serait suffisante pour infliger un recul voire une défaite à un gouvernement national. » C’est ce que nous avons vu se réaliser en Grèce, avec la victoire électorale de Syriza, une des organisations qui, il y a quinze ans, participait aux rencontres de la Gauche anticapitaliste européenne, organisées par François.

François s’attendait à une crise sociale qui éclaterait et pourrait emporter une victoire partielle dans un pays. Dans un tel cas, écrivait-il, « il faudrait une stratégie de transition qui “pose la question du pouvoir politique” au niveau pertinent, à savoir l’Europe. »

Et il expliquait qu’il faut « avoir su se préparer politiquement et programmatiquement pour répondre à deux niveaux :

• Sur le plan national, une politique alternative doit prendre corps, renversant radicalement et visiblement, “devant toute l’Europe”, les priorités en faveur du monde du travail, des femmes, des jeunes pour prendre tout de suite une série de mesures sociales favorables et des mesures d’accompagnement afin de protéger cette expérience politique. Pour l’essentiel, elle devrait répondre aux doutes sur la possibilité d’organiser une telle rupture nationale en économie ouverte et européanisée, devant l’hostilité de l’UE. Avec, en tête, deux objectifs : trouver un appui au sein du pays, parler à l’Europe, ses populations et ses mouvements populaires.

• Sur le plan de l’UE, un tel gouvernement “en rupture de l’UE” ne devrait ni quitter l’UE ni dénoncer les traités. Le but étant d’amplifier la crise de l’UE en utilisant au maximum le temps et l’espace que permettent les règles institutionnelles des traités pour susciter appuis et mobilisations en Europe, afin d’enclencher une pression-débordement sur les autres gouvernements de l’UE. »

Comme dans un tel cas, « les gouvernements (notamment des pays clés) seraient moins que jamais prêts à mettre la décision dans les mains du peuple, renforçant encore le caractère autoritaire de l’UE et de la vie politique dans les États nationaux », il faudra avancer « un mot d’ordre de propagande générale, à savoir la convocation d’un Congrès démocratique des peuples d’Europe. (…) Une telle Assemblée, que l’on peut assimiler à une Constituante (même si le terme prête certainement à confusion selon les traditions historiques des différents pays), ne saurait être souveraine, car cela présupposerait acquis un certain degré de supranationalité qui ne l’est pas, et qu’il s’agit précisément de définir. Il faudrait, dans une deuxième étape, discuter avec décision dans chacun des pays concernés (membres aujourd’hui de l’UE et d’autres qui voudraient) selon des modalités démocratiques. » 

François n’est plus là aujourd’hui pour nous aider à élaborer une orientation de lutte dans cette crise de l’Union européenne qui a démarré en Grèce. Mais il nous a laissé une réflexion qu’il faut saisir. Je ne doute pas qu’aujourd’hui, s’il avait été vivant, il aurait tout fait pour que la lutte du peuple grec se généralise, pour l’élargir en vue d’une autre Europe, pour aider à élaborer les réponses tactiques et stratégiques indispensables. À nous de poursuivre son combat. ■

Jan Malewski, rédacteur d’Inprecor, est membre du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

Notes

1. Sally Rousset, Pierre Rousset, « Vingt-cinquième anniversaire. L’IIRF 1982-2007 –II– La première décennie, Une expérience internationaliste 1982-1992 », http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article7344

2. François Vercammen, « Lénine et la question du parti – Remarques autour de Que faire ? », cf. ce numéro d'Inprecor.

3. Ibid.

4. François Vercammen, « Face aux institutions de l’Union européenne », Critique communiste n° 155, printemps 1999.

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Jan Malewski - MARXISME À propos des apports d’István Mészáros (1930-2017) à la pensée critique

Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 644-646 octobre-décembre 2017

MARXISME

À propos des apports d’István Mészáros (1930-2017) à la pensée critique

Cf. aussi : [Marxisme] [Malewski Jan]

Jan Malewski*

István Mészáros, un philosophe marxiste hongrois hors du commun, s’est éteint le 1er octobre 2017 à Londres.

 

Né à Budapest en 1930 dans une famille ouvrière, élevé par sa mère, il a commencé à travailler dans l’industrie dès l’âge de 12 ans. Il a alors triché sur son âge, déclarant 16 ans, pour être accepté à l’usine. Ainsi, « en tant qu’adulte », sa rémunération était plus élevée que celle de sa mère, une employée qualifiée de la transnationale américaine Standard Radio Company. La différence considérable entre leurs gains hebdomadaires fut sa première et sa plus tangible expérience de l’exploitation particulièrement sévère des femmes par le capital. C’était en 1942…

Ce n’est qu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale qu’il a pu commencer des études, grâce au changement du système social, et devenir premier étudiant puis assistant de György Lukács à la chaire d’esthétique. Il faisait partie de ce que l’on peut définir comme la première école de Budapest, avec Agnes Heller, Ferenc Feher, István Hermann, Dénés Zoltai et Miklos Almasi. Il racontait dans une interview en 1992 : « J’ai commencé l’université en septembre 1949, et les attaques contre Lukács avaient commencé en juillet 1949. Je risquais toujours d’être expulsé de l’université en fréquentant ses séminaires. En réalité, comme les attaques contre Lukács étaient violentes à un point tel que son Institut était quasiment désert, il n’avait que très peu d’étudiants. » (1)

Il était membre de l’Association des écrivains hongrois, qui s’est engagée dans la lutte contre le stalinisme et le sectarisme avec enthousiasme, mais pas de manière subversive ou violente (2), et devint alors « une véritable communauté avec une réelle conscience nationale et un sens des responsabilités »< (3). À la suite de l’intervention russe, de nombreux membres de l’Association ont été arrêtés, jugés et condamnés, mais cela n’a pas empêché ce groupe de poursuivre son soutien à la révolution et au Premier ministre emprisonné, Imre Nagy, jusqu’à la dissolution de l’Association en janvier 1957 et son remplacement par un « Conseil de la littérature » composé uniquement de fidèles suivistes de Kádár (4).

Rédacteur de la revue de l’Académie des sciences Magyar Tudomány, il a aussi fait partie du Cercle Petöfi, qui à partir de 1954 regroupait les intellectuels critiques, a gagné en popularité après le XXe congrès du PCUS et a été interdit par Rákosi à la suite d’une réunion sur la liberté organisée le 30 juin 1956. Son essai sur le « Caractère national de l’art et de la littérature » a été choisi comme thème central d’un des débats de ce cercle d’intellectuels.

Pressenti pour remplacer Lukács à l’Université de Budapest pour y enseigner l’esthétique, il décide de s’exiler à la suite de l’intervention soviétique contre la révolution hongroise en 1956 – enseignant d’abord en Italie, puis en Écosse, au Canada et en Angleterre. Il expliquait ainsi son choix : « Au moment où je l’ai fait, Lukács était arrêté, mais je l’ai décidé un peu avant, au moment de la seconde intervention russe, car j’ai acquis la conviction qu’il n’y avait plus d’espoir pour une transformation socialiste de la Hongrie. Ils ont réprimé ce qui était alors très loin d’être contre-révolutionnaire. C’était un soulèvement très prometteur pour commencer quelque chose de nouveau, en un rien de temps des conseils ouvriers ont été constitués dans tout le pays. La question d’un retour au capitalisme n’avait jamais été envisagée. » (5)

 

 

Marxiste contre les dogmes

 

 

Contrairement à un grand nombre d’intellectuels exilés du « bloc soviétique », István Mészáros n’a pas abandonné le marxisme, mais au contraire a poursuivi son travail d’analyse. Il se souvenait : « J’ai travaillé avec Lukács durant sept ans, avant d’abandonner la Hongrie en 1956, et nous avons continué à être de bons amis jusqu’à sa mort, en 1971. Nous nous comprenions toujours, c’est pourquoi je voulais étudier avec lui. (…) Lukács avait l’habitude de dire, fort justement, que sans stratégie, vous ne pouvez pas avoir de tactique. Sans une vue stratégique des problèmes, il n’y a pas de solutions au quotidien. J’ai donc essayé d’analyser les problèmes systématiquement, parce qu’ils ne peuvent pas être traités simplement au niveau d’un article se rapportant seulement à ce qui ce passe au moment de l’écrire, quoiqu’il y ait une grande tentation de faire ainsi. Au contraire, cela doit être fait dans une perspective historique. Depuis que mon premier essai assez substantiel a été publié dans une revue littéraire en Hongrie en 1950, j’ai publié et j’ai travaillé dur autant que je pouvais. Aussi modeste soit-elle, nous apportons notre contribution au changement. C’est ce que j’ai essayé de faire toute ma vie. » (6)

Son apport à la pensée marxiste a été considérable. Il a écrit des œuvres sur la théorie marxiste de l’aliénation, l’élaboration de Lukács (histoire et conscience de classe ; conception de la dialectique), la nécessité du contrôle social, le pouvoir de l’idéologie, l’identité néocoloniale et la contre-conscience, la recherche de la liberté chez Sartre, la théorie de la transition au-delà du capital, l’actualité historique de l’offensive socialiste, le socialisme du XXIe siècle, la structure sociale et les formes de conscience… Alors que ses travaux sont connus, discutés et appréciés dans le monde anglophone, hispanophone et lusophone – il est considéré au Brésil, où tous ses textes ont été traduits et où un livre d’hommages a été publié, comme un des penseurs marxistes le plus importants de notre époque – malheureusement ils n’ont pas (pas encore ?) été traduits en français (7). Cet engagement marxiste, qu’il a partagé avec son épouse Donatella (1936-2007), lui a valu la répression dans « le monde libre » : alors qu’il enseignait à l’Université de York, à Toronto, le gouvernement canadien l’a considéré comme un danger et a voulu l’expulser.

Parmi les marxistes, István Mészáros occupait une position particulière. Il n’a appartenu à aucun parti, considérant que « les partis politiques à l’ancienne sont intégrés dans le système parlementaire, qui a lui-même perdu sa pertinence historique. (…) La classe ouvrière s’en est accommodée elle-même et s’autocontraint selon les possibilités offertes par ce cadre, ce qui par conséquence ne pouvait que produire des organisations défensives ». Il appelait de ses vœux un autre mode d’organisation : « Il n’y aura pas de progrès jusqu’à ce que le mouvement ouvrier, le mouvement socialiste, se redéfinisse en devenant capable d’une action offensive, à travers ses institutions appropriées et à travers sa force extraparlementaire. Le parlement, s’il veut devenir significatif à l’avenir, doit être revitalisé, et ne peut l’être que s’il acquiert une force extraparlementaire en conjonction avec le mouvement politique radical, qui peut aussi être actif à travers le parlement. » (8)

Sa critique du parlementarisme était sévère. Dans une lettre de juillet 2000 il disait : « Ma critique ne se rapporte pas à la politique en général ou aux “politiques démocratiques”, mais à la dégradation de la politique allant jusqu’à une complaisance cauchemardesque vis-à-vis du capital au nom de la “démocratie”, en promulguant les mesures les plus autoritaires par soumission à la domination du capital. » (9)

Il avait soutenu l’expérience de Chavez, espérant aider dans la réflexion sur la nécessaire transition vers le socialisme, en ne cachant jamais ses critiques de la politique concrètement menée – ce qui lui a valu l’estime du président vénézuélien. De même, il a discuté avec les dirigeants cubains, tentant de convaincre pour empêcher que Cuba ne suive la voie soviétique ou chinoise. Il s’était également enthousiasmé lorsqu’en Grèce Syriza avait remporté les élections et quand dans l’État espagnol un nouveau parti de gauche, Podemos, est apparu.

Solidaire des avancées, critique des erreurs, insistant sur la vision du socialisme que l’expérience de l’échec des tentatives dans son pays lui a permis d’élaborer, Mészáros, sans être militant d’un parti essayait de pratiquer la praxis marxiste.

 

 

Leçons du système soviétique

 

 

Il n’était pas trotskiste, mais ce n’était ni un sectaire ni un stalinien. Le marxiste britannique Hillel Ticktin (10) se souvient que lorsqu’ils discutaient de Lukács et qu’il a mentionné l’antagonisme de ce dernier avec Trotski, Mészáros a commenté que « cela relève les limites » de celui qui avait été son maître et son ami.

Dans l’interview déjà citée, il disait : « L’Union soviétique n’était pas capitaliste, même pas capitaliste d’État. Mais le système soviétique était très dominé par le pouvoir du capital : la division du travail est demeurée intacte, la structure hiérarchique de commande du capital s’est maintenue. » (11) En 2015 il expliquait : « L’implosion du système soviétique avait son fondement profond de déterminations. Pour n’en citer que très brièvement deux : les contradictions explosives d’un empire multinational, hérité des tsars, réprimant ses minorités nationales, d’une part, et, de l’autre, la proclamation du “socialisme dans un seul pays” sur le terrain post-révolutionnaire dominé par la réalité du capital-système. En ce qui concerne la première contradiction fatale – dont les retombées dangereuses peuvent encore être entendues aujourd’hui – Lénine prônait pour les minorités nationales le “droit à l’autonomie jusqu’à la sécession”, et il critiquait vivement Staline comme un “national-socialiste” arbitraire et un “tyran grand-russe" alors que Staline dégradait les minorités nationales au statut de “régions frontalières” nécessaires au maintien de “la puissance de la Russie”. Quant au deuxième problème, Staline et ses partisans revendiquent la “pleine réalisation du socialisme dans un pays”, en contradiction totale avec l’opinion de Marx selon laquelle un ordre social alternatif n’est possible que comme acte des peuples dominants, qui présuppose le développement universel des forces productives et les relations mondiales qui y sont liées. » (12)

Car pour Mészáros, « Ce qui est en jeu, bien sûr, c’est que l’objet, la cible, de la transformation socialiste surmonte le pouvoir du capital. Le capitalisme est un objet relativement facile dans cette entreprise parce que vous pouvez dans un sens abolir le capitalisme à travers le soulèvement révolutionnaire et l’intervention au niveau de la politique, l’expropriation du capitaliste. Vous avez mis fin au capitalisme, mais vous n’avez même pas touché le pouvoir du capital quand vous l’avez fait. Le capital n’est pas dépendant du pouvoir du capitalisme et cela est important aussi dans le sens que le capital précède le capitalisme de milliers d’années. Le capital peut survivre parfaitement, pas durant des milliers d’années, mais lorsque le capitalisme est renversé sur une aire limitée, le pouvoir du capital continue, même si c’est sous une forme hybride. (…) En Union soviétique le surtravail était extrait par une voie politique et c’est cela qui est entré en crise au cours des dernières années. (…) Dans le système soviétique, cela a été fait d’une manière très impropre du point de vue de la productivité parce que le travail a conservé beaucoup de pouvoir sous la forme d’actes négatifs, de défiance, de sabotage, de travail au noir, etc., à travers lequel on ne pouvait même pas rêver d’atteindre le genre de productivité qui est réalisable ailleurs, et qui sapait la raison d’être de ce système sous Staline et sous ses successeurs – l’accumulation politiquement forcée. (…) Ce qui est absolument crucial, c’est de reconnaître que le capital est un système métabolique, un système socio-économique métabolique de contrôle. Vous pouvez renverser le capitaliste mais le système d’usine reste, la division du travail reste, rien n’a changé dans les fonctions métaboliques de la société. En effet, tôt ou tard, vous trouvez la nécessité de réaffecter ces formes de contrôle à des personnalités, et c’est ainsi que la bureaucratie commence à exister. La bureaucratie est une fonction de cette structure de commandement dans les circonstances changeantes où, en l’absence du capitaliste privé, vous devez trouver un équivalent à ce contrôle. Je pense que c’est une conclusion très importante, car très souvent la notion de bureaucratie est avancée comme un cadre mythique et explicatif, et cela n’explique rien. La bureaucratie elle-même a besoin d’explication. Comment se fait-il que cette bureaucratie apparaisse ? Lorsque vous l’utilisez comme une sorte de deus ex machina, qui explique tout en termes de bureaucratie, si vous vous débarrassez de la bureaucratie, tout ira bien. Mais vous ne vous débarrassez pas de la bureaucratie à moins d’attaquer les fondements économiques et sociaux et de concevoir une autre façon de réguler le processus métabolique de la société de telle sorte que le pouvoir du capital est d’abord réduit et, à la fin, il finit par disparaître complètement. Le capital est la force de contrôle, vous ne pouvez pas contrôler le capital, vous pouvez le supprimer seulement à travers la transformation de l’ensemble du complexe des relations métaboliques de la société, vous ne pouvez pas juste le toucher à la marge. Soit il vous contrôle, soit vous vous en débarrassez, il n’y a pas de mi-chemin, et cette idée du socialisme de marché ne pouvait pas fonctionner dès le début. Le vrai besoin n’est pas la restauration du marché capitaliste, sous le nom d’un “marché social” totalement fictif, mais l’adoption d’un système approprié d’incitations. » (13)

 

 

Capital, capitalisme, socialisme

 

 

Durant des années István Mészáros a travaillé avec la revue marxiste étatsunienne Monthly Review, qui a publié bon nombre de ses livres. John Bellamy Foster, qui a écrit l’introduction à son livre sur la Crise structurelle du capital, le considérait comme un « éclaireur du socialisme ». Il présentait ainsi son analyse : « Pour Mészáros, “la crise structurelle du capital” naît non seulement du fait que le système est maintenant confronté pour la première fois à ses propres “limites absolues”, mais également de la réalité faisant que les conditions nécessaires pour une base de masse de l’alternative socialiste hégémonique émergent, fournissant les fondations mondiales d’une nouvelle situation révolutionnaire. Sa critique du capital (par opposition au capitalisme) est également une critique des premières expériences “socialistes” (ou post-capitalistes) qui, en échouant à éradiquer entièrement les rapports capitalistes, en se limitant à les médier seulement par l’État, ont fini dans une impasse historique – tout en éclairant le chemin que doit prendre le socialisme du XXIe siècle. Dans l’analyse de Mészáros, cette voie peut être résumée comme suit : “égalité substantielle”, “autocritique” et auto-organisation communale des rapports de production – notions qui, prises ensemble, définissent une société socialiste soutenable. En s’opposant à ceux qui prétendent que la classe ouvrière a été intégrée dans le système, il montre clairement qu’il s’agit d’une impossibilité systémique, même dans les États capitalistes les plus riches et que, tout au plus, la direction syndicale peut être intégrée (The Structural Crisis of Capital, pp. 190-95). La classe ouvrière reste partout un pouvoir aliéné, l’agent indispensable du changement révolutionnaire potentiel. Pourtant, en répondant à la question de savoir si une telle transformation révolutionnaire aura effectivement lieu, Mészáros répond carrément : “Cela dépend” (p. 187). L’émancipation humaine véritable, qui modifie la société “de haut en bas“, selon les termes de Marx, ne peut être réalisée que par une lutte incessante ; c’est donc un aspect accidentel de l’histoire (p. 85). » (14)

« C’est pour cela que les socialistes, afin d’avoir quelque espoir de succès, doivent nier le capital lui-même – en sa qualité d’inaltérable causa sui [sa propre cause] – et pas seulement une de ses variantes historiquement contingentes, comme par exemple l’actuel système dominant du capital global. » (15)

Convaincu que la future société socialiste potentielle exerce déjà son influence dans le monde contemporain et que le monde capitaliste est en cours de désintégration, Mészáros était loin de semer des illusions sur une quelconque « inévitabilité historique » du socialisme. Dans son livre The Necessity Of Social Control, il réfléchit sur l’État, cette « montagne que nous devons conquérir ». Interviewé à ce propos il explique : « L’État en tant que tel ne peut pas refaçonner l’ordre social reproducteur du capital parce qu’il en est partie intégrante. Le grand défi pour notre temps historique est l’éradication nécessaire du capital de notre ordre métabolique social. Et cela est inconcevable sans éradiquer à la fois les formations étatiques du capital historiquement constituées en conjonction avec la dimension reproductrice matérielle du système et inséparables de celle-ci. (…)

« Dire que le “dépérissement de l’État” est nécessaire signifie seulement qu’il s’agit d’une condition vitale requise pour résoudre les problèmes en jeu. Mais il ne prétend pas que l’exigence indiquée sera inévitablement réalisée. Au contraire, avec l’idée sous-jacente du danger que l’État, avec son pouvoir écrasant de destruction, pourrait mettre fin catastrophiquement à tout effort transformateur et émancipateur, il s’oppose à toute illusion de soi-disant “inévitabilité historique”.

« Il ne peut y avoir de “fatalité historique” dans la direction de l’avenir. L’histoire est ouverte, pour le meilleur ou pour le pire. Souligner l’exigence du “dépérissement” de l’État visait en premier lieu à contrer l’illusion/vœu anarchiste selon laquelle le “renversement de l’État” peut résoudre le problème en litige. L’État en tant que tel ne peut être “renversé”, compte tenu de son enracinement métabolique social profond. Les rapports de propriété capitalistes privés d’un État donné peuvent être renversés, mais ce n’est pas une solution en soi. Car tout ce qui peut être “renversé” peut aussi être restauré, comme l’a amplement démontré le sort de la “Perestroïka” de Gorbatchev. Le capital, le travail et l’État en tant que tels sont profondément liés à l’ensemble organique du métabolisme social historiquement constitué. Aucun d’entre eux ne peut être renversé par lui-même, ni même “reconstitué” séparément.

« Faire le changement requis appelle la transformation radicale du métabolisme reproductif social dans son intégralité et dans toutes ses parties constitutives profondément interconnectées. Et cela ne peut être fait avec succès qu’en accord avec les circonstances historiques changées, dans le cadre limité de notre foyer planétaire. Tel est le sens de l’alternative socialiste à l’ordre métabolique social du capital, désormais dangereusement débordé et dangereusement gaspilleur. Et une telle alternative n’est pas une question “d’inévitabilité”. L’inévitabilité doit être laissée à la loi de la gravité par laquelle les pierres jetées par Galilée du haut de la tour penchée de Pise devaient atteindre le sol avec certitude. C’est pourquoi j’ai écrit dans la conclusion de mon livre que “ce que l’alternative socialiste appelle c’est l’exigence tangible de la durabilité historique. Et cela est également offert comme critère et mesure de son succès possible. (...) Il est défini en termes de viabilité historique et de durabilité pratique, ou non, selon le cas.” » (16)

Alors que le journaliste lui demande si, « plus de 20 ans après la fin de l’Union soviétique » il croit encore que « l’alternative socialiste est non seulement possible, mais nécessaire », Mészáros répond : « En termes historiques, 20 ans c’est une très courte période. Surtout quand l’ampleur de la tâche se présente comme le besoin de changer radicalement le métabolisme reproductif social dans son ensemble, d’un ordre d’inégalité substantielle en un état d’égalité substantielle. Et le défi historique pour obtenir un ordre d’égalité substantielle n’est pas une question des dernières décennies. Babeuf et ses camarades de la “Société des égaux” ont revendiqué avec éloquence cette exigence, non pas il y a 20 ans, mais il y a exactement 220 ans, lorsqu’ils ont insisté sur le fait que “nous avons besoin non seulement de l’égalité des droits Homme et citoyen ; nous la voulons au milieu de nous, sous les toits de nos maisons”. Leur demande était totalement incompatible avec l’ordre de consolidation du capital, et ils ont été exécutés pour cela. Mais le défi historique n’est pas mort avec eux, puisqu’il implique l’humanité tout entière. Et aucune solution partielle ou sa défaillance ne peut éliminer cette condition. » (17)

 

 

Sauver l’existence humaine

 

 

Interrogé à propos des critiques de la conception marxiste de l’histoire, supposée annoncer « l’inévitabilité de l’effondrement de l’État » et qualifiée de « téléologique », István Mészáros s’insurge : « Seuls les marxistes dogmatiques et mécanistes argumenteraient en ces termes. Marx ne l’a jamais fait. Après tout, il a écrit sept décennies avant le “socialisme ou barbarie” de Rosa Luxemburg que l’alternative préconisée était requise par les êtres humains “pour sauver leur existence même”. En d’autres termes, si un penseur affirme clairement que l’action humaine autodestructrice en cours – qui résulte des antagonismes internes et des contradictions dangereuses du système reproducteur social donné, établi par les êtres humains eux-mêmes – peut mettre fin au développement historique, c’est le contraire de la croyance en une téléologie mystérieuse de l’inévitabilité historique, et non un plaidoyer en sa faveur. » Et il poursuit : « Babeuf et ses camarades sont apparus tragiquement au début de la scène historique avec leur revendication radicale. À cette époque, le capital avait encore la potentialité d’une expansion conquérante mondiale, même si son mode de fonctionnement ne pouvait jamais surmonter les caractéristiques problématiques de ce que même ses meilleurs défenseurs dans le domaine de l’économie politique qualifiaient de destruction créative ou productive. Car la destruction en faisait toujours partie intégrante, compte tenu du gaspillage croissant inséparable de l’impulsion inexorable d’auto-expansionnisme, même à la phase ascendante du développement historique du capital. L’ironie la plus grande et la plus périlleuse de l’histoire moderne est que la “destruction productive” autrefois défendue est devenue dans la phase descendante du développement systémique du capital une production destructrice toujours plus intenable, tant dans le domaine de la production marchande que dans le domaine de la nature, complétée par la menace ultime de destruction militaire pour la défense de l’ordre établi. C’est pourquoi l’alternative socialiste n’est pas seulement possible – dans le sens de sa durabilité historique mentionné plus haut – mais aussi nécessaire, dans l’intérêt de la survie de l’humanité. » (18) Cette dimension écologique a été centrale dans ses derniers ouvrages (19).

István Mészáros n’est plus. Mais son œuvre restera longtemps une source d’inspiration pour la pensée critique, pour l’élaboration de l’alternative socialiste et pour la critique du capital. On ne peut qu’espérer que ses écrits seront, enfin, traduits en français. ■

 

 

 

 

Jan Malewski, rédacteur d’Inprecor, est membre du Bureau exécutif de la IVe Internationale. L’auteur remercie Michael Löwy et Jean-José Mesguen pour leurs commentaires.

 

 

Notes

1. Interview réalisée par Joseph McCartney et Chris Arthur, Radical Philosophy 62, automne 1992, sous le titre « Marxism Today ».

2. István Mészáros, La rivolta degli intellettuali in Ungheria, oTurin 1958, Einaudi, p. 163 (Cité par Laura Ceresa, Censure, Limitazioni e limiti delle letteratura ungherse degli “anni Cinquanta”, Thèse de l’Université de Padoue 2017, http://tesi.cab.unipd.it/54790/1/LAURA_CERESA_2017.pdf)

3. Ibid, p. 142.

4. Ibid, p. 164.

5. Op. cit., note 1

6. Interview réalisés par Judith Orr et Patrick Ward, « A structural crisis of the system », Socialist Review n° 332, janvier 2009.

7. Le liste de ses œuvres est longue : Satire and Reality (1955), La rivolta degli intellettuali in Ungheria (1958), Attila Jozsef e l’arte moderna (1964), Marx’s Theory of Alienation (1970), Aspects of History and Class Consciousness (1971), Lukacs’ Concept of Dialectic (1972), Neo-colonial Identity and Counter-consciousness : Essays in Cultural Decolonisation (1978, avec Renato Constantino), The Work of Sartre : Search for Freedom (1979), Philosophy, Ideology and Social Science : Essays in Negation and Affirmation (1986), The Power of Ideology (1989), Beyond Capital : Toward a Theory of Transition (1995), L’alternativa alla società del capitale: Socialismo o barbarie, (2000), Socialism or Barbarism : From the "American Century" to the Crossroads (2001), A educaçao para além do capital (2005), O desafio e o fardo do tempo histórico (2007), The Challenge and Burden of Historical Time : Socialism in the Twenty-First Century (2008), Historical Actuality Of The Socialist Offensive (2009), The Structural Crisis of Capital (2009), Social Structure and Forms of Consciousness, Volume I : The Social Determination of Method (2010), Social Structure and Forms of Consciousness, Volume II : The Dialectic of Structure and History (2011), The Work of Sartre : Search for Freedom and the Challenge of History (2012), The Necessity Of Social Control (2014).

8. Op. cit., note 1.

9. Cité par Maria Cristina Soares Paniago, « Les impératifs d’expansion du capital et l’impossibilité ontologique de contrôle sur le système du capital, selon Istvan Mészáros », http://actuelmarx.parisnanterre.fr/m4panag.htm

10. Hillel Ticktin, « Un gran filósofo marxista », Sin Permiso, 6 octobre 2017 : http://www.sinpermiso.info/textos/istvan-meszaros-1930-2017-pensar-la-alienacion-y-la-crisis-del-capitalismo

11. Op. cit., note 1.

12. « The mountain we must conquer – An interview with István Mészáros », par le journaliste Leonardo Cazes pour le quotidien O Globo, republié dans sa version anglaise intégrale par la maison d’édition brésilienne Boitempo le 22 avril 2015 : https://blogdaboitempo.com.br/2015/04/22/the-mountain-we-must-conquer-an-interview-with-istvan-meszaros/

13. Op. cit., note 1.

14. John Bellamy Foster, « István Mészáros, Pathfinder of Socialism », (introduction à István Mészáros, The Structural Crisis of Capital, Monthly Review Press, New York 2010) : https://monthlyreview.org/2010/02/01/istvan-meszaros-pathfinder-of-socialism/ (De nombreux textes d’István Mészáros en anglais sont disponibles sur le site web de Monthly Review : https://monthlyreview.org/author/istvanmeszaros/).

15. I. Mészáros, Beyond Capital (Au-delà du Capital), London 1995, The Merlin Press, p. 72.

16. Op. cit., note 12.

17. Ibid.

18. Ibid.

19. Cf. en p…… son essai, « Socialisme : la seule économie viable », que nous avons traduit pour ce numéro d’Inprecor.

 

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Malewski Jan - NOTES DE LECTURE Réédition de l’Introduction au marxisme d’Ernest Mandel

Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

Notes de lectures

N° 532-533 novembre-décembre 2007 *

NOTES DE LECTURE

Réédition de l’Introduction au marxisme d’Ernest Mandel

Cf. aussi : [Malewski Jan] [Mandel Ernest] [Marxisme]

J.M.

Ernest Mandel, Introduction au marxisme, Formation Léon Lesoil, Bruxelles 2007, 8,00 euros.

 

Il faut saluer l’initiative de nos camarades de Belgique : alors que depuis des années nous ne disposions plus en langue française d’un livre ouvrant la voie à la compréhension de la méthode marxiste critique, indispensable tant pour comprendre la réalité que pour lutter à la transformer, la Formation Léon Lesoil vient de rééditer l’Introduction au marxisme d’Ernest Mandel avec une préface nouvelle de Daniel Bensaïd.

Ernest Mandel, dirigeant de la IVe Internationale durant de longues années, économiste marxiste de renom, a écrit ce petit livre en 1974 à l’intention de ceux qui, radicalisés dans la foulée du Mai 1968, cherchaient à rejoindre le combat anticapitaliste. C’est donc à des nouveaux militants qu’il s’adresse. Mandel, qui des années durant s’était attelé à la formation des militants ouvriers, des syndicalistes comme des jeunes révolutionnaires, avait acquis une capacité pédagogique hors pair, qui lui permettait, à travers des exemples concrets et immédiatement compréhensibles pour tous, de présenter une esquisse de la théorie et des concepts marxistes à des publics aussi différents que des syndicalistes mineurs ou sidérurgistes de Wallonie dans les années 1950, des étudiants révoltés de Paris en 1968 ou encore des travailleurs polonais désorientés par le début de la restauration du capitalisme dans leur pays.

La structure même de ce petit livre est le fruit de son expérience de pédagogue ouvrier révolutionnaire : I. L’inégalité sociale et les luttes sociales à travers l’histoire ; II. Les sources économiques de l’inégalité sociale ; III. L’État, instrument de domination de classe ; IV. De la petite production marchande au mode de production capitaliste ; V. L’économie capitaliste ; VI. Le capitalisme des monopoles ; VII. Le système impérialiste mondial ; VIII. Les origines du mouvement ouvrier moderne ; IX. Réformes et révolution ; X. Démocratie bourgeoise et démocratie prolétarienne ; XI. La première guerre impérialiste et la révolution russe ; XII. Le stalinisme ; XIII. Des luttes courantes des masses à la révolution socialiste mondiale ; XIV. La conquête des masses par les révolutionnaires ; XV. L’avènement de la société sans classes . XVI. La dialectique matérialiste ; XVII. Le matérialisme historique.

La lecture de cette introduction aidera grandement tous ceux, qui aspirent à développer leurs connaissances en lisant les œuvres de Marx et d’Engels et de tous ceux qui les ont suivis.

La nouvelle édition bénéficie d’une préface critique de Daniel Bensaïd, qui souligne à juste titre une série de faiblesses de cette introduction. Écrite par un homme en 1974, elle passe sous silence la question de l’émancipation des femmes, que la IVe Internationale a tenté de théoriser lors de son congrès de 1979. De même on aura noté l’absence des préoccupations écologiques, que la IVe Internationale a théorisées seulement lors de son congrès de 2003.

Daniel Bensaïd souligne aussi ce qui fut sans doute une des plus grandes faiblesses d’Ernest Mandel — largement partagée par la IVe Internationale alors — une conception des sociétés du soit-disant « socialisme réel » datant des analyses de Trotsky de 1936, alors que le cancer bureaucratique avait poursuivi au cours des décennies suivantes son œuvre de destruction des acquis de la révolution russe de 1917 et que les sociétés dominées par la bureaucratie stalinienne et post-stalinienne ont poursuivi leur décadence. Pour Mandel, la bureaucratie restait une « excroissance fonctionnelle du prolétariat » et il n’envisageait pas la possibilité d’une restauration du capitalisme par la bureaucratie elle-même en dehors d’une invasion extérieure (contrairement à Trotsky, qui envisageait cette hypothèse désastreuse dans la Révolution trahie). La destruction physique de l’opposition « trotskiste » en URSS et dans les pays de l’Est et le fait que la IVe Internationale n’y bénéficiait pas de présence militante après 1936-1948, explique cette faiblesse d’analyse.

Pourtant malgré les insuffisances que souligne la préface — et que je conseillerais de lire plutôt en tant que postface à ceux qui commencent à s’intéresser au marxisme, car la critique de Bensaïd suppose une connaissance de ce qu’elle critique — on ne peut que conseiller la diffusion la plus large de ce petit opuscule parmi ceux qui aspirent à compléter leur révolte par une compréhension de la méthode marxiste.

 

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La théorie marxiste et la lutte contre les oppressions

Ce document a été adopté par le Congrès mondial de la Tendance Marxiste Internationale (TMI), en juillet 2018.


La crise du capitalisme a révélé de profonds courants d’opposition à la société actuelle, à ses valeurs, à sa moralité et à ses injustices et ses oppressions intolérables. La contradiction centrale dans la société reste l’antagonisme entre le travail salarié et le capital. Cependant, l’oppression revêt différentes formes, certaines étant considérablement plus anciennes et plus profondément enracinées que l’esclavage salarié.

Parmi les formes d’oppression les plus universelles et les plus douloureuses se trouve l’oppression des femmes dans un monde dominé par les hommes. La révolte des femmes contre cette monstrueuse oppression est d’une importance fondamentale dans la lutte pour la révolution socialiste, qui ne pourra pas être victorieuse sans la pleine participation des femmes à cette révolution.

Pendant des siècles, les sociétés de classe ont trouvé dans la famille – c’est-à-dire dans l’asservissement des femmes aux hommes – un solide point d’appui et de stabilité. Cette forme d’esclavage est bien plus ancienne que le capitalisme. Comme Engels l’a expliqué, l’émergence de la famille patriarcale représente « la défaite historique du sexe féminin. L’homme a pris aussi le commandement dans le foyer ; la femme a été dégradée et réduite à la servitude ; elle a été transformée en esclave de sa luxure et en un simple instrument pour la production d’enfants. »

Cette domination masculine et la position subordonnée des femmes dans la société et la famille sont remises en cause, de même que toutes les autres institutions barbares que nous avons héritées du passé. Pourquoi les femmes devraient-elles continuer de tolérer cette position de citoyennes de seconde classe ? La remise en cause du rôle des femmes dans la société et la famille a d’importantes implications révolutionnaires. Elle peut mener à la remise en cause révolutionnaire de la société capitaliste elle-même.

Le déclin sénile du capitalisme conduit à une grave détérioration des conditions de vie de tous les travailleurs. Mais il impose des conditions particulièrement sévères aux femmes et aux jeunes. Nombreux sont privés d’accès à un travail et à un logement décents. Les familles monoparentales sont souvent condamnées à la pauvreté et aux privations sans fin. Pour beaucoup, avoir un toit au-dessus de sa tête est devenu difficile, voire impossible. Au travail, les femmes subissent les inégalités de salaires et toutes sortes de harcèlements et de maltraitances. La situation est devenue absolument intolérable.

Il est possible de juger du niveau de civilisation d’une culture donnée à sa façon de traiter les femmes, les enfants et les personnes âgées. De ce point de vue, le capitalisme moderne est bien moins civilisé, plus inhumain et plus cruel que les formes précédentes de sociétés humaines. L’aliénation et la dégradation des êtres humains, l’indifférence à leur souffrance et l’égoïsme ont atteint des niveaux inconnus dans l’histoire.

La dégénérescence de la société capitaliste s’exprime sous sa forme la plus brutale dans l’épidémie de violence à l’égard des femmes. En Inde, au Pakistan, au Mexique et dans d’autres pays, il y a un nombre inédit d’enlèvements, de viols et de meurtres. Mais dans les sociétés qui se disent elles-mêmes civilisées, des horreurs semblables sont perpétrées contre les femmes et les enfants. Ce sont les symptômes révoltants de la maladie d’une société pourrissante, mûre pour être renversée.

Un sentiment grandissant d’aliénation, d’injustice et d’oppression alimente un mouvement général de révolte, parmi les femmes, contre l’état actuel des choses. Le réveil de millions de femmes – spécialement la jeune génération –, indignées par les discriminations, l’oppression et l’humiliation qu’elles subissent de la part d’un système injuste, est un phénomène profondément progressiste et révolutionnaire, que nous devons soutenir avec le plus grand enthousiasme.

Il va sans dire que les marxistes sont à 100 % favorables à l’émancipation complète de femmes. Il ne peut y avoir les moindres hésitation, ambiguïté ou doute à ce sujet. Nous devons lutter contre l’oppression des femmes à tous les niveaux, pas seulement en parole, mais dans les actes. Nous ne devons surtout pas donner l’impression qu’il s’agirait, d’une manière ou d’une autre, d’une question secondaire qui puisse être subsumée sous la catégorie générale de la lutte des classes. Il serait fatal, pour la cause du marxisme, que les femmes pensent que les marxistes sont prêts à reporter la lutte pour leurs droits après la victoire du socialisme. C’est entièrement faux – et c’est une caricature scandaleuse du marxisme révolutionnaire.

S’il est vrai que l’émancipation complète des femmes (et des hommes) ne peut être accomplie que dans une société sans classe, il est également vrai qu’une telle société ne peut être que le fruit d’un renversement révolutionnaire du capitalisme. On ne peut attendre des femmes qu’elles mettent de côté leurs revendications immédiates et urgentes, en attendant le socialisme. La victoire de la révolution socialiste est impensable sans la lutte quotidienne pour des avancées sous le capitalisme.

Les marxistes doivent se battre même pour les plus petites réformes qui peuvent améliorer les conditions de vie des travailleurs sous le capitalisme, et ce pour deux raisons. En premier lieu, nous nous battons pour défendre les travailleurs contre l’exploitation, pour défendre les conditions de vie, les droits démocratiques et les conditions les plus élémentaires d’une existence civilisée, pour défendre la culture et la civilisation contre la barbarie. En second lieu, et c’est le plus important, c’est seulement par l’expérience de la lutte quotidienne que la classe peut prendre conscience de son pouvoir, développer sa force organisationnelle et élever sa conscience au niveau exigé par l’histoire.

Exiger, comme l’ont fait les sectaires et les dogmatiques, que les travailleurs mettent de côté leurs revendications quotidiennes « dans l’intérêt de la révolution », c’est le summum de la bêtise. Cela nous condamnerait à l’impuissance et à l’isolement complets. La révolution socialiste resterait pour toujours un mirage. De la même manière, la lutte pour l’amélioration des conditions de vie des femmes, contre le machisme, pour des réformes progressistes et pour l’égalité complète dans les domaines sociaux, politiques et économiques – cette lutte est un devoir fondamental de tous les véritables marxistes révolutionnaires.

Le 8 mars 2018, en Espagne, nous avons pu voir clairement le colossal potentiel révolutionnaire du mouvement des femmes. 5,3 millions de personnes (femmes et hommes) ont répondu à l’appel à la grève. Des centaines de milliers de personnes ont manifesté dans toute l’Espagne. Cette mobilisation magnifique s’est faite sous la bannière du féminisme, même si elle reflétait aussi l’humeur de mécontentement colossal qui s’accumule dans la société espagnole sur un grand nombre de questions. Par exemple, les retraités espagnols ont aussi organisé des manifestations massives au cours de la dernière période.

Cependant, le 8 mars, les questions centrales étaient spécifiquement liées à l’oppression des femmes : les différences de salaires, la violence et le harcèlement des femmes dans la famille, au travail, dans l’éducation, le poids des travaux ménagers, etc. Cela fut illustré par le cas monstrueux du viol collectif de Pampelune et par le comportement scandaleux des juges de droite. Ce fut une preuve évidente du caractère pourri et réactionnaire de l’ensemble de l’Etat espagnol, de sa police et de sa justice, hérités directement de la dictature de Franco, résultat de la trahison de la soi-disant « Transition Démocratique ».

Dans chaque mouvement de masse, il faut soigneusement distinguer les éléments réactionnaires des éléments progressistes. Or il ne fait aucun doute que le mouvement extraordinaire du 8 mars, en Espagne, avait un caractère éminemment progressiste. Non seulement nous l’avons soutenu, mais nous l’avons fait avec énergie et enthousiasme.

Cependant, il serait complètement incorrect et partial de simplement mettre l’accent sur cet aspect du mouvement – et d’ignorer l’autre côté. Quel fut le rôle des dirigeants du mouvement ? Ils ont demandé que les piquets de grève et les cortèges soient exclusivement féminins ; ils voulaient n’autoriser que des drapeaux violets.  La grève ne devait être suivie que par les femmes, les hommes prenant leurs places au travail – c’est-à-dire se comportant en briseurs de grève !

Cela aurait sérieusement restreint la portée du mouvement et aurait rendu la grève générale totalement impossible. Cette approche allait complètement à l’encontre des intérêts du mouvement et reflétait clairement le point de vue étroit et réactionnaire des féministes bourgeois et petits-bourgeois – et leur politique de division.

Nos camarades espagnols sont intervenus énergiquement dans ce mouvement de masse et ont reçu un accueil très sympathique. Sans nous dire « féministes », nous avons clairement affirmé que nous sommes de tout cœur favorables à la lutte pour l’émancipation des femmes, et que nous marchions aux côtés de tous ceux qui luttent contre l’oppression. Dans tous les meetings et manifestations, nous n’avons rencontré ni soupçon ni préjugé à notre égard, du moins pas de la part de la grande majorité des femmes qui se disent féministes.

Est-il vrai que le féminisme n’est pas une école de pensée ou une théorie ? Cela dépend de comment on le regarde. Il est parfaitement vrai que les millions de personnes qui ont participé aux grèves et aux manifestations du 8 mars en Espagne, sous la bannière du féminisme, n’ont rien à voir avec les préjugés féministes de la direction du mouvement. Elles ont instinctivement lutté contre un phénomène réactionnaire qui les a indignées à juste titre. C’est le point de départ pour des développements révolutionnaires.

Cependant, la direction de ce mouvement était entre les mains de féministes bourgeois et petits-bourgeois, qui représentent clairement une école de pensée et une idéologie définies, lesquelles sont fondamentalement opposées, non seulement au marxisme, mais aussi essentiellement aux intérêts de la lutte pour l’émancipation des femmes elle-même.

Aujourd’hui, le concept de féminisme est devenu si vaste qu’il en est pratiquement vide de contenu. Soudainement, tout le monde est devenu « féministe ». Même les politiciens réactionnaires du PP (Parti Populaire espagnol) se disent féministes parce que, voyez-vous, ils ont des femmes ministres – chacune d’elles étant aussi réactionnaire et corrompue que ses collègues masculins.

La pâle copie du PP, Ciudadanos, insiste pour se présenter comme naturellement « féministe ». Mais la réalité de ce féminisme bourgeois fut clairement mise évidence par le fait que le dirigeant du parti lui-même, Albert Rivera, déclara qu’il ne pourrait pas soutenir la grève féministe du 8 mars, « parce qu’elle était anticapitaliste ». Notons aussi que ces politiciens de Ciudadanos, qui ont finalement décidé de participer aux manifestations, ont été conspués par les manifestants et expulsés du mouvement. Même parmi les secteurs les plus avancés, il y a toutes sortes de confusions et d’illusions qui sont délibérément alimentées par les « théoriciens » bourgeois et petits-bourgeois du féminisme. Une autre idée largement répandue concerne le caractère transversal du mouvement : le mouvement devrait inclure toutes les femmes, indépendamment de leur classe, de leurs idées politiques, etc.

Avec une approche amicale et patiente, nous pouvons combattre ces préjugés et cette confusion. Mais nous devons éviter de mélanger nos drapeaux. Pour gagner les meilleurs éléments, il est nécessaire de maintenir en toute occasion une position marxiste ferme et claire.

Pour nous lier à ce mouvement de masse, devons-nous nous présenter comme des féministes ? Toute notre expérience atteste du contraire. L’exemple qui suit est très révélateur. A Antequera (Málaga), nous avons organisé une réunion publique au sujet de la grève féministe du 8 mars, avec des organisations syndicales et politiques de gauche. Une de nos camarades a pris la parole pour expliquer qu’elle était une syndicaliste et une marxiste révolutionnaire. Elle a exposé les grandes lignes de notre programme. A la fin de la réunion, un groupe de jeunes femmes est venu immédiatement vers elle à notre stand pour dire qu’elles voulaient s’impliquer. Ces jeunes femmes devaient évidemment se dire féministes. Mais elles n’avaient aucun problème à s’identifier au programme du marxisme.

Si nos camarades avaient adopté une attitude sectaire et dogmatique vis-à-vis du mouvement, ils se seraient coupés de femmes comme celles-ci. Il n’est pas question que les marxistes adoptent une approche aussi stupide que celle-là. Mais en même temps, nous devons respecter des principes, établissant très clairement que nous sommes des marxistes qui luttons pour les droits des femmes, et que nous considérons que cette lutte importante ne peut être victorieuse que si elle fait partie d’une lutte de classe révolutionnaire générale pour un changement radical de société.

On peut faire une analogie très claire avec l’attitude des marxistes envers la question nationale. Est-ce que nous soutenons la revendication pour l’indépendance de la Catalogne vis-à-vis de l’Etat espagnol ? Oui. Mais nous le faisons en expliquant que, sur la base du capitalisme, l’indépendance ne résoudra rien. Nous défendons une République catalane des travailleurs qui, à l’avenir, pourrait faire partie d’une fédération socialiste des peuples ibériques.

Mais est-ce que, cependant, nous nous disons nationalistes marxistes ? Certainement pas ! Nous ne sommes pas des nationalistes, mais des internationalistes prolétariens. Et cela fait précisément partie de notre programme révolutionnaire internationaliste que de soutenir la lutte du peuple catalan pour se libérer de la tutelle de l’Etat espagnol réactionnaire, du gouvernement pourri du PP et de la monarchie antidémocratique héritée de Franco. Mais l’expression « nationaliste marxiste » est une contradiction dans les termes.

Encore une fois, notre expérience en Catalogne nous enseigne qu’il n’est pas nécessaire d’utiliser un tel langage confus pour convaincre les meilleurs éléments – les plus révolutionnaires – des travailleurs et de la jeunesse. Beaucoup commencent à comprendre la nature limitée et réactionnaire du nationalisme bourgeois et petit-bourgeois. Ils cherchent une alternative de classe, plus radicale et révolutionnaire.

En dernière analyse, toutes les questions – la question de l’oppression nationale, la lutte pour l’émancipation des femmes, le combat contre le racisme – ont un caractère de classe. C’est la ligne de démarcation fondamentale entre le marxisme et le nationalisme, le féminisme et toute autre manifestation de la lutte contre l’oppression.

Le mouvement du 8 mars dernier, en Espagne, soulignait ces points. Le mouvement de masse contre l’oppression des femmes a un potentiel révolutionnaire énorme. Mais ce potentiel ne peut être pleinement réalisé que si le mouvement va au-delà des limites étroites du féminisme bourgeois et petit-bourgeois. Il doit se lier à un mouvement général de la classe ouvrière pour changer la société. Notre tâche est de l’aider à faire cette transition nécessaire.

Tout en participant activement à de tels mouvements et en nous efforçant d’en gagner les meilleurs éléments, nous devons toujours mettre clairement en évidence les divisions de classe qui existent dans tous ces mouvements, nous appuyant sur ce qu’il y a de progressiste en eux – tout en dénonçant et en critiquant les éléments bourgeois et petits-bourgeois dans la direction.

L’importance de la théorie

Engels soulignait l’importance de la théorie pour le mouvement révolutionnaire. Il indiquait qu’il n’y avait pas que deux formes de lutte (politique et économique), mais trois, et il mettait la lutte théorique sur le même plan que les deux premières. Lénine était tout à fait d’accord avec le point de vue d’Engels. Dans Que faire ?, il écrivait :

« Sans théorie révolutionnaire, pas de mouvement révolutionnaire. On ne saurait trop insister sur cette idée à une époque où l’engouement pour les formes les plus étroites de l’action pratique va de pair avec la propagande à la mode de l’opportunisme. »

La condition préalable à la construction d’une authentique Internationale marxiste, c’est la défense des principes fondamentaux du marxisme. Cela implique une lutte implacable contre toutes les idées révisionnistes, qui au fond reflètent la pression de la bourgeoisie et de la petite bourgeoisie sur le mouvement ouvrier.

Marx et Engels ont mené une lutte implacable contre toutes les tentatives de diluer les idées du mouvement. Ils ont impitoyablement critiqué les théories fallacieuses – d’abord celles des socialistes utopiques, puis celles des partisans de Proudhon et de Bakounine, puis enfin celles d’opportunistes tels que Dühring, ce « brillant » professeur d’université qui, sous prétexte d’« actualiser le socialisme », tentait de le dépouiller de son essence révolutionnaire.

Dès le début de son activité révolutionnaire, Lénine déclara la guerre aux gens qui, comme Dühring, se réclamaient de la « liberté de critiquer » et affirmaient que certaines idées de Marx étaient dépassées et devaient être corrigées. Il montra que cette soi-disant « opposition au dogmatisme » n’était qu’un prétexte pour les gens qui cherchaient à remplacer le contenu révolutionnaire du marxisme par la politique opportuniste des « petits pas », un courant qui s’est cristallisé plus tard dans le menchevisme.

Plus tard, lors de la période de réaction qui suivit la défaite de la Révolution de 1905, le désespoir qui régnait dans certaines couches de l’intelligentsia petite-bourgeoise trouva un écho au sein du bolchevisme : une partie de la direction (Bogdanov et Lounatcharsky) tomba dans l’idéalisme subjectif (néo-kantisme, alors à la mode) et dans le mysticisme.

C’est pour combattre ces idées que Lénine écrivit l’une de ses œuvres philosophiques les plus importantes, Matérialisme et empiriocriticisme. Ajoutons que Lénine était prêt à rompre avec la majorité des dirigeants bolcheviques sur ces questions philosophiques, qui étaient aussi connectées à une politique ultra-gauchiste.

Avant sa mort, Trotsky s’est engagé dans une lutte virulente contre une tendance petite-bourgeoise au sein du SWP américain (Burnham et Shachtman). La lutte portait sur la question de la nature de classe de l’URSS. Trotsky expliquait qu’en refusant de défendre l’URSS, Burnham et Shachtman reflétaient la pression des intellectuels petits-bourgeois sur le SWP. Ce faisant, ils rejetaient la philosophie marxiste (la dialectique).

Avec ces quelques exemples, nous pouvons voir le rôle essentiel joué par la lutte pour la théorie dans l’histoire de notre mouvement. Ce qui distingue la Tendance Marxiste Internationale (TMI) des autres tendances, c’est d’abord et avant tout notre attitude minutieuse envers la théorie. Au cours du dernier siècle et demi, le marxisme a construit un programme scientifique basé sur les lois qui gouvernent le mouvement de la société capitaliste. Il s’agit d’une conquête colossale que nous devons défendre contre toutes les attaques – qu’elles proviennent de la droite ou de la « gauche ».

À cet égard, la TMI possède une fière tradition. A une époque où beaucoup abandonnaient les idées du marxisme, dont un bon nombre d’anciens « communistes », nous sommes restés implacables dans notre défense des idées fondamentales de Marx, Engels, Lénine et Trotsky. Le site internet marxist.com a désormais une solide réputation pour sa clarté théorique. C’est ce qui nous distingue nettement des autres tendances dans le mouvement ouvrier.

Nous avons toujours refusé de faire des concessions aux révisionnistes qui reflètent la pression de l’idéologie bourgeoise et petite-bourgeoise. Nous demeurons imperméables au vacarme assourdissant de ceux qui demandent de « nouvelles idées » en lieu et place des idées soi-disant « dépassées » de Marx – lesquelles sont en réalité les plus modernes, les seules capables d’expliquer la crise actuelle et de montrer comment en sortir.

Le déclin de la culture

Certaines périodes de l’histoire se caractérisent par une humeur de pessimisme, de doutes et de désespoir. Ayant perdu la foi dans la société existante et son idéologie, les gens cherchent une alternative viable. Or la seule alternative viable est nécessairement révolutionnaire. Mais bien qu’elle se meure, la vieille société exerce encore une puissante influence. Elle ne génère plus de soutien positif, mais elle émet toujours des humeurs négatives, comme la mauvaise odeur émanant d’un cadavre.

A ses débuts, la bourgeoisie croyait au progrès parce que, malgré tous ses traits brutaux et son exploitation, le capitalisme jouait un rôle très progressiste en développant les forces productives (ce qui jetait les bases matérielles d’un stade supérieur de la société humaine : le socialisme).

Par le passé, lorsque la bourgeoisie étant encore capable de jouer un rôle progressiste, elle disposait d’une idéologie révolutionnaire. Elle a produit des penseurs puissants et originaux : Locke et Hobbes, Rousseau et Diderot, Kant et Hegel, Adam Smith et David Ricardo, Newton et Darwin. A l’inverse, la production intellectuelle de la bourgeoisie dans sa période de déclin montre tous les symptômes d’un déclin sénile avancé.

De nos jours, la confusion postmoderne qui se donne pour de la philosophie est, en elle-même, une illustration de la plus abjecte faillite intellectuelle. Les snobs qui se pavanent sur les campus universitaires traitent souvent les philosophes du passé avec mépris. Mais la pauvreté du contenu de leur propre philosophie est insignifiante comparée à celle de n’importe quel grand penseur du passé.

Le postmodernisme nie le concept de progrès en général, pour la simple raison que la société qui a engendré cette « philosophie » – le capitalisme – n’est plus capable de progresser. Le simple fait que ce « discours » postmoderne puisse être sérieusement traité comme une nouvelle philosophie est en soi une condamnation accablante de la faillite théorique du capitalisme et de l’intelligentsia bourgeoise à l’époque du déclin impérialiste. Comme l’écrivait Hegel : « À la facilité avec laquelle l’esprit se satisfait peut se mesurer l’étendue de sa perte. »

Rien de tout cela n’est accidentel. L’époque actuelle est caractérisée par la confusion idéologique, l’apostasie, la désintégration et la dispersion. Dans ces conditions, une humeur de pessimisme s’empare de l’intelligentsia, qui hier voyait dans le capitalisme une source infinie de carrières et la garantie d’un niveau de vie confortable.

Pour sauver les banquiers, le capitalisme est prêt à sacrifier le reste de la société. Des millions de gens font face à un avenir incertain. La ruine générale n’affecte pas seulement la classe ouvrière, mais s’étend à la classe moyenne, aux étudiants et aux professeurs, aux chercheurs et aux techniciens, aux musiciens et aux artistes, aux conférenciers et aux médecins.

Il y a une effervescence générale dans la classe moyenne, qui trouve son expression la plus aigüe dans l’intelligentsia. Écrasée entre les gros capitalistes et la classe ouvrière, la classe moyenne ressent vivement la précarité de sa situation. Certains éléments de l’intelligentsia se radicalisent vers la gauche, mais la majorité – surtout dans le milieu universitaire – est dominée par le pessimisme et l’incertitude.

Lorsqu’ils disent que « le progrès n’existe pas », ce qu’ils veulent dire, c’est que la société actuelle ne nous donne aucune garantie que demain ne sera pas pire qu’aujourd’hui. Et c’est plutôt correct. Mais au lieu d’en tirer la conclusion qu’il est nécessaire de lutter pour renverser le système actuel – qui mène l’humanité dans une impasse historique et menace l’avenir de la civilisation et de la culture, voire de la race humaine –, ils se recroquevillent dans leur coin, se referment sur eux-mêmes, et se donnent bonne conscience avec l’idée réconfortante selon laquelle « le progrès n’existe pas, de toute façon ».

De ce préjugé étroit, de ce manque de vision et de cette lâcheté intellectuelle découlent inévitablement d’autres conclusions plus pratiques : un rejet de la révolution au profit des « petits pas » (comme les chicaneries sur les mots et les « discours »), d’un repli vers le subjectivisme, d’un déni de la lutte des classes, de l’élévation de « mon » oppression particulière au-dessus de la « tienne », ce qui mène à un cloisonnement croissant et en fin de compte à l’atomisation du mouvement.

Bien entendu, il existe des différences entre la situation actuelle et les idées que Lénine combattait férocement en 1908. Mais les différences ne sont que de forme. Le contenu est très similaire, sinon identique. Et les conséquences pratiques sont réactionnaires à 100 %.

Une époque d’apostasie

Lénine faisait toujours preuve d’honnêteté quant aux problèmes et aux difficultés. Son slogan était : toujours dire ce qui est. Parfois, la vérité est désagréable à entendre, mais nous devons toujours dire la vérité. Or c’est un fait que, suite à une combinaison de circonstances, tant objectives que subjectives, le mouvement révolutionnaire a été rejeté en arrière, et les forces du marxisme ont été réduites à une petite minorité. Telle est la vérité, et ceux qui tentent de la nier ne font que se tromper et tromper les autres.

Lors des dernières décennies, les appels stridents à une révision du marxisme sont devenus assourdissants. Le marxisme, nous dit-on, est synonyme de « dogmatisme » ou même de stalinisme. Cette recherche désespérée d’« idées modernes », censées remplacer les « vieilles idées discréditées » du marxisme, n’est pas le fruit du hasard.

La classe ouvrière ne vit pas isolée des autres classes ; elle est inévitablement soumise à l’influence des classes et des idéologies qui lui sont étrangères. Nous vivons et travaillons dans la société ; nous sommes constamment soumis à ses pressions et ses humeurs. Les humeurs générales de la société peuvent également pénétrer la classe ouvrière et ses organisations. Dans des périodes où la classe ouvrière n’est pas en mouvement, les pressions de la bourgeoisie et particulièrement de la petite bourgeoisie s’intensifient.

Après la longue période lors de laquelle les travailleurs sont tombés dans l’inactivité temporaire, les éléments petits-bourgeois sont passés au premier plan dans le mouvement ouvrier, jouant des coudes pour mettre les travailleurs sur la touche. La voix des travailleurs est couverte par le chœur des gens « intelligents » qui ont eux-mêmes perdu tout désir de lutter et sont soucieux de persuader les travailleurs que la révolution n’amène que des larmes et des déceptions.

Après la chute du stalinisme, il y avait une ambiance générale de confusion et de recul idéologique. Beaucoup ont abandonné le mouvement communiste. Le cynisme et le scepticisme sont devenus à la mode. Désillusionnés par les trahisons des partis socialistes et communistes, les intellectuels de gauche, au lieu de rompre avec le stalinisme et le réformisme, se sont éloignés du marxisme et du socialisme révolutionnaire.

Beaucoup de gens, en particulier les ex-staliniens, ont abandonné le marxisme et la lutte pour le socialisme. Ils se sont lancés dans la quête chimérique de « nouvelles méthodes » (que, comme le trésor au bout de l’arc-en-ciel, ils ne trouvent jamais). Pour ces cyniques vieillissants, tous leurs rêves de jeunesse sur la révolution leur semblent n’être que de la folie (« les péchés de la jeunesse », comme l’archi-révisionniste Heinz Dieterich se plaît à les appeler). On sent chez ces gens un désir puissant de régler leurs comptes avec leur passé, de corriger ces peccadilles de jeunesse et, ainsi, de dissuader les nouvelles générations de suivre la voie du péché.

Les organisations du mouvement ouvrier ont été graduellement poussées vers la droite. Les travailleurs ont été écartés par les carriéristes de la classe moyenne, qui se sont accaparé les postes de directions. Ceci, à son tour, a poussé beaucoup de travailleurs dans l’inactivité, renforçant la domination des éléments petits-bourgeois, en un cercle vicieux.

Lors de telles périodes, la voix des travailleurs est noyée par le chœur réformiste des « innovations » telles que le « nouveau réalisme », le « New Labour », et ainsi de suite. Les idées de la petite bourgeoisie deviennent dominantes. La lutte des classes et le socialisme révolutionnaire sont proclamés « désuets ». Au lieu du « marxisme dogmatique », nous avons beaucoup, beaucoup d’idées différentes : le pacifisme, le féminisme, l’environnementalisme – en réalité, tous les « ismes » possible, à l’exception, bien sûr, du socialisme et du marxisme.

Trotsky a traité de ce phénomène dans son Programme de transition, en 1938 : « Les défaites tragiques subies par le prolétariat mondial durant une longue série d’années ont poussé les organisations officielles à un conservatisme encore plus grand et ont conduit en même temps les “révolutionnaires” petits-bourgeois déçus à rechercher des “voies nouvelles”. Comme toujours, dans les époques de réaction et de déclin, apparaissent de toutes parts les magiciens et les charlatans. Ils veulent réviser toute la marche de la pensée révolutionnaire. Au lieu d’apprendre du passé, ils le “corrigent”. Les uns découvrent l’inconsistance du marxisme, les autres proclament la faillite du bolchevisme. Les uns font retomber sur la doctrine révolutionnaire la responsabilité des erreurs et des crimes de ceux qui l’ont trahie ; les autres maudissent la médecine, parce qu’elle n’assure pas une guérison immédiate et miraculeuse. Les plus audacieux promettent de découvrir une panacée et, en attendant, recommandent d’arrêter la lutte des classes. De nombreux prophètes de la nouvelle morale se disposent à régénérer le mouvement ouvrier à l’aide d’une homéopathie éthique. La majorité de ces apôtres ont réussi à devenir eux-mêmes des invalides moraux avant même de descendre sur le champ de bataille. Ainsi, sous l’apparence de “nouvelles voies”, on ne propose au prolétariat que de vieilles recettes, enterrées depuis longtemps dans les archives du socialisme d’avant Marx. »

Les choses ne vont pas mieux aujourd’hui avec les sectes ultra-gauchistes qui vivotent en marge du mouvement ouvrier. Bien qu’elles invoquent à l’occasion Marx, Lénine et Trotsky, elles ne prennent même pas la peine de rééditer leurs ouvrages, préférant les idées plus « modernes » (ou « postmodernes ») qu’ils ont reprises sans discernement de la bourgeoisie et de la petite-bourgeoisie. Les sectes mandelistes (le soi-disant « Secrétariat Unifié de la Quatrième Internationale ») en sont l’exemple le plus frappant.

À l’autre extrémité, les sectes comme les taaffistes (CIO) et le SWP en Grande-Bretagne ou Lutte Ouvrière en France, sont retombées dans le marais de « l’économisme » que Lénine avait vivement condamné. Leur démagogie « ouvriériste » et leur rejet des étudiants et des intellectuels ne sont qu’une façade qui voile leur mépris de la théorie. Ils ont remplacé les politiques révolutionnaires par des soi-disant « politiques pratiques » et la lutte pour les « revendications immédiates ». Il est difficile de dire laquelle de ces déviations du marxisme authentique est la pire.

« Faire du neuf avec du vieux »

Dans le conte d’Aladin, un méchant sorcier se déguise en vendeur de rue et offre gratuitement des lampes nouvelles et luisantes en échange des vieilles lampes. La princesse d’Aladin accepte naïvement cette offre et perd le pouvoir du génie contenu dans la lampe. Ce conte contient un message important : il est insensé d’échanger des choses qui ont prouvé leur valeur contre de l’or brillant qui s’avère être illusoire.

Ironie de l’histoire, la « gauche » s’empresse de jeter la théorie marxiste par-dessus bord, comme un poids mort, au moment même où la crise du capitalisme valide cette théorie. Les anciens « communistes » ne parlent plus de socialisme ; ils ont jeté à la poubelle les écrits de Marx et Engels.

Les idées du marxisme révolutionnaire sont présentées comme vieilles et inutiles. Les intellectuels « progressistes » et de la classe moyenne se démènent dans leurs tentatives de discréditer le marxisme. Cette atmosphère générale de confusion idéologique, de critique de « l’orthodoxie » marxiste et de rejet de la théorie peut avoir des répercussions pernicieuses même dans nos rangs.

Ce n’est pas la première fois que nous voyons cela. Ces tendances réformistes, anti-révolutionnaires, ont toujours été présentes dans le mouvement révolutionnaire. Comme nous l’avons vu, Marx, Engels, Lénine et Trotsky ont tous eu affaire aux mêmes campagnes pour des « idées nouvelles », qui ont toujours été le cri de ralliement de tous les révisionnistes (Dühring, Bernstein, etc.). Nous avons abordé certaines de ces « alternatives contemporaines » dans le livre d’Alan Woods, Réformisme ou révolution, le Socialisme du XXIe siècle, Réponse à Heinz Dieterich.

Ce que cette quête incessante de révision du marxisme reflète, c’est le découragement d’un certain nombre de vieux militants. Démoralisés par les défaites du passé, ils ont perdu la volonté de lutter pour un changement révolutionnaire, mais veulent soulager leur conscience en se présentant comme des marxistes qui, devenus « plus vieux et plus sages », ont compris que les « vieilles idées » n’étaient finalement que des rêves utopiques sans valeur pratique pour le monde actuel.

Leur unique objectif, au fond, c’est de causer le maximum de confusion et de dissuader la nouvelle génération de s’intéresser au marxisme. Ce faisant, ils reflètent la campagne de la bourgeoisie contre le socialisme et le communisme. Mais la campagne des « ex-marxistes » est beaucoup plus dangereuse que celle de la bourgeoisie, car elle est menée sous une bannière trompeuse.

Ses partisans sont fermement opposés à la révolution et au socialisme, mais ils n’osent pas l’admettre – ni même, peut-être, se l’avouer à eux-mêmes (il est difficile de dire jusqu’à quel point ils croient aux absurdités qu’ils écrivent). Ils enfouissent leur message réactionnaire, anti-révolutionnaire et anti-socialiste sous une épaisse couche de phraséologie « de gauche » et « radicale », ce qui rend leurs idées encore plus difficiles à identifier. Sous leur plume, les idées du socialisme sont diluées, révisées ou simplement abandonnées.

La tendance marxiste n’est pas à l’abri des pressions du capitalisme. La confusion et le pessimisme des intellectuels petit-bourgeois peuvent trouver un écho dans le mouvement marxiste, où elles se manifestent sous forme d’attaques contre « l’orthodoxie abrutissante » et d’appels constants à des « nouveautés ».

Les dangers du travail étudiant

Les socialistes révolutionnaires sont habitués aux offensives déchaînées contre le socialisme et le communisme – non seulement celles provenant des défenseurs avoués du capitalisme et de l’impérialisme, mais aussi celles des réformistes (tant de droite que de gauche) et de la soi-disant intelligentsia petite-bourgeoise radicale, dont une partie souhaite lutter contre le capitalisme, mais n’a pas la moindre idée de comment s’y prendre.

Notre Internationale a beaucoup insisté sur l’importance du travail dans la jeunesse, notamment étudiante. Cette tactique a donné d’importants résultats, non seulement en Grande-Bretagne, mais dans bien d’autres pays, comme aux États-Unis et au Canada. Nous devons poursuivre ce travail, mais nous devons accorder une attention particulière à la façon dont nous le menons.

Il est vrai que le travail sur les universités nous ouvre d’énormes possibilités. Mais il est tout aussi vrai qu’il comporte beaucoup de risques et de dangers. Nous devons toujours garder les yeux ouverts face à ces dangers, dont les conséquences peuvent être très sérieuses. Il ne faut pas oublier que les universités sont pleines de gens profondément influencés par des idées bourgeoises et petites-bourgeoises.

Le milieu étudiant demeure majoritairement bourgeois et petit-bourgeois, ce qui affecte aussi les étudiants provenant d’un milieu ouvrier. Dans bien des cas, ces derniers ont hâte de grimper l’échelle sociale et de laisser leur classe derrière eux. Ils sont pressés de devenir médecins, avocats ou politiciens. Ce n’est pas toujours le cas, bien sûr, mais ça l’est trop souvent.

Les universités sont une courroie de transmission pour la diffusion d’idées bourgeoises réactionnaires dans la société. Elles sont de véritables serres où la bourgeoisie développe mille et une idées étranges et merveilleuses afin d’embrouiller la jeunesse et l’éloigner de la révolution. Les universités ne sont pas des « temples de la connaissance », mais des usines pour la production massive de défenseurs idéologiques du capitalisme.

Dans cette époque de déclin sénile du capitalisme, les universités sont devenues un marécage empoisonné où les idées réactionnaires fleurissent, et personne ne semble avoir eu le cran de les attaquer de front.

La première tâche des marxistes est de combattre ces idées ouvertement réactionnaires de l’establishment universitaire, mais aussi la myriade de notions confuses des éléments petits-bourgeois « radicaux » et « progressistes » qui prétendent être contre le système – mais qui, en pratique, se limitent à des colères impuissantes contre tel ou tel symptôme.

Une arme idéologique pour la réaction

Ce n’est pas par hasard si les partisans de ces idées ont gagné en notoriété dans les universités à la fin des années 1980 et au début des années 1990. Alors que la lutte des classes reculait, une vaste campagne anti-marxiste a été engagée dans les universités. Les militants qui ont participé aux mouvements révolutionnaires des années 70 et 80 se sont vus offrir des emplois confortables dans le milieu universitaire, pour qu’ils attaquent le marxisme.

Une partie de ces attaques étaient ouvertement et grossièrement pro-capitalistes, mais d’autres se montraient plus sournoises et subtiles. L’intersectionnalité et les politiques identitaires ont permis aux intellectuels « de gauche » de justifier le fait qu’ils désertaient la lutte des classes et le socialisme – tout en prétendant demeurer au service des « luttes progressistes ».

Ce n’est pas un hasard si ces idées sont mises en avant par la classe dirigeante dans notre système d’éducation. La théorie queer, par exemple, trouve ses origines dans la vague de post-modernisme et d’autres courants de pensée idéalistes et subjectivistes qui se sont développés – en réaction au marxisme – lors des dernières décennies. Un rapport de CIA datant de 1985 et récemment rendu public est intitulé France : la désertion des intellectuels de gauche. Il révèle la délectation de la CIA au moment où elle observait ce virage à droite dans le milieu universitaire :

« L’échec des politiques de Mitterrand et la courte durée de l’alliance avec les communistes ont pu accélérer le mécontentement par rapport au gouvernement, mais les intellectuels de gauche se sont eux-mêmes éloignés du socialisme – autant du parti que de l’idéologie – au moins depuis le début des années 1970. Dirigés par un groupe de jeunes renégats des rangs communistes qui se sont qualifiés eux-mêmes de "nouveaux philosophes", beaucoup d’intellectuels de la Nouvelle gauche ont rejeté le marxisme et développé une aversion profonde envers l’Union soviétique. L’anti-soviétisme, en fait, est devenu la pierre angulaire de la légitimité dans les milieux de gauche, amenuisant l’anti-américanisme traditionnel de ces intellectuels et permettant à la culture américaine – et même ses politiques sociales et économiques – d’être à la mode. »

Le rapport poursuit :

« La faillite de l’idéologie marxiste. L’abandon du marxisme comme système philosophique – s’intégrant dans un rejet plus large des idéologies parmi les intellectuels de toutes les orientations politiques – était la source d’une désillusion intellectuelle particulièrement puissante et généralisée dans la gauche traditionnelle. Raymond Aron a travaillé pendant de longues années à discréditer son ancien compagnon de chambre à l’université, Sartre, et, à travers lui, les fondations intellectuelles du marxisme français. Cependant, ceux qui se seront avérés encore plus efficaces à discréditer le marxisme sont ces intellectuels qui croyaient vraiment appliquer le marxisme dans les sciences sociales, mais qui ont fini par repenser et rejeter entièrement ses traditions. »

« Parmi les historiens d’après-guerre, la très influente école de pensée associée à Marc Bloch, Lucien Febvre, et Fernand Braudel a débordé les historiens marxistes traditionnels. L’École des Annales (…) a perverti la discipline historique française dans les années 1950 et 1960, d’abord en remettant en question puis en rejetant la théorie marxiste du progrès historique jusqu’ici dominante. Alors que nombre de ses représentants se revendiquent encore de la "tradition marxiste", cela signifie seulement qu’ils prennent le marxisme comme point de départ dans leur tentative de découvrir quels sont les schémas que suit l’histoire sociale. La majorité d’entre eux est arrivée à la conclusion que les anciens concepts marxistes de structure, de relations sociales, de schémas des événements et leur influence à long terme s’avèrent simplistes et invalides. Dans le milieu de l’anthropologie, l’influence de l’école structuraliste associée à Claude Lévi-Strauss, Foucault et les autres ont joué sensiblement le même rôle. Bien que la méthodologie des structuralistes et de l’École des Annales traverse une période difficile (les critiques les accusent d’être trop difficiles à suivre pour les non-initiés), nous pensons que leur attaque envers le marxisme et l’influence qu’il avait dans les sciences sociales devrait s’enraciner dans les milieux universitaires autant en France qu’en Europe occidentale. »

De même, la CIA a secrètement soutenu nombre de publications issues de la gauche « anti-autoritaire », telles que Partisan ReviewDer Monat (qui a publié des articles d’Adorno et d’Arendt, entre autres), Mundo Nuevo et plusieurs autres. Le thème récurrent dans ces journaux était la défense des « intellectuels », par opposition à la lutte des classes.

C’est précisément via ces intellectuels que les idées bourgeoises et petites-bourgeoises qui dominent aujourd’hui dans les universités se sont développées. Foucault est perçu comme le père de la théorie queer. Alors que la lutte des classes refluait, suite aux innombrables trahisons des dirigeants, ces messieurs-dames en sont arrivés à la conclusion que c’était en fait la lutte des classes et le prolétariat qui étaient défectueux – et non sa direction. Ils ont simplement adapté leur « philosophie » aux intérêts de la bourgeoisie et de la bureaucratie ouvrière. Dans leur esprit, la lutte des classes s’est dissoute dans une série infinie de petites luttes individuelles, chacune ayant ses propres caractéristiques.

Quand ils reconnaissaient l’existence de la lutte des classes, c’était pour critiquer « l’arriération » de la classe ouvrière et demander un changement dans le « discours », plutôt que d’exiger une direction audacieuse de la part des lâches qui étaient alors à la tête du mouvement. Comme on peut le voir dans ce rapport de la CIA, la classe dirigeante, loin de se sentir menacée par ces idées « radicales » à la mode, les a accueillies chaleureusement, comme des outils précieux dans la lutte idéologique contre le marxisme.

« L’intersectionnalité » et les politiques identitaires

Une des plus récentes variantes des politiques identitaires qui s’est répandue au sein de la petite bourgeoisie radicale est le concept d’intersectionnalité. Ce n’est pas une déviation mineure ou une petite confusion de la part de jeunes gens bien intentionnés, mais une idéologie complètement rétrograde, réactionnaire et contre-révolutionnaire, qu’il nous faut combattre par tous les moyens à notre disposition.

La classe dirigeante a toujours tenté de semer la division au sein de la classe ouvrière, suivant la bonne vieille tactique : « diviser pour mieux régner ». Elle utilise tous les moyens pour monter une partie des travailleurs contre une autre : le racisme, la question nationale, la langue, le genre ou la religion. Tous ces moyens ont été utilisés, et le sont encore, pour diviser la classe ouvrière et détourner son attention de la lutte de classe entre riches et pauvres, exploiteurs et exploités.

C’est un fait bien connu et compris par presque tout le monde, à gauche. Mais en luttant contre le racisme, le sexisme et les autres formes d’oppression qui existent dans la société, il est possible de tomber dans l’autre extrême et, ce faisant, d’abandonner le point de vue de classe. Cela revient à jouer le jeu de la classe dominante en plaçant ce qui nous divise au-dessus de tout le reste, en ignorant les racines de l’oppression dans la société de classe, et mettant en avant les intérêts de tel ou tel groupe, au détriment de la lutte de classe unifiée.

La plupart de ceux qui se concentrent sur des formes particulières d’oppression ont tendance à ignorer ou à minimiser la vraie base de l’oppression, c’est-à-dire la société de classe elle-même. Ils s’opposent à toute tentative d’unir la classe ouvrière dans une lutte révolutionnaire contre le Capital ; ils insistent pour qu’on se concentre sur tel ou tel problème isolé. Les résultats sont extrêmement négatifs.

Dans un nombre croissant de cas, les autorités universitaires et les syndicats étudiants, cachés derrière le « politiquement correct », les politiques identitaires et le prétendu désir de ne pas heurter les sensibilités de certains, pratiquent une politique de discrimination et de censure éhontée, empêchant certaines personnes de parler – pas seulement des racistes et des fascistes, mais aussi, de plus en plus, des gens de gauche.

L’exemple qui suit suffit pour exposer les activités contre-révolutionnaires de ces groupes. Suite à l’élection de Donald Trump, un groupe de jeunes canadiens, à Toronto, a spontanément tenté d’organiser une manifestation anti-Trump via Facebook. Ces jeunes ont été immédiatement la cible d’un torrent de harcèlement de la part de militants des « politiques identitaires », qui les ont dénoncés de manière brutale parce qu’ils n’avaient pas d’orateur noir à leur tribune. Résultat : les jeunes à l’initiative de la manifestation ont été intimidés, démoralisés, et ont quitté le mouvement. Il ne s’agit pas d’un cas isolé : c’est typique des tactiques réactionnaires de cette tendance.

Il est temps d’appeler les choses par leur nom, c’est-à-dire de dire clairement que les politiques identitaires et toutes les absurdités qui y sont liées représentent une tendance réactionnaire qui doit être combattue avec la plus grande énergie.

La question nationale

Il est possible de faire un parallèle entre les soi-disant politiques identitaires et la question nationale. Bien sûr, chaque analogie a ses limites. Mais dans ce cas-ci, l’analogie est frappante et peut être formulée simplement : les marxistes s’opposent et luttent contre toute forme d’oppression ou de discrimination, que ce soit en raison de la nationalité, du genre, de l’ethnicité, de la langue, de la religion, ou de quoi que ce soit d’autre. Et cela suffit complètement.

Les marxistes défendent les nations opprimées contre les puissants États impérialistes prédateurs. Nous sommes opposés à l’oppression sous toutes ses formes. C’est notre point de départ. Mais ces propositions élémentaires n’épuisent pas la position des marxistes sur la question nationale. Après A, B et C, il y a d’autres lettres dans l’alphabet.

Marx expliquait que la question ouvrière est toujours la question la plus importante, et que la question nationale y est toujours subordonnée. Le droit des nations à l’autodétermination n’est pas un droit absolu, situé en dehors du temps et de l’espace. Il est toujours subordonné aux intérêts généraux de la révolution prolétarienne internationale. Lénine insistait fréquemment sur ce point. La lutte de la classe ouvrière contre le capitalisme nécessite la solidarité complète et l’unité maximale des travailleurs de toutes les nations.

Tout en luttant contre toute oppression ou discrimination nationales, il faut résister aux tentatives des nationalistes bourgeois et petit-bourgeois de soumettre les travailleurs à leur vision et à leur politique particulières. En 1914, dans son article Du droit des nations à disposer d’elles-mêmes, Lénine écrivait :

« Il est indifférent à l’ouvrier salarié que son principal exploiteur soit la bourgeoisie grand-russe plutôt que la bourgeoisie allogène, ou la polonaise plutôt que la juive, etc. L’ouvrier salarié conscient des intérêts de sa classe est indifférent aux privilèges d’État dont bénéficient les capitalistes grands russes, comme à la promesse des capitalistes polonais ou ukrainiens d’instaurer le paradis sur terre lorsqu’ils détiendront des privilèges d’État. De toute façon, le développement du capitalisme se poursuit et se poursuivra, dans un État hétérogène unique aussi bien que dans des États nationaux distincts. »

C’est un fait bien connu que Lénine a systématiquement soutenu la revendication du droit des nations à l’autodétermination, y compris le droit à la séparation. Mais ce n’est qu’une partie de l’équation. Lénine défendait également l’unité de la classe ouvrière et de ses organisations. Il était implacablement opposé à la création d’organisations ouvrières sur des bases nationales (osons-nous dire, sur la base de « politiques identitaires » ?).

Dans ses écrits sur la question nationale, tout en insistant sur le droit des nations à l’autodétermination (jusqu’à la séparation), Lénine mettait aussi l’accent sur la nécessité de tracer une ligne de démarcation claire entre les marxistes, d’une part, et d’autre part les nationalistes et démocrates petits-bourgeois :

« Deuxièmement, dans notre pays, la lutte inévitable pour dégager la démocratie prolétarienne de la démocratie bourgeoise et petite-bourgeoise en général – lutte identique au fond à celle que tous les pays ont connue – se déroule dans les conditions d’une victoire théorique complète du marxisme, en Occident et dans notre pays. C’est pourquoi la forme de cette lutte n’est pas tant une lutte pour le marxisme qu’une lutte pour ou contre les théories petites-bourgeoises qui se couvrent de phrases “presque marxistes”. » (Le programme national du POSDR, 1913)

Nous défendrons toujours les droits des nations opprimées contre leurs oppresseurs. Mais cela ne signifie aucunement que nous devons accepter les exigences de la bourgeoisie des nations opprimées ou soumettre les intérêts de la classe ouvrière à ses revendications. Au contraire, le premier devoir des travailleurs d’une nation opprimée est, d’abord et avant tout, de mener une lutte implacable contre leur propre bourgeoisie nationale, de dévoiler ses revendications démagogiques et de résister à toutes les tentatives de subordonner les travailleurs des nations opprimées à « leur » bourgeoisie.

Dans Du droit des nations à disposer d’elles-mêmes, écrit en février-mai 1914, il écrit : « La bourgeoisie place toujours au premier plan ses propres revendications nationales. Elle les formule de façon catégorique. Pour le prolétariat, elles sont subordonnées aux intérêts de la lutte de classe. »

Les Juifs souffraient d’une oppression des plus épouvantables sous la Russie tsariste. Les travailleurs juifs étaient doublement opprimés – comme travailleurs et comme Juifs. Les bolcheviks défendaient les droits des Juifs et se battaient les armes à la main contre les assassins des pogroms antisémites. Et pourtant, Lénine dénonçait de façon catégorique les tentatives du Bund juif de réclamer un statut spécial au sein du Parti ouvrier social-démocrate de Russie. Il niait leur droit de parler exclusivement au nom des travailleurs juifs. Il disait qu’accéder à une telle demande serait une déviation de la politique prolétarienne et subordonnerait les travailleurs à la politique de la bourgeoisie. Les bundistes étaient scandalisés ; ils attaquèrent Lénine pour son prétendu manque de sensibilité aux problèmes du peuple juif. Lénine se contenta de hausser les épaules. Les principes de l’unité de classe prolétarienne et de l’internationalisme devaient prévaloir sur la question nationale.

Tentons de faire une analogie entre l’attitude de Lénine envers l’oppression nationale et la question des « politiques identitaires » en général – et le féminisme en particulier. Les féministes bourgeoises et petites-bourgeoises, comme les nationalistes bourgeois, demandent catégoriquement que la question du genre prévale sur tout le reste, et que les femmes de la classe ouvrière s’identifient avant tout à toutes les autres femmes, et surtout aux intellectuelles bourgeoises et petites-bourgeoises « intelligentes » qui croient régner sur le mouvement féministe.

Nous répondons ainsi à leurs demandes insistantes : tout en luttant pour défendre les droits des femmes, nous ne sommes pas disposés à nous subordonner à la direction des femmes bourgeoises et petites-bourgeoises, lesquelles poursuivent surtout leurs propres intérêts, sous couvert de lutte pour la cause de « toutes les femmes ». Les intérêts des travailleuses sont fondamentalement les mêmes que ceux des hommes de la classe ouvrière. Tous sont opprimés et exploités par les banquiers et les capitalistes. Et que ces derniers soient des hommes ou des femmes ne fait aucune différence.

Les travailleuses sont opprimées non seulement en tant que travailleuses, mais en tant que femmes, et font face à des questions spécifiques qui doivent être soulevées dans nos revendications programmatiques. Cependant, nous ne pouvons pas faire confiance aux éléments bourgeois et petits-bourgeois dans la lutte pour les revendications des femmes de la classe ouvrière, car en dernière analyse leurs intérêts ne coïncident pas : ils sont mutuellement antagonistes.

En ce qui concerne la question nationale, l’antagonisme entre les travailleurs et les paysans, d’un côté, et la bourgeoisie nationale, de l’autre, a souvent pris la forme de guerres civiles. Quelle était l’attitude des bolcheviks dans ces circonstances ? Prenons un exemple lié à la révolution russe. Le mouvement national en Finlande était-il progressiste ou réactionnaire ? Au pouvoir, les bolcheviks ont donné le droit à l’autodétermination aux nationalités opprimées, y compris aux Finlandais et aux Polonais. Mais l’histoire ne s’arrête pas là. En Finlande, une guerre civile faisait rage entre les bolcheviks et les Blancs, et ces derniers combattaient sous la bannière de l’indépendance finlandaise.

Il ne fait aucun doute que si les bolcheviks avaient eu une force militaire suffisante, ils seraient intervenus en Finlande pour écraser les nationalistes bourgeois et soutenir les travailleurs. Et la victoire des travailleurs finlandais n’aurait pas débouché sur l’indépendance, mais plutôt sur l’adhésion de la Finlande à la République soviétique.

Trotsky a écrit que le nationalisme des opprimés peut être « l’enveloppe externe d’un bolchevisme immature ». Cette idée est parfaitement juste – dans certains cas. Le nationalisme des nations opprimées peut être l’enveloppe d’un bolchevisme immature ; mais il peut aussi être l’enveloppe du fascisme naissant. Tout dépend des circonstances concrètes.

Par exemple, si l’équilibre des forces avait été différent, le droit à l’autodétermination des Finlandais aurait été complètement subordonné aux intérêts de la révolution prolétarienne internationale. Malheureusement, la République soviétique n’avait pas encore l’Armée rouge, et la révolution finlandaise a donc été écrasée par les Blancs. Dans ce cas-ci, il serait complètement absurde d’affirmer que le nationalisme finlandais était « l’enveloppe externe d’un bolchevisme immature ». Nous pourrions citer de nombreux autres exemples.

Le racisme et les politiques identitaires

Les États-Unis sont un pays incroyablement divers, ce qui est dû en grande partie à sa longue et brutale histoire de guerres, de conquêtes et d’esclavage. Lorsque le jeune capitalisme américain avait confiance en lui-même et en son propre avenir, lorsqu’il pouvait absorber de nombreuses vagues d’immigrés, il inscrivit sur sa Statue de la Liberté : « Donne-moi tes pauvres, tes exténués, tes masses innombrables aspirant à vivre libres. » Cela s’est transformé en son contraire. Le déclin sénile du capitalisme américain trouve son expression claire dans les politiques réactionnaires et xénophobes de Donald Trump. Son slogan, « L’Amérique d’abord », exprime une tentative de revenir aux vieilles politiques isolationnistes – à une époque où il est impossible, pour les États-Unis, de s’extirper du reste du monde, et donc de la crise du capitalisme.

La démagogie réactionnaire de Trump vise à semer la confusion chez les travailleurs américains en rejetant sur les migrants et les étrangers la responsabilité du chômage et de la pauvreté. Nous assistons à une intensification du racisme et à un sentiment de peur chez les migrants et les non-blancs. Dans ces couches de la population, l’idée de « politiques identitaires » peut trouver un écho favorable. C’est tout à fait compréhensible. Mais ici comme ailleurs, une idée correcte poussée à l’extrême se transforme en son contraire.

Il y a aux États-Unis une longue histoire de « l’identité », antérieure aux récentes « politiques identitaires ». Le concept d’identité entendu comme le fait de s’identifier comme Irlando-Américain, Italo-Américain, Juif américain, et ainsi de suite, a servi à soutenir l’idée que les travailleurs irlando-américains devaient s’identifier aux patrons irlando-américains, les travailleurs italo-américains aux patrons italo-américains, les travailleurs juifs américains aux patrons juifs américains et, plus récemment, les travailleurs noirs et latinos avec les patrons noirs et latinos. L’identité a servi des fins réactionnaires : la division des travailleurs suivant des lignes ethniques. La classe ouvrière dans son ensemble en fut affaiblie.

Ceci étant dit, le fait qu’un jeune noir affirme son identité et se sente fier de celle-ci est une réaction compréhensible et justifiée face au racisme institutionnalisé qui méprise les Noirs depuis des générations, leur déniant une place dans l’histoire et la culture de leur terre natale. Il s’agit du même sentiment développé par certains groupes autochtones en Amérique latine qui, fatigués de l’exploitation et de l’asservissement, se sentent fiers d’être autochtones et souhaitent défendre leur langue et leur culture.

Il va sans dire que les marxistes s’opposent activement à toute discrimination ou oppression basées sur l’orientation sexuelle, l’ethnie ou le genre. Nous luttons pour abolir toutes les lois réactionnaires sur le mariage (entre autres). Cette lutte fait partie intégrante de la lutte générale contre la droite et la classe dirigeante. Les marxistes dénoncent toutes les oppressions et les injustices que le capitalisme provoque. Tous les fléaux du capitalisme, de l’oppression des femmes aux désastres environnementaux, en passant par l’oppression des petites nations, nous remplissent de colère contre le système. « Une attaque contre un est une attaque contre tous » : tel est notre mot d’ordre. Le marxisme est une théorie globale de lutte pour la libération de l’humanité, et il place la classe ouvrière à la tête de cette lutte parce qu’elle est la classe opprimée la plus révolutionnaire, parce qu’elle a un rôle spécifique dans la production et dans la société, et parce qu’elle est un produit direct du système capitaliste. Ce rôle dirigeant de la classe ouvrière dans la lutte contre toutes les formes d’oppression découle aussi de ses conditions de vie et de travail qui contiennent, sous une forme embryonnaire, les éléments de la société socialiste future qui supprimera les divisions en classes sociales, l’oppression d’une nation par une autre ou d’un peuple par un autre et, bien sûr, l’oppression des femmes par les hommes.

Cette solidarité active est absolument incompatible avec la notion « d’allié », chère aux politiques identitaires, et qui découle de leur insistance sur la primauté de l’expérience subjective. Puisque seuls ceux qui ont subi telle oppression sont supposés la comprendre et pouvoir la combattre, ceux qui y sont sensibles – mais sans la subir – sont relégués au rôle secondaire de soutiens passifs.

En réalité, les soi-disant « politiques identitaires » sont nuisibles à la cause des femmes, des noirs américains, des immigrés, des peuples autochtones et des personnes LGBT. Elles approfondissent les divisions tout en affirmant les surmonter ; elles étouffent la liberté d’expression et rendent un débat rationnel impossible. Des démagogues et des fanatiques petits-bourgeois remplacent les arguments par les dénonciations stridentes et, ainsi, tentent d’imposer le silence à quiconque remet en question leur « politiquement correct ». Une atmosphère d’hystérie est créée.

Ces gens partent de l’idée que les problèmes politiques et sociaux se réduisent aux problèmes des groupes opprimés. En réalité, les problèmes des minorités opprimées sont eux-mêmes le reflet des profondes contradictions du capitalisme, et non leur cause. Ainsi, ce type de revendications « identitaires » détournent l’attention des véritables problèmes, sèment de la confusion et de la division sans fin. Ces gens accusent les marxistes d’ignorer la lutte des opprimés. Ils disent que nous attendons la révolution qui règlera tous les problèmes et que nous n’avons pas de réponses ici et maintenant. Rien n’est plus faux. Nous proposons les méthodes de la lutte des classes pour lutter contre l’oppression. Nous proposons les mobilisations de masse contre toutes les injustices. Mais les tenants des politiques identitaires réformistes, eux, jouent avec les quotas et les principes juridiques – tout en laissant les structures du capitalisme intactes. Ils sèment la confusion et divisent les gens en groupes toujours plus petits, les rendant impuissants dans la lutte contre la véritable source d’oppression et d’exploitation. Nous expliquons simplement que les problèmes des opprimés sont le reflet des contradictions profondes de la société de classe, et qu’il est utopique de penser que ces problèmes peuvent être résolus tant que l’esclavage de classe subsiste. Seule l’unité la plus large possible de tous les secteurs opprimés et exploités permet de lutter contre l’oppression aujourd’hui – et d’ouvrir la voie au renversement du système capitaliste.

Les politiques de division

Nul doute que le racisme est un enjeu important pour la classe capitaliste. Elle y a eu constamment recours pour diviser et affaiblir la classe ouvrière, en montant différents groupes sociaux les uns contre les autres, sur la base de leur ethnie, de leur couleur de peau, de leur langue, etc. La lutte contre le racisme sous toutes ses formes est donc une priorité pour les marxistes, qui cherchent constamment l’unité maximale de la classe ouvrière dans sa lutte contre le Capital.

Il n’y a pas un pays capitaliste avancé où la lutte contre le racisme ait une importance aussi grande qu’aux États-Unis. L’émergence du mouvement Black Lives Matter exprime la volonté de millions de Noirs de lutter contre les violences policières, les discriminations et le racisme. Il s’agit d’un mouvement entièrement progressiste que nous devons soutenir.

Cependant, la tendance à « théoriser » ce phénomène a mené à des exagérations qui peuvent avoir des résultats négatifs, en particulier dans la lutte des Noirs américains pour leurs droits. Les marxistes luttent contre le racisme et les violences policières, mais ne sont pas obligés d’accepter une idéologie fausse et partiale qui, loin de faciliter cette lutte, l’entrave et l’affaiblit.

Il ne fait aucun doute qu’il y a de nombreuses formes d’oppression qui s’ajoutent à l’exploitation de classe – comme le racisme, le sexisme, l’homophobie, la transphobie, etc. Comme marxistes, nous reconnaissons et combattons toutes les formes d’oppression. Le problème de l’intersectionnalité est qu’elle met l’accent sur ce qui nous divise au lieu de mettre l’accent sur ce qui nous unit ; elle se concentre sur les combinaisons infinies de différentes formes d’oppression et sur les soi-disant « privilèges » que chacun est censé avoir ; elle en conclut que nous avons tous des intérêts singuliers et conflictuels. Cela revient à monter les uns contre les autres les différents groupes et couches opprimés de la classe ouvrière, plutôt que de favoriser la mobilisation de classe combative et collective nécessaire pour lutter contre les oppressions et mettre fin à l’exploitation de classe.

D’après l’influente féministe intersectionnelle Patricia Hill Collins, « tous les groupes sont dotés de degrés variables de privilèges et de handicaps » ; et « selon le contexte, un individu peut être un oppresseur, un membre d’un groupe opprimé, ou simultanément un oppresseur et un opprimé ». Elle prend l’exemple d’une femme blanche, opprimée du fait de son genre, mais privilégiée du fait de sa couleur de peau. Ainsi, ce point de vue suggère que si un individu ne subit pas telle forme d’oppression particulière, il est un oppresseur qui a intérêt à maintenir l’oppression en question, que subissent d’autres individus. Cette façon de désigner l’individu comme le principal acteur des oppressions ne peut qu’atomiser davantage les luttes des opprimés. En outre, aucune couche de la classe ouvrière n’a intérêt – objectivement – à maintenir l’oppression que subissent d’autres couches. C’est même exactement le contraire.

Au lieu d’unir tous les opprimés dans une lutte commune contre le capitalisme et l’État bourgeois, les théoriciens et militants intersectionnels veulent décomposer la lutte en ses plus petites composantes : on monte les femmes noires contre les hommes noirs, les femmes noires handicapées contre les femmes noires non handicapées, etc. En décomposant et en séparant les luttes de cette manière, ils divisent le mouvement, détournent l’attention des enjeux principaux et montent les différents groupes opprimés les uns contre les autres.

Ainsi, chaque groupe particulier est invité à faire valoir ses droits spécifiques contre les droits d’autres groupes. Le mouvement est ainsi divisé en parties de plus en plus petites. Pendant ce temps, les véritables oppresseurs, les banquiers et les capitalistes, les barons des médias et les chefs de la police, les réactionnaires et les racistes, se frottent les mains et contemplent avec joie ce mouvement qui consume son énergie dans une myriade de chamailleries et de conflits insensés.

Tout cela mène à des situations absurdes, où des groupes de militants attaquent d’autres groupes pour leur prétendue position dans une « hiérarchie des privilèges ». Les hommes noirs sont ainsi désignés comme « privilégiés » par rapport aux femmes noires, et ainsi de suite. La liste est interminable et l’atomisation du mouvement en un millier de fragments en est le résultat inévitable. Au lieu de lutter contre l’ennemi commun, chaque groupe opprimé est encouragé à se concentrer sur sa propre forme d’oppression et à argumenter contre les autres groupes opprimés.

Au lieu d’une lutte de masse, des petits groupes de militants se lancent dans des luttes isolées sur tel ou tel enjeu particulier. Mais les choses ne s’arrêtent pas là. Si l’on pousse le raisonnement jusqu’à sa conclusion logique, aucune organisation n’est possible puisque chaque individu est unique et a donc inévitablement sa propre expérience unique du capitalisme. Les discours sur les « alliés » et la convergence ne sont qu’une couverture pour dissimuler une approche clivante.

Pour comprendre à quelles extrémités peuvent mener ces idées, prenons l’exemple du tumulte autour de la transphobie de certaines féministes radicales comme Julie Bindel, Germaine Greer et d’autres, qui ont tenu des propos incendiaires contre les femmes transgenres, en les accusant de ne « pas être de vraies femmes ». C’est une expression de l’obsession des politiques identitaires à déterminer dans quelles catégories se trouvent les gens. En outre, au lieu de répondre politiquement, chaque camp répond à l’autre par des menaces, des appels au boycott, le sabotage de prises de parole publiques, etc., si bien que le débat ne peut pas avoir lieu.

S’il est vrai que chaque groupe opprimé vit l’oppression d’une manière différente que les autres, nous pourrions dire qu’il est tout aussi vrai que chaque individu la vit différemment, et que donc personne ne peut comprendre mes problèmes, qui sont ma propriété personnelle. Mais cet argument nous ramène dans le marécage philosophique de l’idéalisme subjectif que Lénine avait complètement détruit dans son livre Matérialisme et empiriocriticisme. L’idéalisme subjectif inhérent à l’intersectionnalité est exposé sous sa forme la plus crue dans le passage suivant de Patricia Hill Collins : « la matrice de domination générale abrite de multiples groupes, chacun faisant l’objet de handicaps ou de privilèges différents, donnant lieu à des points de vue partiels correspondants… Aucun groupe n’a un angle de vue clair. Aucun groupe ne possède la théorie ou la méthodologie qui lui permettrait de découvrir la “vérité” absolue. »

Le point de vue de classe est abandonné

Dans tous les articles et discours des adeptes de l’intersectionnalité, il est rare de trouver une mention des classes sociales – et plus encore de la classe ouvrière.

Les rares fois où l’exploitation de classe est mentionnée, elle n’est pas expliquée de façon marxiste ; elle est considérée comme une forme de discrimination (le « classisme ») – simplement une forme parmi d’autres, et en aucun cas la plus importante. La classe ouvrière n’est plus la créatrice de toutes richesses, exploitée dans le processus de production, mais seulement une catégorie supplémentaire de gens qui « sont discriminés ».

Au lieu de trouver la racine de l’oppression dans la société de classes et, sous le capitalisme, dans la domination économique des banquiers et des capitalistes, les intersectionnels tentent de la trouver dans le comportement social des gens et dans le langage qu’ils utilisent. Selon eux, l’oppression des femmes aujourd’hui n’est pas le résultat de l’esclavage salarié capitaliste, mais le résultat de l’utilisation d’un langage discriminatoire ou de structures discriminatoires dans les organisations.

Dans les pays ex-coloniaux, à cause de la banqueroute idéologique du stalinisme, certains groupes et tendances ont recherché, après le triomphe des révolutions chinoise et cubaine, une philosophie de la libération nouvelle, originale, en dehors de « l’orthodoxie marxiste ». Cette prétendue philosophie explique que la clé de la libération dans les pays ex-coloniaux est l’abandon de la pensée et du langage euro-centrique, ce qui mènerait à une décolonisation de l’épistémologie et de la pensée. Cela servirait de base à une compréhension « originale » de l’histoire de ces pays et permettrait d’engager leur libération. Cette conception réformiste et réactionnaire nous propose, non de lutter contre la bourgeoisie et ses formes brutales d’exploitation, mais de trouver de nouvelles voies… épistémologiques.

Selon ce point de vue, il ne faut pas une révolution qui vise la reconstruction radicale de la société depuis ses fondations ; il faut plutôt réformer la mentalité et la conduite des gens. Le but n’est pas de changer la société, mais de parvenir à l’épanouissement personnel dans l’abstrait – en oubliant le fait que tant que le capitalisme existera, l’exploitation et l’oppression continueront d’exister.

Le parti révolutionnaire est un outil pour permettre à la classe ouvrière de prendre le pouvoir et de transformer la société. Il n’est pas une réplique miniature de la nouvelle société, mais le catalyseur permettant de la créer. Il va sans dire que nous combattons toute manifestation d’oppression dans nos rangs et dans notre activité politique. Cependant, les intersectionnels s’imaginent qu’ils peuvent construire une organisation pure, débarrassée des comportements discriminatoires, capable de créer une société libérée de la discrimination. Ils ne comprennent pas que toute organisation subit la pression de la société dans laquelle elle est construite. Par exemple, l’oppression des femmes sous le capitalisme rend improbable le fait d’avoir une représentation égale des hommes et des femmes dans la plupart des organisations, tant que le capitalisme existera. Nous devons éliminer toutes les barrières à la participation des femmes et des autres groupes opprimés, mais nous ne pouvons pas éliminer les pressions de la société de classe tant que celle-ci existe. Les intersectionnels finissent par consumer toutes leurs énergies dans la construction de ce prototype utopique de la société future dans les limites de la vieille société, plutôt que de construire l’organisation qui peut vraiment mettre fin à cette société et les comportements discriminatoires qui vont avec. Cette conception idéaliste se retrouve dans le type de « réformes » qu’une partie de ce mouvement met en avant : le « langage non-genré », « l’éducation non-genrée des enfants », et ainsi de suite. Les intersectionnels s’imaginent que les racines de l’oppression se trouvent dans de mauvaises idées, dont on peut se débarrasser à travers l’éducation. C’est une conception complètement réformiste et utopiste.

« Différentes écoles de féminisme » ?

Ces dernières années, nous avons assisté à des mouvements de masse contre les oppressions et les discriminations dans plusieurs pays : le premier mouvement Black Lives Matter contre les meurtres de jeunes noirs par la police, le référendum irlandais pour mariage entre personnes du même sexe, le mouvement pour le droit à l’avortement en Pologne et le mouvement contre les violences faites aux femmes en Argentine, au Mexique et dans d’autres pays. Ces mouvements reflètent une aspiration progressiste avec laquelle nous devons nous connecter et recèlent un élément de remise en question de tout le système.

En Espagne, la grève du 8 mars et le mouvement contre le gang de violeurs « La Manada » (la meute), qui ont rassemblé des millions de personnes, se sont déroulés au nom du féminisme. Aux yeux des masses, ce mot a acquis la signification d’une « lutte pour l’égalité des hommes et des femmes ». Par contre, les dirigeants des organisations qui ont appelé à la « grève féministe » du 8 mars sont des féministes au sens où ils adhèrent à la théorie féministe. Ils prétendent que la lutte pour la libération des femmes doit être « transversale » (c’est-à-dire hors des clivages de classe et politiques) : au mieux, les hommes peuvent être des « alliés » et ne doivent pas participer à la grève – mais plutôt remplacer les femmes en grève, sur leurs postes de travail. Ils avancent aussi l’idée que les travaux domestiques des femmes devraient être rémunérés par un salaire. Mais plus le mouvement devient massif, moins celles et ceux qui y participent partagent ces idées.

Des camarades ont soulevé l’idée que nous devrions nous caractériser comme « féministes ». Nous ne pensons pas que ce soit correct ou nécessaire. Bien sûr, ce serait une erreur politique grave que de commencer une discussion – écrite ou orale – par une polémique sur la signification du mot « féminisme ». Ce que nous devons faire, comme dans toute intervention dans un mouvement de masse, c’est nous baser sur ses aspects et propositions les plus progressistes, révolutionnaires – et présenter notre programme et notre stratégie de manière positive. Nous devons argumenter, de manière fraternelle, contre les idées fausses et contre-productives mises en avant par les dirigeants du mouvement, tout en nous connectant à l’esprit révolutionnaire qui inspire sa base. C’est ce que nous avons fait jusqu’à présent au Mexique, en Italie (où il y a eu un mouvement de masse autour du 8 mars en 2017) et en Espagne. Dans chacun de ces cas, le fait de ne pas nous présenter comme « féministes » n’a pas été un obstacle au succès de notre intervention.

Beaucoup de jeunes hommes et femmes se disent « féministes » sans toutefois l’être d’un point de vue marxiste. Ils commencent à être conscients des inégalités dans la société, et, en se disant féministes, ils veulent dire qu’ils sont contre l’oppression des femmes et pour une société égalitaire. Il peut s’agir d’un point de départ pour être gagné aux idées du marxisme.

Les féministes accusent souvent le « patriarcat » pour les problèmes de la société. Il est vrai que l’asservissement des femmes est la plus ancienne forme d’esclavage, qui a émergé parallèlement à la domination de classe, et existe depuis des milliers d’années.  Seule une refondation de la société peut en finir une fois pour toutes avec cet abominable esclavage. Mais un changement aussi fondamental ne peut être que le fruit de l’action révolutionnaire unie de la classe ouvrière. Cela présuppose l’unité des hommes et des femmes de la classe ouvrière luttant pour leur émancipation en tant que classe. Les féministes ont tendance à voir le patriarcat comme une structure distincte de la société de classe, ce qui mène à la conclusion inévitable que la lutte pour l’émancipation des femmes est séparée de celle pour l’émancipation de la classe ouvrière. C’est une idée réactionnaire créant des divisions, et qui est aussi présente, sous une forme plus diluée, chez nombre de ceux qui se qualifient de « féministes marxistes » et de « féministes socialistes ».

L’émancipation complète des femmes ne pourra être atteinte que par une révolution sociale, qui abolira l’exploitation sur laquelle est basée l’oppression des femmes. Est-ce que cela veut dire que nous ignorons la lutte pour les droits des femmes sous le capitalisme ? Bien sûr que non ! Nous lutterons contre toutes les manifestations de discrimination et d’oppression des femmes, même les plus petites. Il s’agit de la condition préalable à l’unité de tous les travailleurs dans la lutte.

On entend parfois l’idée qu’il y a différentes écoles de pensée féministes, ce qui est incontestable. Il est également incontestable qu’il existe différents types d’anarchisme, certains étant plus près du marxisme que d’autres. Mais cela ne change rien au fait qu’il y a une ligne de démarcation claire entre le marxisme authentique et l’anarchisme.

Bien qu’il y ait différents types d’anarchisme, ils ont tous le même genre de préjugés, à divers degrés. Pour gagner les anarchistes qui sont plus proches du communisme, il ne faut pas prétendre que ces différences n’existent pas ou dire aux anarchistes : « Vous voyez ! Nous luttons tous pour la même chose ! » Bien au contraire : pour dissiper la confusion d’un anarchiste honnête, il faut expliquer les différences entre les idées confuses, non scientifiques, de l’anarchisme, et les idées claires et scientifiques du marxisme révolutionnaire.

À l’époque de la révolution russe, certains militants se disaient « anarcho-communistes ». Suite à l’expérience de la révolution, les meilleurs éléments prolétariens, parmi les anarchistes, se sont rapprochés du bolchevisme et ont lutté main dans la main avec les bolcheviks lors de la guerre civile. Nombre d’entre eux ont rejoint le Parti communiste. La tendance « anarcho-communiste » représentait en quelque sorte une étape transitoire dans le mouvement vers le communisme.

De la même manière, il est possible que certains types de féminisme soient plus progressistes que d’autres. Les marxistes doivent lutter par tous les moyens pour l’émancipation complète des femmes. On peut se demander : qu’est-ce que le féminisme ? C’est une question à laquelle il est impossible de répondre de manière précise. Le terme est utilisé aussi bien par les conservateurs que par les libéraux, les progressistes et les gauchistes. Il est utilisé pour justifier l’invasion de l’Afghanistan, sous prétexte de protéger les droits des femmes, autant que par des gens qui veulent lutter pour l’égalité et pour la libération de l’humanité. En fait, même en Espagne, les dirigeants du parti de droite au pouvoir ont mis des rubans féministes violets sur la marche du 8 mars pour montrer qu’ils « sont aussi féministes ». Le dictionnaire d’Oxford définit le féminisme ainsi : « La promotion des droits des femmes sur la base de l’égalité des sexes. » Cette définition nous montre le problème central de ce terme : il ne dit absolument rien d’un point de vue de classe.

Le féminisme peut être mieux défini par ce qu’il n’est pas : il n’explique pas comment l’oppression des femmes est apparue – et donc n’explique pas non plus comment elle peut être combattue et éliminée. Les différents types de féminisme ont leurs propres réponses à ces questions – quand ils en ont. Le féminisme laisse entendre qu’il est possible, d’une manière ou d’une autre, d’éliminer l’oppression des femmes avant d’éliminer la racine de cette oppression : le capitalisme et la société de classe en général. Ils brouillent les lignes de classes plutôt que d’aider à les clarifier. Tous les différents types de féminisme ne regardent que les symptômes au lieu de regarder les causes fondamentales. En tant que marxistes, nous devons dire la vérité. Il nous faut tracer une ligne de démarcation claire avec le féminisme. Pas parce que nous ne luttons pas pour « la promotion des droits des femmes sur la base de l’égalité des sexes », ce que nous faisons, bien sûr, mais parce que même le « meilleur » type de féminisme ne peut que créer de la confusion et un faux sentiment d’unité au-delà des lignes de classe.

Nous n’avons donc pas intérêt à nous présenter comme des marxistes féministes. Ce serait même contre-productif et ne nous aiderait pas à clarifier la question auprès des jeunes militants honnêtes qui se disent féministes. Nous devons expliquer ouvertement pourquoi nous ne sommes pas féministes, afin d’aider ceux qui se dirigent vers le marxisme. Par ailleurs, nous ne devons pas créer un canal par lequel des idées petites-bourgeoises et l’idéalisme philosophique puissent se frayer un chemin dans les rangs du marxisme.

Pour autant, nous ne devons pas donner l’impression que nous sommes indifférents à l’indignation profonde ressentie par la masse des femmes de la classe ouvrière, qui subissent une double oppression. Nous ne devons pas donner de crédit à l’idée fausse que les marxistes subordonnent la lutte pour la libération des femmes à un avenir socialiste lointain. Sous la bannière du féminisme, malgré ses contradictions et ses limites, une nouvelle génération de femmes prend le chemin de la lutte contre l’ordre établi. Partant de cette situation concrète, et reconnaissant son potentiel révolutionnaire, nous devons trouver le moyen de lier l’oppression ancestrale des femmes aux conditions concrètes de l’époque du déclin capitaliste.

Lorsque nous menons un travail révolutionnaire dans les syndicats, nous participons aux luttes quotidiennes des travailleurs – tout en exigeant un syndicalisme combatif et des politiques socialistes. De la même manière, nous devons participer à chaque mouvement de masse des femmes, en liant les revendications immédiates du mouvement à la nécessité d’un changement fondamental de société. Nous devons lier les aspirations démocratiques des femmes et leur combat pour l’égalité à l’idée d’une lutte commune des tous les travailleurs contre un système oppresseur, en mettant en avant la nécessité de s’unir pour infliger un coup mortel au capitalisme – lequel cherchera toujours à diviser la classe opprimée pour perpétuer sa domination.

En se disant « marxiste féministe », on laisse entendre que le marxisme n’inclue pas la lutte pour l’égalité. Il est vrai que le stalinisme ne l’incluait pas. Mais cela fait précisément partie de notre lutte contre le stalinisme – et pour nous réapproprier l’héritage marxiste. Nous disons que le stalinisme n’est pas le marxisme, que le régime bureaucratique stalinien n’était pas socialiste – et que le point de vue stalinien sur les femmes et les homosexuels (entre autres) n’avait rien à voir avec le marxisme.

Par définition, la catégorie « femmes » inclut les femmes de toutes les classes, donc de classes qui ont des intérêts irréconciliables. Dans la mesure où le féminisme brouille ces distinctions et ces contradictions de classe, qui sont décisives, il ne peut être compatible avec le marxisme, qui se fonde sur une analyse de classe. Si nous voulons gagner les féministes qui s’orientent vers le marxisme, nous devons rester absolument fermes sur nos principes. Nous devons souligner sans cesse que l’émancipation complète des femmes ne peut être réalisée que par l’unité de classe et par la révolution socialiste. Dans le même temps, nous devons être à l’avant-garde de toute lutte contre les discriminations et les inégalités. Nous devons lutter pour toutes revendications, même les plus petites, qui permettent de faire avancer la lutte pour l’égalité et de s’opposer aux différentes formes d’oppression ou de discrimination. Il s’agit de revendications telles que :

- Le plein emploi. A travail égal, salaire égal.

- Mettre fin aux politiques d’austérité (qui affectent les femmes de façon disproportionnée, baissent leurs salaires et les force à faire davantage de travail domestique, pour pallier la casse de services publics).

- Le droit à l’avortement.

- Un système de santé gratuit et de qualité pour tous. Accès illimité au planning familial, à l’avortement et à des centres de lutte contre la violence conjugale.

- Des congés parentaux payés.

- Un programme massif de construction de logements sociaux.

- Un vaste réseau de crèches et de garderies gratuites et de qualité.

- Des soins gratuits et de qualité pour les personnes âgées – à domicile ou en institution.

- Des services de restauration et de laverie gratuits.

- Des cantines gratuites et de qualité au travail et dans les écoles.

- Des mesures de lutte contre les violences faites aux femmes.

La condition préalable d’une lutte victorieuse dans les entreprises, c’est l’unité des travailleurs et des travailleuses comme travailleurs. Notre ligne de démarcation fondamentale – avec le féminisme – est que nous expliquons de la société en termes de classes, et non en termes de genres. La division la plus fondamentale de la société est celle qui sépare les salariés des capitalistes, les exploités des exploiteurs. Qu’il existe d’autres formes d’oppression, nul ne peut le nier. Mais en dernière analyse, aucune d’entre elles ne peut être résolue sous le capitalisme.

Comme pour tous les autres enjeux (salaires, retraites, logement, santé, conditions de travail), la lutte quotidienne pour des avancées sous le capitalisme est la seule manière de mobiliser et d’organiser la classe ouvrière, de la préparer pour le renversement du capitalisme, dans lequel les travailleuses joueront un rôle absolument essentiel.

Il est positif, bien sûr, que certaines féministes commencent à comprendre les limites du féminisme. Mais cette tendance positive ne peut avoir de signification que s’il s’agit d’une étape transitoire menant à l’adoption d’un point de vue de classe révolutionnaire conséquent. L’émancipation complète des femmes se réalisera par le triomphe de la révolution socialiste – ou ne se réalisera pas du tout.

Le « radicalisme terminologique »

Au lieu d’une authentique lutte pour l’égalité, on nous propose des quotas artificiels. Au lieu d’une lutte pour l’émancipation à travers la reconstruction révolutionnaire de la société, on nous offre le « politiquement correct ». Cela se ramène à des chicanes insignifiantes sur le langage et la sémantique : l’interdiction d’utiliser tel ou tel mot, la nécessité de changer le « langage genré », et ainsi de suite.

Conformément au « discours » postmoderne, qui substitue la Parole à l’Acte, des gens qui se disent « de gauche », voire « marxistes », perdent un temps fou à des acrobaties verbales permettant de « neutraliser » le langage. Cela donne des mutations telles que « compañer@s » en Espagnol, « compagn* » en Italien, et ainsi de suite. Jouer sur les mots de cette manière ne fait pas avancer d’un millimètre la lutte pour l’émancipation des femmes, des noirs ou de quiconque. C’est d’une superficialité ridicule.

Dans L’Idéologie allemande, Marx et Engels ont traité l’idée selon laquelle en changeant la conscience des individus, on peut changer les conditions matérielles, de sorte qu’une révolution présuppose « d’éduquer » les gens :

« Tant pour la production d’une conscience communiste à une échelle de masse que pour le succès de la cause elle-même, la transformation de l’homme à une échelle de masse est, nécessairement, une transformation qui ne peut s’effectuer que dans un mouvement pratique, une révolution ; cette révolution est nécessaire, donc, non seulement parce que la classe dominante ne peut pas être renversée autrement, mais aussi parce que c’est seulement dans une révolution que la classe qui la renverse peut se débarrasser de toute la crasse accumulée à travers les âges, et devenir apte à fonder la nouvelle société. »

L’obsession postmoderniste sur le langage prend le problème à l’envers. Changer le langage ne va pas changer d’un iota la réalité de l’oppression. Ceux qui le pensent ont une approche complètement idéaliste. L’évolution du langage reflète les changements dans le monde réel ; l’inverse est absolument faux.

Les querelles sur le langage représentent une tendance typique des milieux universitaires, où les gens ont tout le temps pour se consacrer à des débats sans fin sur rien de particulier, comme un chien qui court après sa propre queue. Goethe écrivait : « Au commencement était l’Action ». Pour réaliser l’émancipation des femmes, il faut des actions qui combattent l’oppression et les discriminations. Mais la condition préalable d’une action de masse, c’est précisément l’unité, dans la lutte, des femmes et des hommes de la classe ouvrière contre les patrons, dont le règne repose sur l’asservissement commun de tous les travailleurs.

Il semble que les petits-bourgeois « radicaux » aient constamment besoin de s’agiter pour pas grand-chose. C’est le cas avec la « théorie Queer ». Ce n’est pas ici le lieu d’examiner cette théorie en détail ; nous pourrons le faire dans des documents et des articles spécifiques. Il suffit de dire qu’il s’agit d’une conception réactionnaire, enracinée dans la forme la plus primitive de l’idéalisme philosophique. Elle sème des divisions qui minent la lutte contre l’oppression et fait inévitablement le jeu de la réaction, indépendamment des intentions de ceux qui l’adoptent.

Le marxisme se base sur le matérialisme philosophique, la seule méthode réellement scientifique pour analyser la nature, la société et le comportement humain. Que cela nous plaise ou pas, le sexe est une méthode normale de reproduction dans le règne animal (ce qui inclut les animaux humains). La reproduction asexuée existe bien dans le règne animal, par exemple chez les vers de terre et certains poissons. Mais elle disparaît avec le développement de l’évolution ; elle est totalement inconnue chez les mammifères.

Le sexe n’est pas quelque chose qui a été consciemment déterminé ou inventé. C’est un produit de l’évolution. L’idée que le sexe puisse être déterminé artificiellement par la volonté humaine est à la fois arbitraire et fausse d’un point de vue scientifique et philosophique.

La division sexuelle fondamentale se fait entre mâle et femelle. C’est naturellement déterminé par le processus reproductif. Cela porte ensuite les germes de la division du travail, qui à un certain stade constitue la base de la division de la société en classes. La soumission des femmes par les hommes, qui s’exprime dans les relations familiales patriarcales, coïncide avec les débuts de la société de classe ; cette soumission ne sera éliminée qu’après l’abolition de la société de classes elle-même.

Les marxistes luttent pour la véritable émancipation des femmes et de toutes les couches opprimées de la société. Mais cette émancipation ne peut être réalisée simplement en s’imaginant que les genres n’existent pas. Chacun peut s’imaginer être ce qu’il veut, mais au final on doit accepter la réalité matérielle, qui l’emporte sur les constructions de l’idéalisme philosophique.

Parmi les innombrables variantes étranges et merveilleuses de la théorie Queer (si on peut parler de « théorie »), il semble y avoir une tendance commune : tout d’abord, elles présentent le genre (et même le sexe) comme une pure construction sociale, en niant tout aspect matériel et biologique. L’étape suivante est de créer – en imagination – une série presque infinie de genres, parmi lesquels chacun est libre de choisir selon son goût.

Nous ne nions pas qu’en plus de mâle et femelle, il existe des formes intermédiaires, qui sont connues de longue date. Dans l’Amérique précolombienne, de telles personnes étaient considérées comme un groupe social à part entière et traitées avec respect.

La science moderne permet aux gens de changer de sexe. Cela doit être accessible à tous ceux qui en ont besoin. Il va sans dire que nous sommes opposés à toute forme de discrimination et d’intolérance à l’égard des transgenres. De même, nous n’avons pas d’objection au fait que les gens s’identifient comme ils le souhaitent. Néanmoins, présenter cela comme un moyen de changer la société mène à l’idée (très pratique pour la classe dirigeante) que l’émancipation est purement une question de choix personnel et de mode de vie.

On peut voir les effets négatifs de ce genre de choses dans les horribles divisions et les luttes acharnées qui opposent certaines féministes radicales et certains militants pour les droits des transgenres. De tels conflits ne peuvent pas le moins du monde contribuer à la lutte contre les oppressions. Ils sont profondément réactionnaires et doivent être combattus.

« L’identité » dans le mouvement ouvrier

Les marxistes luttent pour l’émancipation des femmes et défendront toute mesure progressiste – aussi limitée soit-elle – qui améliore la position des femmes, y compris dans les limites du capitalisme. Mais nous menons cette bataille avec nos propres méthodes, les méthodes de la lutte des classes.

En combattant l’oppression et les discriminations, nous ne devons jamais oublier que notre objectif principal est de lutter pour le socialisme, ce qui suppose de défendre l’unité de la classe ouvrière. Nous sommes pour l’unité complète de la classe ouvrière, par-delà toutes distinctions de genre, d’origine ethnique, de langue ou de religion. Tout ce qui permet de préserver l’unité des travailleurs et d’élever leur conscience de classe est progressiste. Tout ce qui tend à diviser les travailleurs, quelle qu’en soit la raison, est réactionnaire et doit être combattu. C’est un point sur lequel il nous faut insister. L’oppression des femmes – en particulier des travailleuses – et les autres fléaux du capitalisme tels que la destruction de l’environnement ou l’oppression nationale font partie intégrante du capitalisme.

On ne peut avoir le capitalisme sans l’esclavage domestique et le « double fardeau » qui écrase les femmes de la classe ouvrière ; on ne peut avoir le capitalisme sans la destruction de la planète causée par la soif de profits des grandes multinationales ; et on ne peut avoir le capitalisme sans la mise en esclavage des petites nations par les puissances impérialistes en vue de piller leurs ressources et d’assurer leur hégémonie face aux autres puissances. En conséquence, la seule véritable façon de mettre fin à tous ces fléaux, c’est la transformation socialiste de la société, sous la direction de la classe ouvrière.

La bureaucratie du mouvement ouvrier a appris à monter différents groupes de travailleurs les uns contre les autres, notamment en permettant des écarts salariaux entre différents secteurs de la classe ouvrière. A la recherche d’une vie facile et de compromis avec les patrons, les dirigeants syndicaux trahissent certains groupes de travailleurs afin d’obtenir des concessions pour d’autres groupes. Dans un nombre croissant de pays, la « discrimination positive » est systématiquement utilisée par la bureaucratie pour donner des positions dirigeantes à des éléments carriéristes qui utilisent leur genre ou leur origine ethnique pour leur avancement personnel. Cela permet à la bureaucratie droitière d’écarter des candidats de gauche.

Les bureaucrates établissent des « sièges réservés » pour les femmes ou les noirs (entre autres) et s’en servent comme d’un outil leur permettant de diluer la composition des organes dirigeants. Ils s’appuient sur des groupes de bureaucrates carriéristes censés représenter des « groupes particuliers » - et qui, ainsi, gravissent les échelons grâce à ce favoritisme. Et ceux-ci sont heureux de soutenir la direction tant qu’ils ont l’autonomie suffisante pour faire avancer leur « cause » personnelle. En fin de compte, au lieu de donner une « représentation » à ces « groupes particuliers », ce qui se produit est que la direction est encore moins représentative, puisque ces dirigeants promus ne sont pas élus sur la base de leurs positions politiques, mais pour répondre à des quotas.

L’insistance sur le genre ou l’origine ethnique comme enjeu principal tend à diviser les gens, non sur une base de classe, mais selon d’autres considérations. Les conséquences sont extrêmement négatives pour la classe ouvrière. Ce n’est pas un hasard si les dirigeants syndicaux de droite, les réformistes et les réformistes de gauche en particulier, usent tous le « politiquement correct » et les « politiques identitaires » pour détourner l’attention de la lutte de classe et des vrais enjeux auxquels fait face la classe ouvrière. Ils se concentrent sur des questions de langage au lieu de lutter contre l’oppression par une lutte de classe combative.

Ces idées pernicieuses sont des armes dans les mains des sections les plus réactionnaires de la bureaucratie syndicale, dont le rôle principal est de contrôler la classe ouvrière et limiter la portée et l’efficacité de la lutte des classes. À l’arsenal traditionnel des méthodes de contrôle de la bureaucratie syndicale (comme la menace de mesures disciplinaires, l’élimination de délégués syndicaux combatifs, les exclusions, etc.) s’ajoute maintenant une nouvelle méthode : l’intimidation et les chasses aux sorcières menées par les fanatiques des politiques identitaires.

Lors d’un congrès syndical en Grande-Bretagne, les défenseurs des politiques identitaires ont soumis au vote des délégués une résolution proposant que le syndicat valide automatiquement toute accusation de harcèlement formulée par une femme à l’encontre un homme, sans autre preuve que la parole de la femme concernée. Un délégué syndical a répondu : « Je suis délégué syndical. Imaginez qu’une de mes supérieures hiérarchiques souhaite se débarrasser de moi. Sa tâche serait très facile : elle n’aurait qu’à m’accuser de harcèlement et je serais licencié immédiatement. Le syndicat ne pourrait pas me défendre. » Cette fois-ci, la résolution a été rejetée. Mais le danger de ces politiques saute aux yeux.

Ces idées ne sont pas sérieusement remises en question parce que les gens ont peur d’être attaqués par les partisans des politiques identitaires. Quiconque ose formuler une objection est immédiatement considéré comme raciste, sexiste, etc. Cela mène à des comportements de hooligans et à des campagnes virulentes de calomnies contre des syndicalistes de gauche qui font l’objet d’une chasse aux sorcières sous de fausses accusations. Les plaintes sont noyées sous les hurlements des défenseurs des politiques identitaires, qui n’hésitent pas à lancer les insultes les plus scandaleuses contre leurs opposants.

Le système des quotas est une forme de fraude flagrante. Beaucoup de dirigeants de droite ont été élus parce qu’ils étaient censés représenter tel ou tel groupe minoritaire. Et tout le monde se tait, de peur d’être dénoncé comme un partisan des discriminations.

En Grande-Bretagne, Tony Blair a eu recours aux listes de présélection exclusivement féminines pour choisir des députées carriéristes et évincer la gauche. Ironiquement, c’était la gauche « branchée » qui avait d’abord poussé en faveur de ce genre de listes, pour satisfaire leur programme de discrimination positive. Ce faisant, ils ont ainsi joué le jeu de l’aile droite. L’aile droite du Labour utilise aussi la question nationale pour nuire à Jeremy Corbyn. Elle propose deux nouveaux sièges pour le Conseil exécutif national (NEC) : un pour le Pays-de-Galles et un pour l’Écosse. Elle affirme que les « nations » devraient être représentées. Par une étrange coïncidence, les organisations travaillistes galloises et écossaises sont toutes deux contrôlées par l’aile droite du parti.

Les réformistes de gauche, toujours soucieux de faire leurs preuves et de se présenter comme les plus féministes, insistent particulièrement sur ce point. Ils insistent sur les quotas et un traitement spécial pour les femmes et les autres groupes. Podemos, Momentum et d’autres organisations vont encore plus loin sur ces questions que le mouvement ouvrier traditionnel, ce qui reflète l’influence des idées petites-bourgeoises sur ces organisations. L’une des conséquences réactionnaires des quotas est qu’ils approfondissent la division et la compétition au sein de la classe ouvrière. En cette période de profonde crise du capitalisme, alors que tous les gouvernements mènent des politiques d’austérité, un grand nombre d’idées réactionnaires peuvent trouver un certain écho dans les couches arriérées de la classe ouvrière, qui peuvent tirer la conclusion réactionnaire que leurs problèmes ne viennent pas du capitalisme lui-même, mais de la présence de minorités nationales, d’immigrés ou de femmes qui revendiquent leurs droits, etc. Cela sert de base à la propagande des fascistes et des mouvements de droite les plus réactionnaires, qui disent : nous n’avons pas assez d’emplois ou de places en crèche, nous avons un accès limité à l’université et aux prestations sociales, etc., à cause des quotas donnés aux minorités nationales, de genre ou autre. Tout ceci aide à répandre le poison du racisme et de la division au sein de la classe ouvrière. En outre, ceux qui sont élus grâce aux quotas seront toujours mal considérés, car ce qu’ils peuvent dire sera facilement dénigré si on leur dit qu’ils n’ont pas de mandat et qu’ils ont seulement été élus sur la base d’un quota offert aux femmes/noirs/homosexuels ou autre.

Au Brésil, la situation est pire encore. Presque toute la gauche a capitulé devant la proposition atroce de diviser toute la population suivant des lignes « ethniques », afin d’introduire des quotasdans les universités et ailleurs. Nos camarades brésiliens s’y opposent implacablement. Ils expliquent que nous devrions lutter pour que l’éducation, la santé, le logement, etc., soient accessibles à tous (ce qui est parfaitement possible au regard des richesses existant dans la société), plutôt que de se battre pour une distribution proportionnelle de ressources limitées.

Nous sommes implacablement opposés à la soi-disant « discrimination positive », aux quotas et tout le reste. Afin d’assurer le maximum de participation des femmes et des minorités dans le mouvement ouvrier, il faut prouver dans l’action que nous luttons contre toutes les formes d’oppressions et de discriminations, pour le plein emploi, pour un salaire égal à travail égal, etc. C’est seulement sur la base d’un programme de lutte que nous pourrons attirer à nous les couches les plus opprimées de la société. Mais cela signifie que la direction doit être entre les mains des meilleurs militants, qu’ils soient hommes ou femmes, noirs ou blancs, hétérosexuels ou homosexuels.

La manie des mesures de « politiques identitaires » a d’abord été introduite à travers les syndicats des cols blancs, basés sur des professions de classe moyenne. Ils étaient plus proches des intellectuels et des étudiants de la classe moyenne. Du fait de la désindustrialisation et des fusions entre syndicats, ces couches ont écarté les travailleurs. Les individus des classes moyennes qui sont plus éloquents (ou du moins qui crient plus fort) ont été en mesure de contaminer le mouvement ouvrier avec leurs idées « à la mode », dont ils ont fait une norme.

Tout cela a affecté les syndicats dans de nombreux pays. Nous avons donc des sièges réservés pour les femmes, les LGBT, les noirs, les handicapés, et ainsi de suite. Ils ont leurs propres conférences séparées, leurs propres comités, etc., chacun avec sa propre bureaucratie. Ils insistent pour être les seuls à prendre les décisions sur ces enjeux. Et tant qu’ils ne dérangent pas le reste de la bureaucratie syndicale, on leur permet de régenter leurs propres fiefs. Les réformistes de gauche et les sectaires acceptent cette situation, puisque leurs idées et leurs politiques ont également un caractère petit-bourgeois.

Une réaction contre le féminisme libéral

Les femmes de la classe moyenne réclament de nouveaux plans de carrière : devenir des banquières, des PDG, des évêques, ou même devenir présidente des États-Unis. C’est une nouvelle variante de la vieille formule des réformistes : « Je suis pour l’amélioration des conditions de vie de la classe ouvrière – une personne à la fois, à commencer par moi. »

En quoi l’entrée de femmes dans les conseils d’administration des banques peut-elle aider la cause des travailleuses ? Ce n’est pas expliqué. Les patronnes sont-elles plus bienveillantes que les patrons ? A cet égard, leur bilan n’est pas très encourageant. Quant à la façon dont les succès de Margaret Thatcher, Angela Merkel ou Theresa May ont amélioré la situation de leurs « sœurs » travailleuses, cela demeure un mystère.

Graduellement, un nombre croissant de femmes politisées commence à comprendre les aspects négatifs du féminisme. Elles constatent qu’au lieu de combattre le capitalisme comme système d’exploitation et d’oppression, la « promotion féministe » encourage certaines femmes à penser le mouvement en termes de carrière personnelle.

Dans son livre Why I Am Not a Feminist (« Pourquoi je ne suis pas féministe »), Jessa Crispin décrit le féminisme comme une marque popularisée par des PDG et des entreprises de soins de beauté, une « lutte pour permettre aux femmes de participer de manière égale à l’oppression des démunis et des pauvres. » C’est plutôt bien dit, bien qu’il faille noter que, malgré le titre du livre, Jessa Crispin se décrit comme… une féministe.

Le New York Times écrit à ce sujet : « Why I Am Not a Feminist arrive à un moment où une partie des femmes libérales des États-Unis sont peut-être prêtes pour un tournant majeur – soudainement ouvertes à un système de croyances qui ne sanctifie pas les “marqueurs de succès dans le capitalisme patriarcal… l’argent et le pouvoir”, comme le dit Crispin. Il y a, semble-t-il, une soif grandissante d’un féminisme davantage préoccupé par la vie des femmes à faibles revenus plutôt que par le nombre de femmes PDG. »

« La vision opposée – que le féminisme n’est pas seulement globalement compatible avec le capitalisme, mais en bénéficie – a certainement profité de sa prédominance. C’est le message qui a été transmis par la vaste majorité des modèles féministes autoproclamés au cours des dix dernières années : que le féminisme est le nom qu’on donne quand une femme reçoit assez d’argent pour faire ce qu’elle veut. Crispin décortique sans pitié cette sorte de féminisme. Cela signifie simplement acheter sa voie de sortie de l’oppression pour ensuite la perpétuer, selon elle ; cette sorte de féminisme embrasse le modèle de bonheur patriarcal, qui suppose “d’avoir quelqu’un soumis à sa volonté”. Exploitées pendant des siècles, les femmes sont devenues inconsciemment désireuses d’exploiter les autres, pense Crispin. “Une fois qu’on fait partie du système et qu’on en bénéficie au même niveau que les hommes, on ne va pas s’inquiéter, en tant que groupe, de savoir qui doit être blessé”. »

La crise du féminisme se reflète dans le rapide virage à gauche dans la politique aux États-Unis, en direction du socialisme et de l’anticapitalisme, particulièrement depuis l’élection de Donald Trump. La nature réactionnaire des politiques identitaires fut clairement visible lors des élections américaines de 2016, quand Hillary Clinton, cette représentante la plus accomplie de Wall Street et de la classe des milliardaires, a appelé les femmes à voter pour elle « parce que je suis une femme ! »

L’ancienne secrétaire d’État, Madeleine Albright, cette réactionnaire endurcie et belliqueuse, présentant Hillary Clinton lors d’un événement au New Hampshire, a dit à la foule et aux électeurs en général : « Il y a une place spéciale en enfer pour les femmes qui n’aident pas les autres femmes ! » Au final, des millions de femmes américaines ont rejeté cet appel à la « politique de genre », ont tourné le dos à Clinton et Albright – et ont soutenu Bernie Sanders. Ce fut une gifle pour ces défenseurs des politiques identitaires.

Nous avons pu voir que les femmes des États-Unis, lorsqu’elles votent pour un candidat aux élections présidentielles, se prononcent beaucoup plus sur la politique et les idées d’un candidat que sur son genre. Là-dessus, elles ont bien raison, bien que malheureusement, la seule alternative qu’elles avaient était l’archi-réactionnaire Donald Trump, qui se présentait démagogiquement comme le candidat « anti-establishment ». Si Bernie Sanders s’était présenté, beaucoup auraient voté pour lui. Mais c’est un autre sujet.

L’héritage que nous défendons

Il est curieux de constater que les marxistes sont accusés de négliger ou d’ignorer les problèmes des femmes. Dès le début, les marxistes ont inscrit le suffrage universel dans leur programme. C’était avant les Suffragettes. L’une des filles de Marx, Eleanor, lutta dans le mouvement syndical britannique pour l’égalité salariale entre hommes et femmes. Dès 1848, Marx et Engels ont expliqué la nécessité d’en finir avec la famille bourgeoise, tout en reconnaissant que cela ne se ferait pas du jour au lendemain.

Dès que les bolcheviks prirent le pouvoir en Russie, en octobre 1917, ils mirent en œuvre le programme pour l’émancipation des femmes le plus radical de l’histoire, en même temps que la décriminalisation de l’homosexualité, ce qui était beaucoup plus avancé que tout ce qu’il y avait dans le monde capitaliste à cette époque. Les bolcheviks ont démontré en pratique que le renversement du capitalisme pouvait garantir aux femmes et aux homosexuels bien plus que les chicaneries abstraites sur l’oppression en général.

Comme l’expliquait Trotsky :

« La révolution a tenté héroïquement de détruire l’ancien "foyer familial” croupissant, institution archaïque, routinière, étouffante, dans laquelle la femme des classes laborieuses est vouée aux travaux forcés, de l’enfance jusqu’à la mort. A la famille, considérée comme une petite entreprise fermée, devait se substituer, dans l’esprit des révolutionnaires, un système achevé de services sociaux : maternités, crèches, jardins d’enfants, restaurants, blanchisseries, dispensaires, hôpitaux, sanatoriums, organisations sportives, cinémas, théâtres, etc. L’absorption complète des fonctions économiques de la famille par la société socialiste, liant toute une génération par la solidarité et l’assistance mutuelle, devait apporter à la femme, et dès lors au couple, une véritable émancipation du joug séculaire.

« [...] On n’avait pas réussi à prendre d’assaut l’ancienne famille. Ce n’était pas faute de bonne volonté. Ce n’était pas non plus qu’elle eût une si ferme assise dans les cœurs. Au contraire, après une courte période de défiance envers l’Etat, ses crèches, ses jardins d’enfants, ses divers établissements, les ouvrières et après elles les paysannes les plus avancées apprécièrent les immenses avantages de l’éducation collective et de la socialisation de l’économie familiale. Par malheur, la société se révéla trop pauvre et trop peu civilisée. Les ressources réelles de l’Etat ne correspondaient pas aux plans et aux intentions du parti communiste. La famille ne peut pas être abolie : il faut la remplacer. L’émancipation véritable de la femme est impossible sur le terrain de la "misère socialisée". L’expérience confirma bientôt cette dure vérité formulée par Marx quatre-vingts ans auparavant. » (La révolution trahie, chapitre 7)

Encore une fois sur l’importance de la théorie

Quelle théorie la TMI défend-elle ? D’abord et avant tout, nous nous basons sur les idées de Marx, Engels, Lénine et Trotsky, qui ont résisté à l’épreuve du temps et demeurent tout à fait pertinentes dans le monde du XXIe siècle. Nous nous basons sur les idées de la IèreInternationale, sur les documents des quatre premiers Congrès de l’Internationale Communiste (avant le début de sa dégénérescence stalinienne) et sur le Programme de transition de Trotsky. Dans les décennies qui ont suivi la mort de Trotsky, ces idées ont été développées et enrichies par les écrits de Ted Grant, qui occupent aussi une place fondamentale dans notre héritage idéologique.

Inévitablement, certains camarades qui ont rejoint l’organisation dans la période récente n’ont pas encore acquis une compréhension complète des idées marxistes. C’est normal : cela prendre du temps. En soi, donc, cela ne constitue pas un danger sérieux. Cependant, il serait fatal de faire ne fût-ce qu’une toute petite concession à des déviations incorrectes, étrangères et petites-bourgeoises par rapport au marxisme authentique. Si un étudiant souhaite rejoindre l’organisation, nous lui dirons : « tu es le bienvenu dans notre organisation, mais seulement si tu acceptes d’adopter le point de vue et la perspective de la classe ouvrière, et que tu te consacres à l’étude du marxisme. Merci de laisser tes préjugés à l’entrée ».

Marx a écrit dans une lettre à Engels (17-18 septembre 1879) : « Quand des gens pareils issus des autres classes se rallient au mouvement prolétarien, la première chose qu’il faut exiger d’eux, c’est de n’apporter avec eux aucun reste des préjugés bourgeois ou petits-bourgeois, mais d’assimiler sincèrement la conception prolétarienne. »

Le mouvement trotskyste a une riche expérience dans ce genre de problèmes. Il suffit de prendre l’exemple du SWP américain, qui a complètement dégénéré après avoir rejeté les excellents conseils de Trotsky dans les années 1930. Il s’est embourbé dans le milieu étudiant, a abandonné le point de vue de classe et a adopté toutes les idées petites-bourgeoises à la mode – comme le féminisme, le nationalisme noir et ainsi de suite. Il est aujourd’hui dans un état lamentable.

Nous devons éduquer toute l’organisation sur ces questions afin de garantir que de tels développements n’auront pas lieu dans la TMI. Nous ne pouvons pas tolérer ne serait-ce que la moindre concession, le plus petit vestige de ces idées dans nos rangs. Laisser une place à ces idées petites-bourgeoises dans l’organisation mènerait à sa destruction en tant qu’authentique force marxiste révolutionnaire capable de gagner la classe ouvrière à la cause de la révolution socialiste.

Lénine, tout comme Engels, Marx et Trotsky, n’a jamais mâché ses mots lorsqu’il attaquait les idées étrangères, particulièrement celles de la petite-bourgeoisie radicale. Nous devrions republier ce que Lénine, Rosa Luxemburg et Clara Zetkin ont écrit sur le féminisme. Ils sont très clairs à cet égard. Nous devons ouvertement affirmer notre opposition à l’intersectionnalité et toutes les autres variantes des « politiques identitaires », qui représentent manifestement une tendance contre-révolutionnaire. Sur cette question, il n’y a pas de place pour l’ambiguïté : nous devrons nous exprimer de la manière la plus claire et catégorique.

Nous voulons recruter des étudiants qui sont prêts à rompre radicalement avec les idées petites-bourgeoises et à adopter le point de vue de la classe ouvrière. Les camarades étudiants doivent se tourner vers la classe ouvrière, vers les usines, les quartiers et les syndicats ouvriers. Chaque camarade étudiant devrait se donner l’objectif de gagner au moins un jeune travailleur à l’organisation. En novembre 1932, Trotsky écrivait :

« L’étudiant révolutionnaire ne peut faire une contribution que si, en premier lieu, il passe par un processus rigoureux et constant d’auto-éducation révolutionnaire et si, en second lieu, il rejoint le mouvement ouvrier révolutionnaire lorsqu’il est encore étudiant. En même temps, permettez-moi de préciser que lorsque je parle d’auto-éducation théorique, j’entends l’étude du marxisme non falsifié. » (Trotsky, Sur les étudiants et les intellectuels, novembre 1932)

Pour prolétariser nos camarades étudiants, il faut avant tout leur fournir une solide formation théorique. Beaucoup d’étudiants ont des idées confuses qu’ils ont absorbées dans la pourriture du milieu universitaire. Notre tâche est de corriger ces idées fausses, dès que possible. Nous n’y arriverons pas par une approche tout en douceur. L’expérience nous montre que les étudiants sérieux, loin de s’offenser du franc-parler, vous respecteront pour cela. Ceux qui ne peuvent entendre des arguments directs ne sont pas offensés par notre « ton », mais simplement parce qu’il leur est impossible d’abandonner leurs idées et leurs préjugés petits-bourgeois. Franchement, nous n’avons pas besoin de ce type d’individu.

Nous avons réussi à maintenir une organisation solide et homogène au niveau idéologique. C’est le résultat de décennies de stricte éducation théorique marxiste de nos cadres.

Cependant, de petites erreurs dans la méthode, des slogans et des formules erronées, peuvent se transformer en problèmes plus sérieux. Comme le disait Lénine, « une seule égratignure peut causer la gangrène ». Nous devons nous servir des polémiques pour élever la compréhension et le niveau politique de tous, afin de construire l’Internationale sur des bases solides.

Des décennies de croissance économique dans les pays capitalistes avancés ont mené à une dégénérescence sans précédent des organisations de masse de la classe ouvrière. Le courant révolutionnaire s’en est trouvé isolé, réduit partout à une petite minorité. Par nécessité, nous avons appris à nager à contre-courant. Dans la récente période, même certains de nos camarades ont été affectés par les idées révisionnistes et les humeurs sceptiques, d’un côté, et par l’impatience sectaire de l’autre.

Cependant, cette clarification de nos idées, de nos méthodes et de nos traditions authentiques n’a pas été gagnée facilement ou sans lutte. Loin d’affaiblir la TMI, ce processus de sélection nous a énormément renforcés. La condition préalable aux succès futurs était de rompre radicalement avec les tendances révisionnistes et opportunistes. Comme Lénine l’expliquait, « avant de nous unir, et pour nous unir, nous devons commencer par établir des lignes de démarcation nettes et résolues. »

La TMI est seule, à gauche, à avoir une attitude sérieuse envers la théorie marxiste. L’éducation théorique des cadres est l’une de nos tâches les plus urgentes et fondamentales. C’est sur cette base que nous construirons une tendance marxiste puissante, enracinée dans la classe ouvrière.

Bardonecchia, 27 juillet 2018

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Marc - Garaudy - Le ''peuple élu'', une mystification ?

15 JUILLET 2019

Le ''peuple élu'', une mystification ?

© Droits réservés. 
par Marc
L'idée d'un '' peuple élu'', choisi par Dieu, trouve son origine dans un texte de la Bible hébraïque(1) :
Car tu es un peuple saint, pour Yahweh, ton Elohim(2) ; Yahweh, ton Elohim, t'a choisi, pour que tu fusses son peuple qui lui appartînt entre tous les peuples qui sont sur la terre.
Deutéronome 7:6
Nous n'allons pas engager une discussion théologique ou philosophique sur ce sujet. Le débat serait stérile et resterait cantonné à des généralités.Les théologiens nous expliqueront que la divinité, être transcendant et tout puissant, est libre de faire ce qu'elle veut, sans  rendre compte à quiconque de ses actes et décisions. Yahweh ne déclare-t-il pas, par la bouche du prophète Malachie :
 Je vous ai aimés, dit Yahweh. Et vous dites : En quoi nous a-tu aimés ? Esaü n'est-il pas frère de Jacob ? dit Yahweh. Cependant j'ai aimé Jacob, et j'ai eu de la haine pour Esaü.
Malachie 1:1-3
Et pourtant, nous connaissons la fourberie de Jacob, qui n'a pas hésité, sur les conseils de sa mère, à user d'une  tromperie infâme envers son père malvoyant. Mais, encore une fois, selon les  théologiens, le dieu Yahweh  n'a pas à justifier de ses choix, même s'ils nous apparaissent choquants.
Ce qu'il nous faut analyser en premier lieu, ce sont les conséquences de cette ''élection'' des descendants d'Abraham. Ensuite, nous apporterons la démonstration que cette notion de '' peuple élu'' est une mystification.


Imaginons un seul instant les sentiments de toute puissance, de domination, et de mépris, donc de racisme, envers les autres hommes et nations, que peut éprouver un peuple persuadé d'être '' le peuple élu'' ?
John Shelby Spong(3) affirme « qu'il y a toujours un danger à croire que vous et votre peuple avez été spécialement choisi par Dieu. Le corollaire le plus évident est que vos ennemis, qui n'ont pas été '' choisis'', sont vite considérés comme '' rejetés'' par Dieu..Si Dieu rejetait ces '' autres'', ces non-Hébreux, alors il était justifié qu'Israël les rejette et même les extermine»(3a)
Roger Garaudy va jusqu'à évoquer «  l'idée la plus maléfique de l'histoire humaine : celle de peuple élu par un Dieu partial et partiel( donc une idole), justifiant par avance toutes les dominations, les colonisations et les massacres »(3b)
Laurent Guyénot écrit que « Les interdits relationnels, culturels, alimentaires..etc, doivent empêcher toute socialisation en dehors de la communauté du peuple hébreu. Yahweh exige une obéissance absolue à ses lois...Le message yahwiste répète constamment : '' Ne fréquentez pas les idolâtres ( les non-juifs), méprisez leurs traditions, et lorsque c'est possible, exploitez-les, asservissez-les, exterminez-les. Si après cela, ils vous font du tort, c'est votre faute : vous n'avez pas obéi assez scrupuleusement.'' »(4)
  
On comprend mieux, dès lors,  les observations de Benjamin Franklin, lors des débats préliminaires à la constitution américaine :
«  Dans tous les pays où les Juifs se sont installés en nombre, ils ont abaissé le niveau moral, discrédité l'intégrité commerciale, et ils se sont toujours exceptés du peuple d'accueil sans jamais s'assimiler aux autres habitants.Ils ont constitué un État dans l’État. »(5)
Notons  d'ailleurs l'étrange similitude de ces propos avec les paroles du grand vizir Haman, adressé au roi Assuérus(6) :
« Il y a dans toutes les provinces de ton royaume, un peuple dispersé et à part parmi les peuples, ayant des lois différentes de celles de tous les peuples, et n'observant point les lois du roi...... »
Esther 3:8
 Yahweh exige en effet une séparation totale d'avec les autres peuples :
 Lorsque Yahweh dont Elohim [Trad. l'Éternel, ton Dieu], t'aura fait entrer dans le pays dont tu vas prendre possession, et qu'il chassera devant toi beaucoup de nations, les Héthiens, les Guirgasiens, les Amoréens, les Cananéens, les Phéréziens, les Héviens et les Jébusiens, sept nations plus nombreuses et plus puissantes que toi;  
lorsque Yahweh, ton Elohim, te les aura livrées et que tu les auras battues, tu les dévoueras par interdit, tu ne traiteras point d'alliance avec elles, et tu ne leur feras point grâce.  Tu ne contracteras point de mariage avec ces peuples, tu ne donneras point tes filles à leurs fils, et tu ne prendras point leurs filles pour tes fils;
Deutéronome 7:1-3
Et  Laurent Guyénot va encore plus loin dans son analyse des relations entre Yahweh et son peuple.
« Dans le cadre de notre réflexion sur la relation entre Yahweh et son peuple élu, ce qui nous intéresse spécifiquement est l'expérience du fils préféré d'un père sociopathe, celui que le père a élu pour en faire une extension de son propre moi narcissique....Tout ce que le fils accomplit sert à nourrir le narcissisme du père : celui-ci s'en attribue le mérite, et en attend reconnaissance. En revanche, il fait chèrement payer au fils ce qu'il estime être  des échecs : ils sont la preuve que, livré à lui-même, le fils est un incapable... »(7)
Ces traits du père narcissique ressemblent étrangement au comportent du dieu Yahweh. La lecture de la Bible hébraïque en donne de nombreux exemples.
En 1934, le rabbin Joachim Prinz déclarait même n'être pas mécontent que le régime nazi interdise les mariages mixtes, et il écrivait :
« Nous voulons que l'assimilation soit remplacée par une nouvelle loi : la déclaration d'appartenance à la nation juive et à la race juive. Un État fondé sur le principe de la pureté de la nation et de la race, ne peut qu'être honoré par le Juif qui déclare son appartenance à son propre peuple. »(8)
Ce sentiment de mépris envers les autres peuples est prégnant dans tout le Talmud et la lecture  de l'ouvrage de Flavien Brenier(8a) est édifiante à cet égard.
 Notons, en passant, que la Loi fondamentale Israël État-nation du Peuple Juif,  adoptée par la Knesset le 19 juillet 2018, entérine de manière officielle ce qui était pratiqué couramment, mais officieusement jusqu'alors, la discrimination entre Juifs et non Juifs en Israël. Désormais Israël est un État d'apartheid, selon l'ouvrage prémonitoire écrit par Julien Salingue et Céline Lebrun,  ISRAËL, UN ETAT D'APARTHEID ? Enjeux juridiques et politiques aux éditions l'Harmattan .

Ajoutons les sentiments  d'ivresse et et de jouissance  à la pensée  d'exploiter à profusion les richesses  des nations, selon les promesses de Yahweh (9): 
Tu suceras le lait des nations, tu suceras la mamelle des rois ; et tu sauras que je suis Yahweh, ton sauveur, ton rédempteur, le puissant de Jacob.
Isaïe 60:16
 Mais vous,on vous appellera sacrificateurs de Yahweh, on vous nommera serviteurs de notre Dieu ; Vous mangerez les richesses des nations. Et vous vous glorifierez de leur gloire.
Isaïe 61:6
 Yahweh leur donna les terres des  nations et ils possédèrent le fruit du travail des peuples
Psaume 105:44
Je renvoie le lecteur intéressé au livre très documenté d'Anne Kling, qui brosse un tableau édifiant des indemnités vertigineuses '' sucées''  par la communauté juive et l’État d'Israël au détriment des nations.(10)
Cette doctrine du '' peuple élu'' a été étudiée par des générations de théologiens. Nous n'allons pas nous perdre dans ces discussions complexes et rébarbatives. Car, la seule question qui doive être élucidée, c'est celle  de savoir si c'est  réellement Dieu,quelque soit son nom, l'auteur de la déclaration fondant cette  doctrine.
Les religieux vont immédiatement nous rappeler  l'inspiration des Écritures Saintes et l'absence d'erreur dans les écrits bibliques, en citant Paul. 
« L’Écriture est la voix de Dieu, parlant directement à sa créature, mais, s’il en est ainsi, elle réclame nécessairement de nous la foi, l’obéissance et une entière soumission. « Toute Écriture, » dit l’apôtre Paul, « est inspirée de Dieu » (2 Tim. 3:16). Ces paroles ne signifient pas seulement que l’Écriture contient ce qui est inspiré — plusieurs de ceux qui nient l’inspiration verbale, admettent cela — mais qu’elle-même, tout entière, est inspirée. »(11) 
Les théologiens se basent sur les propos de Paul précités pour affirmer l'inspiration de la Bible. Mais, Paul n'est pas infaillible . En dehors de la connaissance des textes de la bible hébraïque acquises pendant ses années d'étude auprès des docteurs de la loi, Paul n'avait aucune autre connaissance, et évidement pas scientifique. D'ailleurs, toutes les sciences enseignées aujourd'hui étaient inconnues dans le monde juif, et dans le monde antique en général. 
John Shelby Spong écrit : 
« La pensée de Paul était limitée par la vision du monde et les événements de son  temps. Vouloir trouver à tout prix une vérité éternelle dans des paroles conditionnées par une culture et une époque qui ne sont pas les nôtres est le comble de la bêtise. Les mots de Paul ne sont pas la parole de Dieu : ce sont les mots de Paul – grande différence....Paul n'était pas un ''savant universel ''.Il n'était même pas un spécialiste de la Bible.
Il avait étudié les Écritures, mais ne connaissait rien au contexte, à l'histoire, à la formation de l'Ancien Testament, contrairement à n'importe quel étudiant d'un grand séminaire anglais ou américain aujourd'hui. La sagesse populaire, à son époque, attribuait la Torah à Moïse et Paul ne mettait pas cela en doute(Rm 9:15 ; 10:15;10:19;1Co 9:9 ; 2 Co 3:15).
Mais les problèmes sont encore plus nombreux et insolubles lorsqu'on traite les mots de Paul comme s'ils étaient la parole infaillible de Dieu. Une  telle attitude suppose qu'un chrétien doive renoncer à tout analyse intelligente et admettre des schémas culturels depuis longtemps abandonnés. »(12)
et Irving Finkel(13) précise que :
« Le texte écrit de la Bible hébraïque(quelle que fût sa source d'inspiration ou la littérature qu'elle inspira ) est une œuvre de conception humaine. Lorsqu'on lit la Bible en gardant un tel principe à l'esprit, c'est une évidence qui apparaît partout.
Par exemple, on peut relever les répétitions inutiles, les insertions inappropriées, les récits contradictoires et redondants, la mention des sources utilisées. Le texte hébraïque représente une somme de travail nécessitant la collaboration de nombreux contributeurs... »(13a)
  
Mais, sans doute, nos lecteurs seraient en droit de nous reprocher de ne citer que des exégètes ou chercheurs critiques. Nous allons donc faire appel à un éminent érudit juif, le grand rabbin Herman Hertz.(14). Son très réputé commentaire sur la Torah figure encore en bonne place dans la  plupart des synagogues orthodoxes et des maisons juives en Grande-Bretagne. 
Voici ce qu'il écrit en prélude du Talmud de Babylone(15) : 
« Pendant l'exil, Israël retrouva la Torah. Sous son influence, apparurent de nouvelles institutions religieuses comme la synagogue, une communauté d'office religieux sans prêtre ni sans rituel.
Pendant qu'ils étaient à Babylone, les guides juifs instaurèrent la théorie du peuple élu, une race divine à  laquelle sont subordonnés les autres peuples. La prétention à un contrôle parfait sur l'humanité au moyen d'un gouvernement mondial provient de cette idéologie. »(16)
et Claude Timmerman(17) poursuit : 
«  Conscientes aujourd'hui de la condamnation morale universelle que peut engendrer une telle prétention, qu'absolument rien ne justifie et qui va à l'encontre de toute idée de l'universalité de l'Homme, les autorités rabbiniques espèrent naïvement '' faire passer la pilule'' en utilisant la formule adoucie de '' peuple choisi'' »(18) 
Alors, si c'est un grand rabbin qui l'affirme..... On ne  va pas l'accuser d'anti-sémitisme ! Que faut-il dès lors encore chercher comme autre preuve pour admettre que cette doctrine est une énorme mystification.
 Ajoutons une touche surprenante ; le dieu Yahweh, tel qu'il est décrit dans les écrits des compilateurs de la Bible hébraïque, se plaint continuellement de son peuple élu. Il le menace des pires calamités, n'hésite pas à le châtier par la foudre, la peste, les tremblements de terre, la famine....Il regrette même de  l'avoir choisi, et s'apprêtait à l'exterminer... 
Et Yahweh dit à Moïse : Jusques à quand ce peuple [ le peuple choisi par Yahweh]me méprisera-t-il ? Jusques à quand ne croira-t-il pas en moi, malgré toutes les prodiges que j'ai faits au milieu d'eux ? Je les frapperai par la peste, et je le détruirai ... 
Nombres 14:12-13
 mais, au dernier moment,  Moïse, selon les écrits de la Bible hébraïque, fit appel à la '' fierté '' de Yahweh, en l'avertissant combien son prestige serait amoindri !!! 
Si tu fais mourir ce peuple, comme un seul homme, les nations qui ont entendu parler de toi, diront: Yahweh n'avait pas le pouvoir de mener ce peuple dans le pays qu'il avait juré de lui donner:c'est pour cela qu'il l'a égorgé dans le désert.
Nombres 14:15-16
 Étonnant, n'est-ce-pas, qu'un dieu, Yahweh en l’occurrence, réagisse comme un homme, et pique une colère destructrice, pour ensuite faire marche arrière, ''vexé'' dans sa fierté et dans la crainte des moqueries. Que ces réactions sont bien humaines ! Le professeur Israël Shahak(19) avait bien compris qu'il s'agissait d'un dieu imaginaire '' inventé '' par les rabbins et les docteurs de la loi .
Laissons à Roger Garaudy le soin de conclure :
«  Jésus ne dicte pas de commandements : il appelle à l'amour. Le fait est si nouveau que Jésus dit à ses disciples, en un suprême entretien :''Je vous donne un commandement nouveau : aimez-vous les uns les autres''( Jn 13:34). Il ne s'agit donc pas pour Jésus de restaurer le Royaume d'Israël, d'être un Messie de type davidique(20), mais de donner un visage à l'espérance de tous les hommes.
C'est en ce sens, et par ce sens seul, excluant tout exclusivisme de ''peuple élu '' que consiste son rôle de '' Messie '' universel et son message central : l'instauration du Règne de Dieu sur la terre entière.... Avec Jésus est bien mort le mythe mortel du '' peuple élu '', justification idéologique de toute domination politique ou religieuse »(21)
Marc
       (1)  Le processus de rédaction et de compilation de la Bible hébraïque est très complexe et de nombreux exégètes  ont cherché à en dénouer les fils. Une synthèse en est donnée  dans l'annexe 10 du livre Qui est le dieu  Yahweh ? de Jean-Marc Petithory
                 A consulter également les cours en vidéo au collège de France du professeur Thomas Römer:
     (2) Yahweh est le  nom propre du dieu des descendants d'Abraham, Elohim correspond au pluriel de El, signifiant Dieu. Les traducteurs ont remplacé Yahweh par l'expression éternelle, et Elohim ? par Dieu . Pour plus d'explications sur cette question, le  livre du professeur Thomas Römer, l'invention de Dieu , publié aux éd. du Seuil, 2014, apportera d'utiles commentaires.       
      (3) John Shelby SPONG ( né en  1931) est l'ancien évêque anglican du diocèse du New Jersey, de l'Église Épiscopale des États-Unis.  C'est un chrétien libéral, théologien, universitaire, critique religieux et écrivain.
        (3a) SPONG John Shelby, Sauver la Bible du fondamentalisme, Kathala, 2016, p.34.       
       (3b) GARAUDY Roger, Les Mythes fondateurs de la politique israélienne, Samiszdat, 1996, p.246. 
       (4)  GUYENOT Laurent, Du Yahwisme au sionisme, p.374-376.
      (5)  BRENIER Flavien, Les Juifs et le Talmud, Ed. St Rémi, p.12.
      (7)  GUYENOT Laurent, Du Yahwisme au sionisme, p.373.
     (8)  PRINZ Joachim, Wir Juden, Reiss, Berlin, 1934, p.150-151, cité dans SHAHAK Israël, Histoire juive- Religion juive, le poids de trois millénaires, éd.Vieille Taupe, 1996, p.147. Prinz émigra aux États-Unis où il s'éleva au  poste  de vice-président du Congrès  juif mondial. Son ouvrage célébrait la '' révolution allemande'' et la défaite du libéralisme.     
    (8a) BRENIER Flavien, op.cité. 
    (9) A comparer aux promesses promises par le Père céleste révélé par Jésus:
                Béni soit Dieu le Père, qui selon sa grande miséricorde, nous a fait naître à une vie nouvelle, en attendant les biens que Dieu nous réserve dans les cieux (1 Pierre 1:3-4) .              
   (10)  KLING Anne, Shoah, la saga des réparations, Ed.Mithra, 2015. Se référer aussi à : PETITHORY Jean-Marc,  Qui est le dieu Yahweh ?, p.123-139 https://www.thebookedition.com/fr/qui-est-le-dieu-yahweh--p-364379.html.
   (12)  SPONG John  Shelby, Sauver la Bible du fondamentalisme, Un évêque repense le sens des Écritures, Ed. Karthala, 2016, p.125.  
   (13)  Irving Leonard FINKEL (né en septembre 1951) est un philologue, assyriologue et écrivain britannique. Il est assistant au British Museum en écrits de l'ancienne Mésopotamie, spécialiste du cunéiforme au département du Moyen-Orient. 
   (13a)  FINKEL  Irving,  l'Arche avant Noé, Ed. JC Lattès, 2015, p.272-273. 
   (14)  Joseph Herman HERTZ  (1872-1946) Grand rabbin des Congrégations hébraïques unies britanniques de 1913 à  1946. 
  (15)  Le Talmud comprend l'ensemble des commentaires rabbinique sur la Torah.  Il existe deux Talmud, celui de Babylone et celui de Jérusalem. Le Talmud exalte l'orgueil ethnique et les espérances de domination   universelle du peuple juif.                                                                                       
   (16)  GOFF Kenneth, The Jewish Power, Sacred Truth Publishing, 2006, p.3 cité dans TIMMERMAN   Claude, Judéo-Christianisme,Travestissement historique et contre-sens idéologique, Ed.KontreKulture,  2018,p.190.
   (17) Claude TIMMERMAN Claude  est un biologiste, statisticien, spécialiste de la génétique des populations, diplômé de  l’ENS. Il a publié en 2018 Judéo-christianisme, travestissement historique et contre-sens idéologique.
   (18)   TIMMERMAN Claude, op.cité, p.190.
  (19)  Israël SHAHAK né en 1933 à Varsovie, et mort à Jérusalem en 2001, était un Professeur de chimie à   l’Université  hébraïque de Jérusalem. Il fut le Président de la Ligue israélienne pour les droits humains et    civils de 1970 à     1990. Rescapé des camps de concentration nazis, il fut un ardent militant pour la paix,     extrêmement critique des gouvernements israéliens et de la société israélienne. Il a publié Histoire juive,      religion juive : le poids de trois millénaires aux éditions Vieille Taupe en 1996. 
   (20)  Le lecteur consultera sur le blog de Roger Garaudy une étude sur le refus du Christ  de ressembler à un                        Messie  triomphant à l'image du roi David:   https://rogergaraudy.blogspot.com/2018/02/jesus-fils-de-david-vraiment.html
  (21)   GARAUDY Roger, Vers une guerre de religion, le débat du siècle, Desclée de Brouwer, p.158-159

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Association Daniel Bensaïd - Pour les migrants, contre les murs

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Actualité

Pour les migrants, contre les murs

Une journée organisée par le Musée national de l’histoire de l’immigration,
l’Association Daniel Bensaïd et la section EHESS de la LDH,
avec le soutien de Mediapart, Politis, Regards et ContreTemps

Le samedi 30 mars 2019, de 10 h à 18 h
Musée national de l’histoire de l’immigration
293 avenue Daumesnil 75012 Paris

L’Association Daniel Bensaïd a pris l’initiative d’organiser le samedi 30 mars 2019 une journée de réflexions et de débats intitulée « Pour les migrants, contre les murs ». Cette initiative vient en prolongement des deux journées d’études organisées, les 30 et 31 janvier 2019, par le département de philosophie de l’Université Paris VIII sur le thème « Daniel Bensaïd, une philosophie de l’engagement ».

JOL

Autour des enjeux politiques de l’hospitalité et de la fraternité, ces échanges s’inscrivent en filiation avec l’œuvre intellectuelle et militante de Daniel Bensaïd (1946-2010) qui n’a cessé de lier questions sociales et solidarités internationales, pour une citoyenneté nouvelle face aux replis nationalistes.

Politiser la question des migrations, des réfugiés et des exilés, c’est chercher une réponse à la hauteur du défi lancé à l’humanité par le retour en force des tenants de l’inégalité naturelle, terreau des idéologies fascistes.

Face à des régimes autoritaires qui brandissent l’arme identitaire pour étouffer exigences démocratiques et revendications sociales, ouvrant grand la voie à la xénophobie, au racisme, à toutes les discriminations et exclusions, nous entendons défendre, en illustrant concrètement sa pertinence, une politique de l’égalité des droits, sans distinction d’origine, de condition, de culture, de croyance, d’apparence, de sexe et de genre. Une politique d’émancipation, et non pas de résignation ou de compromis.

Cette journée comportera deux principaux moments : « Ouvrir les frontières », le matin, ou pourquoi cette ouverture serait une politique réaliste et efficace ; « La jeunesse du monde », l’après-midi, ou pourquoi ce n’est pas la misère du monde qui vient vers nous. Ces tables-rondes associeront des chercheurs et des universitaires avec des intervenants de terrain et des paroles de migrants. D’autres interventions, témoignages vécus et créations artistiques, sont prévues, avec notamment un retour sur les questions de citoyenneté, de cosmopolitisme et d’internationalisme dans l’œuvre de Daniel Bensaïd.

Lieu de réflexion et de rencontre entre celles et ceux qui ne se résignent pas à l’air du temps, réunis dans leur diversité autour d’une même exigence radicalement démocratique et sociale, l’Association Daniel Bensaïd invite tous les acteurs et partenaires des mobilisations pour l’accueil des migrants à s’associer à cette journée, dans l’esprit du Manifeste récemment initié par plusieurs médias et du « Serment du Centquatre » qui en est issu.

 L’inscription est obligatoire – envoyer un mail avec vos noms et prénoms à :
societedanielbensaid@gmail.com

Pour recevoir les informations sur le site, il vous suffit de nous transmettre votre adresse mail.
Contact : 
assosdanielbensaid@gmail.com