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Jean Sanuk - CRISE DU CAPITALISME / CHINE La Chine peut elle sauver le capitalisme mondial ?

Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

Politique

N° 543-544 novembre-décembre 2008 *

Cf. aussi : [Crise Mondiale] [Chine]

Jean Sanuk

Jean Sanuk est le correspondant d’Inprecor en Asie.

Magasin Walmart à Shenzhen (Guangdong), à proximité de Hongkong. © Chancelle

Magasin Walmart à Shenzhen (Guangdong), à proximité de Hongkong. © Chancelle

L’économie de la Chine se classe d’ores et déjà au troisième rang mondial en 2007 selon la Banque Mondiale (1), à égalité avec l’Allemagne, et pourrait se classer au premier rang en 2050, devançant les États-Unis. Avec une croissance annuelle de l’ordre de 9 % depuis vingt ans, la Chine est sur un rythme de doublement de son PIB tous les huit ans (2). Pour mieux saisir l’ampleur des bouleversements en cours, cela signifie que le revenu moyen des Chinois a sextuplé en vingt-cinq ans alors que le revenu moyen des Français avait triplé durant les 25 années de croissance de l’après-guerre. Une des limites immédiates à ce développement spectaculaire est que compte tenu de la vaste population chinoise (1,3 milliard d’individus), le revenu par habitant de la Chine est comparable à celui du Maroc (3). La majorité de la population chinoise vit encore dans les conditions d’un pays en développement.

 

 

Un développement sans précédent des forces productives

 

Ce contraste entre la puissance globale de la Chine et les conditions de vie de la majorité de la population est source de tension en même temps qu’il illustre l’énorme potentiel de croissance de la Chine pourvu que le revenu moyen continue de progresser. Sur le plan démographique, il est de coutume d’annoncer que la Chine sera vieille avant d’être riche. La politique de l’enfant unique a provoqué un choc démographique avec pour conséquence que la population en âge de travailler augmentera de 3 millions jusqu’en 2015 et se contractera ensuite. La population totale, quant à elle, diminuera à partir de 2035. Les plus de 60 ans passeront de 10 % à 30 % entre 2005 et 2030. La Chine connaîtra ainsi un vieillissement aussi important que la France en un siècle (Belloc, François-Xavier and Chaponnière Jean-Raphaël 2006). Ce sera aussi un choc social. En l’absence de système de retraite généralisé, il revient aux enfants uniques de prendre en charge leurs parents âgés, ce qui est difficile dans la Chine d’aujourd’hui. Un drame social se profile si rien n’est fait d’ici là. Dans l’immédiat, chaque année environ 20 millions de paysans chinois quittent les campagnes pour venir travailler en ville dans l’industrie et les services. C’est comme si on ajoutait tous les ans l’équivalent de l’emploi de la France à l’économie mondiale.

En termes commerciaux, la Chine est devenue le deuxième exportateur mondial et le troisième importateur de marchandises, le septième et le cinquième pour les services. La Chine réalise maintenant 8,7 % des exportations mondiales de marchandises (soit l’équivalent des États-Unis) et 6,7 % des importations mondiales (4) (contre 14,1 % pour les États-Unis) (5). A titre de comparaison, le Brésil et l’Inde ne pèsent guère plus de 1 % du total des exportations de marchandises. La Chine est donc devenue une puissance commerciale de premier plan, exportant à hauteur de 93 % des produits manufacturés à destination de l’UE (20,1 %), des États-Unis (19,1 %), de Hong Kong (15,1 %), du Japon (8,4 %) et de la Corée (4,6 %). Elle est devenue le premier client de la Corée du sud, le deuxième du Japon, et le quatrième pour les États-Unis, l’UE, le Brésil et l’Inde.

 

 

Pas de sortie chinoise à la crise réelle

 

Cette montée en puissance de l’économie chinoise a nourri l’illusion que la Chine pourrait se suffire à elle-même et échapper à la crise en stimulant sa demande intérieure, voire même réduire la gravité de la crise mondiale en prenant le relais de l’économie américaine comme « importateur en dernier ressort ». De « l’atelier du monde », la Chine deviendrait aussi « consommateur du monde», ses achats de matières premières, de biens d’équipement et de consommation offrant une bouée de sauvetage à nombre de pays développés et en développement. Cette idée est renforcée par le fait que les banques chinoises ont peu participé à la spéculation immobilière aux États-Unis, du fait d’une réglementation contraignante et du manque de sophistication du système financier. Les banques chinoises ont même affiché une santé insolente avec des résultats en hausse de plus de 50 % au premier semestre 2008, à la suite d’une restructuration organisée par l’État qui les a apuré de leurs créances douteuses (6).

Cette idée est erronée car elle exagère un certain nombre d’éléments qui pour l’instant jouent encore un rôle mineur.

Le premier est que la Chine ne peut jouer le rôle de moteur alternatif à la croissance mondiale car ses importations de marchandises (6,7 % du total mondial) ne sont pas suffisantes pour compenser le recul des marchés des continents en récession. Tout juste pourront-elles amortir l’ampleur de la récession, notamment pour les pays exportateurs de matières premières et de composants industriels que la Chine incorpore à sa chaîne de production. Elle pourra d’autant moins jouer ce rôle que les pays développés absorbent 55 % de ses exportations et qu’ils sont maintenant en pleine récession. L’effet sera d’autant plus fort qu’en dehors du textile, 43 % des exportations chinoises correspondent à la catégorie « machines, appareils et équipement électriques» qui englobe toute une série de biens d’équipement industriels et de consommation finale (téléviseurs, ordinateurs, etc..). L’Asie en développement ne représente que 34 % de ses exportations et sera aussi touchée par la récession mondiale. Elle ne pourra jouer le rôle de marché de substitution pour la Chine qui ne pourra pas donc pas échapper à un recul de ses exportations.

La majeure partie des exportations chinoises ayant un contenu élevé en importation de composants (dont ceux appartenant à la même catégorie « machines, appareils et équipement électriques ») fabriqués dans le reste de l’Asie en développement, le recul des exportations chinoises aura des effets en cascade dans toute l’Asie.

Cependant, il y a des raisons de penser que les effets récessifs, bien qu’inévitables, seront de moindre ampleur que ce que les scénarios catastrophes laissent imaginer.

 

 

L’économie chinoise résiste bien

 

Vu de l’occident, la croissance chinoise semble s’expliquer essentiellement par le commerce extérieur. Mais comme une grande part de ce commerce correspond à des activités d’assemblage de composants importés, le poids des exportations est en fait plus faible que ce que les taux d’ouverture laisseraient croire. En fait, l’essentiel de la demande vient du marché national. (Voir le tableau 1 - source Felipe, Jesus 2005). La demande intérieure a joué un rôle déterminant en Chine depuis 1973, et les exportations nettes (le solde des exportations moins les importations) n’ont commencé à jouer un rôle positif sur la croissance (+10,4 %) que sur la période récente (1993-2003) (7). C’est à ce moment que l’on peut parler d’une croissance tirée par les exportations, à la condition de ne pas oublier qu’environ 90 % de la demande est constituée par la demande domestique. Durant toute la période, l’investissement (plus de 40 %) a joué un rôle plus important que la consommation en déclin. Un plan de relance, et au-delà un rééquilibrage de la croissance chinoise, pourraient donc s’appuyer sur un développement de la consommation interne, ce qui suppose que l’épargne de précaution des ménages diminue.

 

Tableau 1 : Échéances de la Dette Publique

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Années Capital Intérêts Total
2009  9,646 3,944 13,590
2010  

 

 

7,964 3,664 11,628
2011  9,860 3,280 13,140
  27.470 10.888 38.358

 

 

 

Jusqu’à présent, les exportations chinoises, bien qu’en net recul, ne s’effondrent pas (voir graphique n° 1). Sur 12 mois (octobre 2008/octobre 2007), elles progressent de 22 % à l’inverse de bien des pays frappés par la crise. Mais l’effet de la crise internationale commence à se faire sentir. En octobre 2008, les exportations ralentissent leur rythme (+19,1 % contre +21,3 % au mois de septembre) tandis que les importations passent de +20,8 % à 15,2 %. En août et en septembre 2008, la chute du prix des matières premières a même permis à la Chine de dégager de nouveaux records en matières d’excédents commerciaux (28,7 et 29,4 milliards de US$ respectivement). Sur les 9 premiers mois de l’année 2008, l’excédent commercial chinois ne diminue que de 1,6 % par rapport à 2007, pour l’essentiel à cause de l’explosion de la facture pétrolière (+91 %). Les récessions aux États-Unis et en Europe commencent tout juste à ralentir les exportations chinoises.

 

ICI GRAPHIQUE 1

 

Cette tendance devrait se maintenir dans les prochains mois avec une tendance à la baisse plus marquée pour les importations du fait de la poursuite de la baisse du prix des matières premières et le ralentissement de la demande intérieure chinoise tandis que les exportations progressent vers l’Asie de l’est, l’Inde, l’Amérique latine et l’Afrique.

Du côté de la demande intérieure, les données fournissent des signaux ambigus quant à l’évolution de l’économie chinoise : Les dépenses d’investissement sur les 9 premiers mois de 2008 progressent de 27,6 % en termes nominaux, bien qu’en termes réels les estimations de la banque Standard Chartered estiment qu’ils ont ralenti à +13 % contre +21 % un an plus tôt. Si l’investissement dans le textile et la construction stagnent, on observe une forte croissance dans le reste de l’industrie manufacturière.

La vigueur de la consommation est l’objet de débat. Les ventes de détails continuent de s’accélérer en termes réels (+17,9 %) même si certains secteurs enregistrent des reculs comme l’automobile qui subit son deuxième mois de recul consécutif.

Au total, la croissance de la production industrielle ralentit à +11,4 % sur un an (octobre 2008/octobre 2007). Cette baisse ne s’explique pas seulement par la récession mondiale, mais aussi par la conjoncture interne à la Chine. Le gouvernement chinois a entrepris un resserrement de la politique monétaire depuis quelques mois pour éviter la surchauffe et l’éclatement de la bulle boursière et immobilière a aussi pesé sur l’activité économique.

 

ICI GRAPHIQUE 2

 

Le graphique n° 2 ci-dessus montre que l’affaiblissement de la production touche l’ensemble des secteurs. Le gouvernement chinois ne semble pas manifester d’inquiétude outre mesure malgré les difficultés structurelles de l’industrie sidérurgique et des exportateurs de l’industrie légère du Guangdong, malgré les annonces quotidiennes des fermetures d’usines et des licenciements. « Tout se passe comme si les autorités chinoises se servaient de la crise pour accélérer la restructuration de l’économie en abandonnant à leur sort les entreprises jugées indésirables, celles dont le modèle d’activité repose sur un usage intensif de la main-d’œuvre et qui ont un coût environnemental trop élevé » (Mongrué, Pierre 2008). Faute de parvenir à maîtriser le développement industriel, le gouvernement s’en remettrait à la sélection naturelle de la crise. La crise lui permettrait de favoriser la concentration dans les secteurs stratégiques au profit de champion nationaux — sociétés publiques pour l’essentiel — et abandonner à leur sort les PME, à capitaux privés pour la majorité.

La principale préoccupation du gouvernement serait donc moins de soutenir les entreprises défaillantes que de limiter les conséquences sur l’emploi de leur fermeture éventuelle en permettant un redéploiement des salariés dans d’autres entreprises et en encourageant le retour des migrants licenciés dans leur provinces. L’objectif est d’éviter l’agitation sociale en limitant au maximum le développement du chômage urbain.

Le plan de relance qui vient d’être annoncé s’expliquerait ainsi autant par la volonté d’amortir la crise grâce à une impulsion donnée à l’immense marché intérieur chinois, que par la volonté de contenir le mécontentement social.

 

 

Quel sera l’impact du plan de relance ?

 

L’annonce le 9 novembre 2008 d’un plan de relance sur deux ans par le gouvernement chinois, d’un montant d’environ 600 milliards de dollars (4000 milliards de yuans), soit un montant proche du plan Pawlson aux États-Unis, a ravivé les espérances d’un sauvetage chinois. A la différence des États-Unis, il ne s’agit pas de renflouer les banques mais dans la plus pure tradition keynésienne, de dépenses publiques massives pour la construction de routes, de voies de chemin de fer, d’aéroports, de réseaux électriques, d’accélération de la reconstruction des villes affectées par les tremblements de terre de mai 2008, de logements sociaux, de dépenses d’éducation et de santé. On peut notamment citer dans le domaine social l’annonce d’un appui aux secteurs de la santé (réseau des cliniques de proximité) et la réhabilitation des écoles dans les provinces de l’intérieur. Dans le domaine environnemental, il s’agit des investissements pour le traitement des déchets, l’assainissement de l’eau et des économies d’énergie.

Cet accroissement des dépenses publiques s’accompagne d’une réduction de la TVA sur l’importation de biens d’équipement pour stimuler l’investissement et d’une augmentation du prix d’achat des céréales aux paysans qui recevront aussi des subventions de façon à augmenter leur revenu. Enfin, innovation majeure si elle est vraiment suivie d’effet, l’annonce de la mise en place d’un système de sécurité sociale pour les ménages à faible revenu et un encouragement à la hausse des salaires. L’amélioration de la couverture sociale est en effet une condition essentielle pour l’augmentation de la consommation car les ménages chinois sont contraints à une épargne de précaution très élevée pour faire face aux dépenses de santé et d’éducation, puis à la retraite. A titre d’exemple, les dépenses de santé de l’État chinois à l’heure actuelle, ne représentent que 1 % du PIB. C’est dire l’ampleur de la réforme à accomplir si l’on veut convaincre les ménages chinois de réduire leur épargne qui est l’une des plus élevées au monde (voir graphique n° 3).

 

ICI GRAPHIQUE 3

 

Si ce plan de relance était uniquement constitué de dépenses nouvelles, ce serait le plus important jamais adopté par un gouvernement en temps de paix, représentant 14 % du PIB annuel. Le problème est que certaines mesures avaient déjà été annoncées et budgétées et que le détail des mesures nouvelles n’est toujours pas connu.

 

La question sociale en Chine

 

« La croissance a réduit la pauvreté et amélioré de façon spectaculaire le niveau de vie moyen mais a aussi amené les inégalités à un niveau proche de celui de l’Amérique latine » (Belloc, François-Xavier et Chaponnière Jean-Raphaël 2006). Ces auteurs expliquent qu’un quart des dépenses budgétaires pour l’éducation va aux zones rurales qui représentent pourtant 60 % de la population alors que les dépenses d’éducation représentent une lourde charge pour le budget des familles. La situation sanitaire s’est par ailleurs détériorée depuis la « disparition des médecins aux pieds nus » de l’époque maoïste et seulement 10 % des ménages ont accès à un centre de santé. « Le rapport personnel médical/habitant est trois fois moins élevé dans les zones rurales que dans les villes et l’OMS classe le système de soins chinois au 181ème rang sur 191 en termes d’équité. Prenant en compte ces inégalités, l’Académie Chinoise des Sciences estime que l’écart global de revenus va de 1 à 6 entre zones rurales et zones urbaines » pour l’année 2004. (Belloc, François-Xavier et Chaponnière Jean-Raphaël 2006). Selon une source plus récente, « l’écart de revenus annuels entre les villes et les campagnes est, en 2008, de 1 à 4 (355US$ contre 1138 US$) (Blanc, François 2008b). (b ??)

Cette profonde inégalité entre la campagne et la ville est la cause d’un exode rural important. Entre 2000 et 2007 la population urbaine est passée de 459 à 594 millions alors que la population rurale décroissait de 808 à 727 millions (Blanc, François 2008b). A partir de 2015 environ la population urbaine dépassera la population rurale (voir graphique n° 4).

 

ICI GRAPHIQUE 4

 

Cet exode d’environ 20 millions de personnes par an fournit le travail non qualifié que recherchent les entreprises industrielles. Le décollage de l’industrie a été tel que le chômage, après avoir atteint un pic en 2002, a régulièrement baissé jusqu’en 2007 (voir graphique n° 5). La hausse initiale du chômage entre 1996 et 2002 s’explique par les restructurations massives des entreprises publiques qui ont licencié durant cette période environ un tiers de leurs effectifs. Le chiffre officiel du chômage ne les prend pas en compte de même qu’il exclut les travailleurs migrants qui souvent ne possèdent pas le « certificat de résidence » (hukou) dans les villes, ce qui les exclut par ailleurs de l’accès aux services publics de santé et d’éducation, facilite les rackets en tout genre à commencer par celui des employeurs qui abusent de ces travailleurs « sans-papiers » dans leur propre pays. On estime à environ 130 millions de personnes le nombre de ces travailleurs illégaux travaillant sur les chantiers de construction ou dans les industries intensives en travail dangereux et mal payé. Si l’on ajuste le taux de chômage officiel pour tenir compte de ces deux catégories de travailleurs, plusieurs études estimaient que le taux de chômage à la fin des années 1990 était supérieur à 10 % et peut-être proche de 20 %.

Dans ces conditions, un ralentissement économique pousserait le taux de chômage à des niveaux insupportables. Cependant, plusieurs études soutiennent que le taux de chômage aurait baissé de façon importante depuis 2002, sous l’effet de l’accélération de la croissance. L’exploitation des données d’un mini-recensement en 2000 et 2005 (portant sur 1 % de la population), qui intègre les travailleurs migrants, révèle que selon une définition du chômage comparable au plan international, le chômage en 2005 était inférieur à 4 % (Albert Park, Cai Fang, Du Yang, cité par the Economist, « The great wall of unemployed », November 29th 2008, p. 78). Utilisant une autre enquête portant sur cinq grandes villes, ils confirment que le taux de chômage (incluant les travailleurs migrants) aurait vraiment baissé de 7,3 % en 2002 à 4,4 % en 2005 (voir sur le graphique la courbe « true rate »). En excluant les travailleurs migrants dont le taux de chômage est plus faible car ils retournent à la campagne quand ils n’ont pas d’emploi, le taux de chômage « urbain » ainsi défini aurait baissé de 11,6 % à 6,7 % sur la même période. Depuis 2005, le chômage aurait encore baissé (3 à 4 %) sous l’impact d’une croissance à deux chiffres entre 2002 et 2007 jusqu’au point où, avant le ralentissement prévisible de 2008-2009, les employeurs se plaignaient de la rareté de la main-d’œuvre, ou plutôt d’être obligés d’augmenter les salaires pour pouvoir recruter.

 

ICI GRAPHIQUE 5

 

Cela est cohérent avec le graphique de droite représentant le taux de croissance du PIB courant et du PIB potentiel. De 2003 à 2007, le PIB courant a dépassé le PIB potentiel provoquant la baisse du taux de chômage. Le ralentissement de la croissance à partir de 2008 jusqu’à 7,5 % en 2009 selon la Banque Mondiale, voire moins si la crise mondiale s’aggravait, conduirait inévitablement à une remontée du chômage (WB 2008). A ce sujet, on lit souvent qu’un taux de croissance du PIB de 8 % minium est nécessaire à la stabilité du chômage. Cette estimation empirique date du début des années 1990. Avec l’accumulation des gains de productivité au cours de la période de croissance accélérée récente, le contenu en emplois de la croissance s’est réduit, et le taux de croissance doit être plus élevé pour stabiliser chômage. D’après les estimations de la Banque mondiale, le taux de croissance minimal requis serait maintenant de 9,5 %. C’est un argument de plus en faveur d’un rééquilibrage de la croissance en faveur des services et de l’agriculture, plus intensifs en emplois, et de la consommation des ménages. Le graphique n° 6 montre à quel point la croissance chinoise a été jusqu’à présent tirée par l’investissement dans l’industrie lourde aux dépens des travailleurs. La part des salaires dans le PIB a perdu 10 points de pourcentage entre 1993 et 2007, entraînant le déclin de la consommation domestique.

 

ICI GRAPHIQUE 6

 

Ce rééquilibrage de la croissance aurait aussi pour avantage de placer les protestations sociales en hausse malgré la répression des autorités (voir le graphique n° 7).

Les manifestations considérées « de masse » par le Ministère de la Sécurité se sont multipliées depuis dix ans pour atteindre 74 000 en 2004 (au lieu de 10 000 en 1994), impliquant 3,7 millions de travailleurs (au lieu de 730 000 en 1994). Les plus importantes ont lieu dans l’ancien bastion industriel du nord-est mais elles touchent aussi les provinces côtières, dont celles du Guangdong où sont concentrées bon nombre de nouvelles industries d’exportation, tant de l’industrie légère (textile) que de l’électronique et de l’automobile. Ces protestations sociales sont motivées par les licenciements abusifs, le non-paiement de salaires et les exactions commises par les employeurs, mais aussi par les impôts abusifs et les expropriations effectuées par les autorités locales. Jusqu’à présent, ces conflits sont restés localisés, mais une des pires craintes du Parti Communiste Chinois serait l’unification de ces luttes à l’échelle nationale grâce à la formation d’un syndicat indépendant combatif. Pour empêcher ce scénario catastrophe la répression des manifestants et opposants se double d’une extension de la présence de la centrale syndicale officielle dans les grandes entreprises afin non seulement d’exercer un contrôle vigilant des travailleurs, mais aussi d’obtenir des conditions de travail et de salaire minimales. Pour ce faire, le gouvernement a incité les firmes étrangères, dont Wall Mart — c’est une première mondiale — a signer des conventions collectives.

 

ICI GRAPHIQUE 7

 

C’est dans ce contexte politique et social qu’on doit aussi apprécier le plan de relance annoncé par le gouvernement. Il faut éviter une trop forte baisse de la croissance afin de limiter le chômage et désamorcer la contestation sociale. C’est pourquoi le gouvernement a annoncé qu’il fera tout pour atteindre une croissance de 8 % en 2009. C’est aussi la raison pour laquelle il souhaiterait inciter les migrants a retourner dans leur province et de s’y fixer. D’où la multiplication, ces dernières semaines, de mesures visant à élever le revenu des populations rurales, la focalisation des débats du dernier

plénum du parti communiste — en pleine crise financière internationale — sur le monde rural (Blanc, François 2008b) et la part non négligeable dans le plan de relance des dépenses à destination des campagnes. Mais pour convaincre, ces mesures doivent faire rapidement sentir leurs effets auprès des populations concernées, ce qui est loin d’être le cas. Les droits à la propriété des paysans chinois ne sont pas clairement affirmés et protégés. Les collectivités publiques restent formellement propriétaires des terres et celles-ci ne peuvent être que louées aux paysans. Près de 6,7 millions d’hectares agricoles auraient été convertis à un autre usage entre 1978 et 2003 en contrepartie d’un taux d’indemnisation de 10 % seulement en valeur (Blanc, François 2008b). Les baux sont de 30 ans ce qui n’incite pas les paysans à investir suffisamment pour augmenter la productivité et ne les met pas assez à l’abri des expropriations. Cette question n’est toujours pas réglée et dans ces conditions il est difficile de convaincre les migrants de revenir à la terre. Par ailleurs, la réussite du plan de relance dans le domaine social dépendra en grande partie de l’attitude des collectivités locales qui réalisent l’essentiel des dépenses sociales en Chine (voir le tableau n° 2) (Blanc, François 2008a).

 

Tableau 2 : Composition des investissements qui passeraient à l'Anses

Bons de l'État : 55.5%

Actions : 11.2%

Placements à terme : 7.5%

Titres étrangers : 6.5%

Autres : 19.3%

 

Or ces autorités locales sont touchées de plein fouet par la baisse de leurs revenus fiscaux à cause notamment de la crise de l’immobilier (entre 8 % et 10 % de leurs revenus). Dans ces conditions, l’absorption de la crise par un développement du marché intérieur connaîtra rapidement des limites.

 

 

La Chine contribuera au financement du sauvetage du capitalisme américain

 

La Chine est devenue en septembre 2008 le premier créditeur des États-Unis (585 milliards de US$) devant le Japon. Cela fait longtemps que la Chine — et les principaux pays asiatiques — finance les déséquilibres américains. Le capitalisme américain vivait déjà au crochet de l’économie mondiale bien avant la crise actuelle. Le déficit budgétaire et le déficit de la balance commerciale américains sont comblés par les entrées de capitaux en provenance d’Asie, du Moyen-Orient et dans une moindre mesure d’Europe. Les excédents commerciaux que ces régions du monde réalisent avec les États-Unis sont payés avec des dollars qui servent ensuite à acheter des bons du Trésor américain. Pour financer les plans de sauvetage massifs des banques et des entreprises américaines, le Trésor des États-Unis va devoir émettre de nouveaux bons pour des montants extraordinaires dépassant le trillion de dollars. Plus que jamais, les États-Unis sont dépendants des pays étrangers, et en particulier de la Chine, pour vendre ces bons. Pour cela, il faut que la Chine continue d’engranger des excédents commerciaux.

C’est pourquoi le taux de change entre le yuan et le dollar va devenir une variable critique. Une appréciation continue du yuan mettrait en danger la compétitivité des exportations chinoises, d’autant plus que le yuan s’est fortement renforcé par rapport à l’euro (8). Par conséquent, il devenait impératif pour le gouvernement chinois de stabiliser le taux de change du yuan par rapport au dollar américain qui s’était renforcé de +21,5 % depuis juillet 2005 (9).

La stabilisation du yuan est aussi indispensable pour assurer la continuité du financement de l’économie américaine par la Chine. En cas de dévaluation forte du dollar par rapport au yuan, ce sont tous les placements financiers de la Chine aux États-Unis, dont les placements en bons du Trésor, qui se trouveraient dévalués dans la même proportion.

Il existe donc une double dépendance entre la Chine et les États-Unis. La Chine financera le sauvetage du capitalisme américain car elle n’a pas le choix si elle veut éviter un effondrement de ses exportations aux États-Unis. Mais cette relation si particulière entre les deux premières économies du monde dépend de façon non négligeable du taux de change entre leurs deux monnaies. La question qui se pose est de savoir jusqu’à quel point le gouvernement américain est en mesure de contrôler l’évolution du dollar ?

 

 

 

BIBLIOGRAPHIE

 

— Belloc, François-Xavier and Chaponnière Jean-Raphaël. 2006. Chine : la croissance et ses déséquilibres, Document de travail de l’AFD n° 26. Agence Française du Développement (AFD), Paris.

— Blanc, François. 2008a. Les autorités chinoises annoncent un plan de relance budgétaire de 4000 milliards de RMB. Bulletin économique de la Chine n° 7, Ambassade de France, Mission économique de Pékin.

— Blanc, François. 2008b. Les enjeux de la réforme de la tenure foncière en zone rurale. Bulletin économique de la Chine n° 6, Ambassade de France, Mission économique de Pékin.

— Felipe, Jesus. 2005. “Export or Domestic-led Growth in Asia ?” ERD Working Paper n° 51. Asian Development Bank, Manilla.

— Mongrué, Pierre. 2008. “La crise et le défi social chinois.” Bulletin économique de la Chine n° 7, Ambassade de France, Mission économique de Pékin.

— WB 2008, “China Quaterly Update”, December 2008.

 

 

 

Notes

1. Il s’agit du PIB en milliards de dollars courants. Le FMI classe la Chine au second rang (7035 milliards) selon le PIB en dollars courants mesuré en parité de pouvoir d’achat, derrière les États-Unis, (13 808 milliards) mais devant le Japon (4292), l’Allemagne (2812) et la France (2068).

2. En fait, entre 2000 et 2008, le PIB a presque triplé (multiplication par 2,7) !

3. Selon la Banque Mondiale, le revenu par tête en dollar courant était de 2 360 dollars en Chine contre 2 250 au Maroc. Pour mémoire, il est de 46 040 US$ aux USA, de 36 329 dans la zone euro et 37 670 au Japon.

4. Sources : OMC, profils pays, octobre 2008.

5. L’Union Européenne pèse beaucoup plus lourd dans le commerce des marchandises avec 16,4 % des exportations mondiales et 18,3 % des importations en 2007. Source : OMC.

6. Les banques chinoises restent cependant exposées au risque de faillite des banques étrangères dans lesquelles elles ont investi, comme Fannie Mae et Freddie Mac aux États-Unis. Le fonds souverain chinois « China Investment Corporation » a d’autre part réalisé des investissements hasardeux.

7. Parmi les pays étudiés, seule la Corée du Sud a assuré son décollage économique sur la période 1973-1983 grâce aux exportations. L’Inde et la Thaïlande ont aussi accordé la priorité à la demande interne et comme en Chine les exportations nettes n’ont joué un rôle positif que sur la période récente. L’ampleur de la contribution des exportations nettes en Thaïlande (+71,4 %) s’explique par la crise de 1997-98, qui a vu la demande interne s’effondrer durablement ainsi que l’investissement (-36,1 %). Comme souvent, les Philippines font exception car les exportations nettes n’y ont jamais eu de contribution positive. Au final, le tableau montre que le commerce international n’a pas joué le rôle moteur de la croissance qu’on lui attribue souvent.

8. Entre juillet 2005, date du flottement contrôlé du yuan et l’été 2008, l’euro s’était apprécié de +8 % par rapport au yuan, ce qui rendait les exportations chinoises encore plus compétitives. Entre juillet et octobre 2008, la tendance s’est violemment inversée : le yuan s’est apprécié de plus de 23 %, retrouvant en quelques semaines son niveau de janvier 2003.

9. Le taux de change du yuan n’est pas déterminé librement par un marché des changes, mais fixé par les autorités chinoises. En juillet 2005, le gouvernement chinois décide d’abandonner l’ancrage du yuan sur le dollar américain et de le laisser s’apprécier lentement.

 

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Posté par Michel Peyret à 11:31 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
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18 septembre 2019

Michael T. Klare - GUERRE DU CAUCASE « Il s’agit encore du pétrole »

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N° 541-542 septembre-octobre 2008

GUERRE DU CAUCASE

« Il s’agit encore du pétrole »

Cf. aussi : [Russie]

Michael T. Klare

Michael T. Klare est professeur des études sur la paix et la sécurité mondiale au Hampshire College. Il est l’auteur de Rising Powers, Shrinking Planet : The New Geopolitics of Energy (Metropolitan Books, 2008), et journaliste pour Foreign Policy In Focus. L’ouvrage précédent de Klare, Blood and Oil : The Dangers and Consequences of America’s Growing Dependency on Imported Petroleum a donné lieu à un film documentaire, voir http://www.bloodandoilmovie.com/ (Cet article a été d’abord publié par Foreign Pölicy In Focus : www.fpif.org/fpiftxt/5462. Traduit de l’anglais par la revue politique virtuelle suisse A l’encontre : www.alencontre.org).

Lorsqu’ils commentent la guerre dans le Caucase, la plupart des analystes américains ont tendance à la considérer comme une survivance du passé, comme le prolongement d’une vendetta vieille de plusieurs siècles entre les Russes et les Géorgiens, ou, au mieux, comme faisant partie des reliquats de la Guerre Froide. Ils ont été nombreux à évoquer le désir de la Russie d’effacer « l’humiliation » nationale subie suite à l’effondrement de l’Union Soviétique, il y a 16 ans, ou de rétablir sa « sphère d’influence » historique sur les territoires du Sud. Mais, en fait, ce conflit concerne davantage l’avenir que le passé. Il provient d’une immense lutte géopolitique sur l’acheminement de l’énergie de la mer Caspienne en direction des marchés occidentaux.

Cette lutte a commencé durant l’administration Clinton, lorsque les anciennes républiques soviétiques du bassin de la mer Caspienne sont devenues indépendantes et ont commencé à chercher des débouchés occidentaux pour leurs ressources de pétrole et de gaz naturel. Les compagnies pétrolières occidentales se sont empressées d’essayer d’obtenir des accords de production avec les gouvernements des nouvelles républiques, mais lorsqu’il s’est agi d’exporter les produits résultants, elles se sont trouvées face à un obstacle critique. Parce que la Caspienne est une mer fermée, toute énergie qui sort de la région doit transiter par des oléo et des gazoducs.

Or, à cette époque, la Russie contrôlait tous ceux d’entre eux qui étaient disponibles. Pour éviter une dépendance exclusive par rapport aux pipelines russes, le président Clinton a parrainé la construction d’un pipeline de rechange entre Bakou, en Azerbaïdjan et Tbilissi en Géorgie, puis jusqu’à Ceyhan, sur la côte méditerranéenne de la Turquie — aujourd’hui connu sous le nom d’oléoduc BTC.

Le pipeline BTC, qui a commencé ses opérations en 2006, traverse certaines des régions les plus instables du monde, dont la Tchétchénie et les deux provinces séparatistes de la Géorgie : l’Abkhazie et l’Ossétie du Sud. Compte tenu de cela, les administrations Clinton et Bush ont fourni à la Géorgie des centaines de millions de dollars en aide militaire, faisant de ce pays le principal bénéficiaire d’armes et d’équipement états-uniens dans l’ex-espace soviétique. Le président Bush a également fait pression sur les alliés des États-Unis en Europe pour accélérer l’adhésion de la Géorgie à l’OTAN.

Inutile de préciser que tout cela a été très mal perçu par Moscou. Ainsi non seulement les États-Unis étaient-ils en train de créer un nouveau risque sécuritaire sur ses frontières du Sud, mais surtout ils étaient en train de frustrer les efforts russes pour s’assurer le contrôle du transport de l’énergie Caspienne vers l’Europe. Depuis que Vladimir Poutine a pris la présidence en 2000, Moscou a cherché à utiliser son rôle crucial dans la fourniture de pétrole et de gaz naturel à l’Europe Occidentale et aux anciennes républiques soviétiques à la fois pour se procurer des ressources financières et comme atout politique. Pour cela, Moscou compte principalement sur les ressources énergétiques propres de la Russie, mais cherche également à contrôler les livraisons de pétrole et de gaz en provenance des États de la mer Caspienne vers l’Occident.

Pour augmenter ses chances dans la mer Caspienne, Poutine et son protégé Dmitri Medvedev — qui était jusqu’à dernièrement le président de Gazprom, le monopole d’État russe du gaz — ont appâté (ou intimidé) les dirigeants du Kazakhstan, du Turkménistan et de l’Ouzbékistan pour qu’ils construisent de nouveaux gazoducs vers l’Europe en passant par la Russie. Les Européens, craignant de devenir de plus en plus dépendants de ressources énergétiques fournies par la Russie, cherchent à construire des conduits alternatifs à travers la mer Caspienne et le long du tracé du pipeline BTC en Azerbaïdjan et en Géorgie, contournant complètement la Russie.

C’est dans ce contexte que se situent les combats en Géorgie et en Ossétie du Sud. Il est possible que les Géorgiens ne cherchent qu’à regagner le contrôle sur une région qu’ils considèrent comme faisant partie de leur territoire national. Mais les Russes sont en train d’envoyer au reste du monde le message que, quoi qu’il arrive, ils ont l’intention de garder leurs mains sur le robinet de l’énergie de la mer Caspienne. Cela n’implique pas nécessairement une occupation de la Géorgie, mais ils vont certainement conserver leurs positions stratégiques en Abkhazie et en Ossétie du Sud — ce qui sur le plan pratique équivaut à maintenir un couteau sur la jugulaire du BTC. Même si un cessez-le-feu entre en vigueur, la lutte pour les ressources énergétiques — parfois cachée et furtive, parfois ouverte et violente — se poursuivra encore longtemps.

 

Le 13 août 2008

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Freddy De Pauw - CAUCASE Patriotes, Ossètes et pétrole

Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 541-542 septembre-octobre 2008

CAUCASE

Patriotes, Ossètes et pétrole

Cf. aussi : [Russie]

Freddy De Pauw

Freddy De Pauw, journaliste, est membre de la section belge de la IVe Internationale, LCR-SAP. Il est l’auteur de Volken zonder vaderland (Peuples sans patrie, éd. Davidsfonds), à propos des problèmes ethniques dans l’Europe de l’Est et coauteur de Kruitvat Kaukasus (Poudrière du Caucase, éd. EPO).

La tentation est grande, dans la guerre entre la petite Géorgie et la puissante Russie, de prendre rapidement parti pour le plus faible qui se défend contre la violence de la superpuissance. Mais l’affaire n’est vraiment pas si simple, aussi parce qu’il est difficile de savoir, derrière la guerre des propagandes, ce qui se passe réellement.

Le président géorgien Mikhail Saakachvili porte une lourde responsabilité dans le déclenchement des hostilités. Il a déchaîné le conflit, premièrement, pour consolider sa position dans son propre pays et, deuxièmement, pour montrer que ce dernier est menacé et doit donc devenir rapidement membre de l’OTAN. Qui joue ainsi avec le feu menace toutefois de se brûler gravement soi-même. En même temps, Saakachvili a fourni le prétexte à Moscou de montrer que, le cas échéant, le Kremlin défend aussi ses intérêts par la force des armes.

Saakachvili est venu au pouvoir fin 2003 par la prétendue « révolution des roses », portée par une grande partie de la population géorgienne qui en avait marre de la corruption et de la fraude sous son prédécesseur, Chevarnadzé. Mais cette « révolution » était aussi vivement sponsorisée par des cercles états-uniens qui voulaient faire reculer ainsi l’influence de la Russie dans la région du Caucase. Saakachvili a reçu des États-Unis de l’argent et des conseils pour conquérir le pouvoir.

Il a promis alors qu’il réunifierait le pays et mettrait fin à la séparation de l’Abkhazie, située à la frontière avec la Turquie, et de l’Ossétie du Sud qui se trouve à la frontière avec la Russie. Il n’a pas eu de problème avec l’Abkhazie, où un leader impopulaire tenait les rênes. Mais il en a eu beaucoup avec les autres territoires, parce que chez eux la méfiance envers le nationalisme géorgien est très grande.

 

 

Nationalisme : méfiance

 

Ce n’est pas par hasard que la Géorgie a été la première république soviétique, des mois avant les autres, à proclamer sa totale indépendance. Le nationalisme géorgien a toujours été très vivant. En pleine période soviétique, en 1978, par des protestations massives, les Géorgiens ont obtenu, entre autres, que leur langue reste la langue officielle.

Une autre bombe a explosé à partir de 1988. Dans le territoire autonome d’Abkhazie, partie de la Géorgie, un mouvement s’est déclenché pour s’en détacher. Ceci a amené de vives protestations de sa part. Le 9 avril 1989, vingt morts sont tombés sur une place de Tbilissi lorsque les troupes soviétiques ont attaqué un groupe de grévistes de la faim. La protestation géorgienne n’en est devenue que plus forte et explique le succès des nationalistes qui ont proclamé l’indépendance du pays aussi rapidement qu’ils l’ont pu.

C’est Staline (le Géorgien, dont le père était un Ossète) qui avait rattaché l’Abkhazie à la Géorgie en 1931, quoique les habitants auraient préféré se trouver dans la Fédération russe. Sous l’administration géorgienne, les Abkhaziens ont été repoussés et des ethnies géorgiennes sont allées massivement vers ce territoire — d’où, depuis lors, elles se sont enfuies massivement (à plus de 250 000).

Avec la disparition de l’Union Soviétique, les frontières intérieures sont devenues tout à coup frontières d’État, y compris celles qui étaient très arbitraires. Ainsi, en 1964, Nikita Khrouchtchev avait offert la presqu’île de Crimée à la république d’Ukraine pour célébrer le 300e anniversaire du rattachement de l’Ukraine à la Russie. De ce fait, aujourd’hui, la Crimée est ukrainienne, même si le territoire est surtout habité par des Russes (après qu’en 1944, Staline ait chassé les Criméens-Tartares de ce territoire). Lorsque des frontières intérieures tracées arbitrairement deviennent tout à coup des frontières d’États, il en résulte souvent des conflits — pas seulement dans l’ex-Yougoslavie.

 

 

Les Ossètes

 

Les Ossètes de l’Ossétie du Sud (3 900 km2) étaient tout aussi peu heureux de leur affectation à la Géorgie. Ils constituent dans le Caucase un peuple très particulier qui parle une langue iranienne et dont les origines remonteraient à la population des Alains (Sarmates de l’Est), refoulée dans le Caucase au VIIe siècle par les Khazars. Ils forment une espèce d’« île » persane autour du principal passage dans le Nord-Caucase, d’abord nommé Dar-i-Alan (« Porte des Alains »), aujourd’hui la passe de Darial, dans un territoire où vivent surtout des peuples caucasiens. Au début des années 1920, des nationalistes géorgiens avaient incendié de nombreux villages ossètes. Le territoire ossète avait été divisé en une partie du nord jointe à la Fédération de Russie et une du sud, peu peuplée, jointe à la Géorgie.

La peur des Ossètes devant le nationalisme géorgien est devenue réalité. Fin 1990, le nationaliste Zviad Gamsakourdia a gagné les élections présidentielles avec une grande majorité. Une de ses premières mesures a été la liquidation de la région autonome de l’Ossétie du Sud. La capitale, Tskhinvali, a été coupée du monde et affamée durant l’hiver 1990-1991. Des dizaines de milliers d’Ossètes ont fui vers le nord en 1991, des dizaines (selon d’autres sources, des centaines) ont perdu la vie dans les combats. Soutenus par leurs compatriotes dans le nord et par Moscou, ils ont pris les armes et proclamé leur indépendance. Avec, en arrière-pensée, l’espoir d’une unification avec l’Ossétie du Nord.

Les réfugiés du Sud arrivèrent en 1991 et furent en majorité orientés vers le district de Prigorny, peuplé d’Ingouches, attaché à l’Ossétie en 1944 par Staline, lorsqu’il déporta la population ingouche en Asie centrale (cette dernière ne fut réhabilitée et autorisée de revenir qu’à l’occasion de la déstalinisation) ce qui provoqua les premières violences inter-ethniques dans le Caucase. Durant un véritable pogrom fin octobre 1992, qui a duré près d’une semaine, des dizaines de milliers d’Ingouches furent chassés du district de Prigorny. Des centaines d’entre eux ont été exécutés, mais il n’y avait pas de caméras dans les environs — et il y avait tant d’autres conflits en cours que le monde extérieur en a eu à peine conscience.

D’après les Géorgiens, les dirigeants de l’Ossétie du Sud ont surtout fait de leur territoire une route de contrebande très avantageuse et se cramponnent pour cette raison à leur indépendance et à de bonnes relations avec la Russie. C’est peut-être vrai — la passe de Darial fut historiquement une route des échanges entre le nord et le sud — mais la même chose peut être dite du reste de la Géorgie.

 

 

Soutien de l’Occident

 

Il est donc clair que c’était une illusion de penser que les Ossètes se sentiraient à l’aise en Géorgie. Surtout pas avec un président comme Saakachvili qui déclarait qu’il mettrait fin aux sécessions. Sa popularité en Géorgie était fortement tombée l’année dernière où il y a eu des mouvements de protestation qu’il a fermement réprimés. La résistance à son pouvoir a grandi. Dans l’opposition, il y a bien aussi quelques hommes d’affaires d’aloi très douteux, mais à ce niveau, Saakachvili a aussi un poids sur la conscience.

Ce que font beaucoup de dirigeants lorsqu’ils sont se trouvent dans leurs petits souliers, Saakachvili l’a aussi fait : la fuite en avant sous forme d’une opération militaire. Ce faisant, Saakachvili se savait soutenu par l’Occident. Son prédécesseur, Édouard Tchevarnadzé, qui fut jadis le numéro trois dans le système soviétique, ne s’était pas fait de souci non plus à ce sujet et avait conclu un accord de coopération militaire avec les Américains par lequel les militaires américains étaient venus en Géorgie. Pour prouver qu’il était un bon élève, Saakachvili a envoyé 2 000 militaires en Irak. L’Union Européenne le soutenait aussi, même si beaucoup de dirigeants de l’Europe occidentale étaient plutôt prudents cette année et n’ouvraient pas la porte de l’OTAN.

 

 

Les limites selon Moscou

 

En attaquant l’Ossétie du Sud, Saakachvili espérait sans aucun doute tourner Moscou en ridicule. Les Russes devaient regarder passivement ou réagir militairement. Dans ce dernier cas, la Géorgie pouvait se glisser dans le rôle de victime pour frapper encore plus fort à la porte de l’Occident. Mais cet Occident, surtout Washington, s’est jusqu’à présent toujours positionné partialement.

Pour Moscou, le premier ministre Vladimir Poutine en tête, il y avait en fait trop en jeu pour laisser faire Saakachvili. Moscou est déjà très inquiète depuis des années de l’atteinte à ses positions dans les anciennes républiques soviétiques. Ça n’a pas pu empêcher trois d’entre elles (les États baltes) d’entrer dans l’Union Européenne et dans l’OTAN. Mais lorsque les soi-disant révolutions de velours ont touché encore plus à ses positions en Ukraine et en Géorgie et lorsque les Américains se sont amenés en Pologne et en Tchéquie avec leur bouclier antimissile, la coupe était pleine pour Moscou.

Poutine et Medvedev veulent manifestement mettre les points sur les i, indiquer que pour eux, les limites sont dépassées. Suivant Moscou, cette limite est aussi dépassée avec l’indépendance du Kosovo qui s’est détaché de la Serbie. Pourquoi ce qui est permis au Kosovo ne le serait-il pas pour l’Abkhazie et l’Ossétie du Sud ? Cette question, Moscou ne la posera naturellement jamais lorsqu’il s’agit de la Tchétchénie.

En fait, Moscou était déjà de cet avis en 1994, lorsque le président géorgien Chevarnadzé a approuvé le plan Bakou-Tbilissi-Ceyhan (BTC). Il s’agissait d’un oléoduc qui est en activité depuis l’année dernière et qui mène le pétrole de la Mer Caspienne de Bakou, la capitale de l’Azerbaïdjan, via la Géorgie jusqu’au port turc de Ceyhan.

C’était un projet particulièrement coûteux, mais Washington estimait qu’il en valait la peine parce que le BTC est un oléoduc politique, permettant de contourner la Russie. Ce n’est sans doute pas par hasard que la force aérienne russe a exécuté un bombardement dans les environs de cet oléoduc, comme avertissement qu’elle peut contrecarrer l’acheminement du pétrole.

Une partie de ce pétrole est aussi amenée sur les marchés mondiaux via le port géorgien de Supsa. Un nouveau terminal est installé, pendant qu’une nouvelle ligne de chemin de fer est en construction à partir de l’Azerbaïdjan via la Géorgie vers la Turquie. La Géorgie joue donc un très grand rôle dans des voies de communication importantes qui laissent la Russie (et l’Iran) sur le côté.

 

 

Foyers d’incendie

 

L’Ossétie du Sud est un des nombreux foyers d’incendie dans la région du Caucase. Il y a naturellement encore aussi l’Abkhasie. Mais à la frontière avec la Géorgie, du côté de la Russie, il y a la Tchétchénie où le dirigeant d’une bande dangereuse, Ramzan Kadyrov, est le maître impitoyable, avec la bénédiction du mentor Poutine. Il y a différents foyers d’agitation dans le Daghestan voisin. Les Ossètes et les Ingouches sont tout sauf de bons voisins car prêts à chaque instant à prendre les armes.

Et au sud de la Russie, il y a encore le très dangereux conflit autour du Nagorno Karabach. Des troupes arméniennes occupent déjà depuis quinze ans un cinquième du territoire de l’Azerbaïdjan, dont le Nagorno Karabach. La plupart des habitants de ces régions vivent déjà depuis des années comme des réfugiés. En Azerbaïdjan, le président, Alham Aliev, rêve à haute voix de chasser les troupes arméniennes. Il est naturellement exact que la médiation internationale n’a rien résolu dans ces foyers d’incendie, aussi bien en Ossétie du Sud que dans le Nagorno Karabach. Mais pour autant, prendre les armes dans une région où il y a déjà cette poudrière, n’est certainement pas une alternative.

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LEMAITRE Yvan, ROUSSET Pierre, SALINGUE Julien-Face aux guerres et menaces de guerre: anti-impérialistes et internationalistes!

Face aux guerres et menaces de guerre : anti-impérialistes et internationalistes !

Les grandes puissances n’hésitent pas à mettre le monde à feu et à sang pour défendre ou étendre leurs intérêts. Des puissances qui font planer aujourd’hui bien des menaces, avec des risques réels d’explosions aux conséquences difficilement mesurables, mais qui imposent aux forces progressistes de renforcer leurs positions internationalistes et anti-impérialistes.

Crédit Photo : DR.

 Course aux armements et rivalités inter-impérialistes

« Mohamed Ben Salmane fait un boulot spectaculaire » : ainsi s’est exprimé Donald Trump lors du sommet du G20, organisé à Osaka (Japon) les 28 et 29 juin, sans susciter de commentaires de la part des autres participants. Pire encore : le sommet a acté que sa prochaine réunion se tiendrait, en 2020, à Ryad, capitale du royaume d’Arabie saoudite. La sale guerre contre le Yémen, les exécutions d’opposants (dont celle, très médiatisée, du journaliste Jamal Khashoggi), les détentions arbitraires n’y auront rien fait : Mohamed Ben Salmane est le bienvenu dans les cénacles des puissants, où l’on salue même, avec une ironie morbide, la qualité de son « boulot ».

Course aux armements

Rien d’étonnant, finalement, quand on regarde le monde tel qu’il va, avec le développement des régimes autoritaires et la fièvre militariste. La mondialisation capitaliste traverse une crise économique, sociale et politique historique, qui peut faire dire à un Vladimir Poutine goguenard que « le libéralisme est obsolète », et qui se traduit entre autres, depuis plusieurs années, par une remontée des tensions inter-impérialistes, avec des grandes puissances bien décidées à ne pas se contenter d’un statu quo qui ne sied plus à personne. Les États-Unis de Trump sont à cet égard un cas d’école : des mesures protectionnistes de plus en plus agressives pour « protéger le marché intérieur », mais des visées impérialistes maintenues, voire étendues, du Moyen-Orient à l’Asie pacifique en passant par l’Amérique latine.

Sommes-nous à la veille d’une conflagration militaire mondiale ? Il serait hâtif d’en arriver à cette conclusion alarmiste. Force est toutefois de constater que la course aux armements a bel et bien été relancée, avec une augmentation spectaculaire des dépenses militaires mondiales et, partant, un marché de l’armement en pleine expansion. Selon un rapport de l’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm (SIPRI) publié en avril dernier, on note ainsi, entre 2017 et 2018, une hausse globale de 2,6 % des dépenses militaires à l’échelle de la planète. Dans le détail, les dépenses militaires US ont augmenté pour la première fois depuis sept ans, de 4,6 %, celles de la Chine, adversaire désigné de Trump, de 8,1 %, celles de l’Europe centrale de 12 %, celles de l’Amérique centrale de 8,8 % et celles de l’Europe occidentale de 1,4 %. Des disparités mondiales éloquentes puisque, dans le même temps, les dépenses militaires de l’Afrique subsaharienne baissaient de 11 %, celles de l’Afrique du Nord de 5,5 % et celles de l’Océanie de près de 3 %. Au cours des 10 dernières années, on note une progression de 29 % pour l’Inde, de 73 % pour le Pakistan, de 27 % pour la Russie, de 28 % pour la Corée du Sud, etc.

Guerre froide, guerres chaudes

Ces dépenses ne sont pas uniquement destinées à la modernisation des armées (particulièrement spectaculaire en Russie et en Chine) ou à la dissuasion, mais bel et bien à des interventions militaires concrètes. On se souviendra ainsi que, malgré les promesses non-interventionnistes de Trump, les États-Unis sont toujours aujourd’hui engagés directement dans sept conflits (Afghanistan, Irak, Syrie, Yémen, Somalie, Libye, Niger) ; que la Russie, quelques années après la guerre en Crimée, a déployé des moyens militaires conséquents pour venir au secours de son allié Bachar al-Assad ; ou encore que la Turquie, dont les dépenses militaires ont augmenté de 24 % (!) en 2018, a multiplié ces derniers temps les interventions contre les zones kurdes, entre autres et notamment contre le canton d’Afrin en Syrie.

Des guerres chaudes sur fond de guerres froides entre puissances mondiales et/ou entre puissances régionales, l’exemple le plus flagrant de ce dernier type de conflit étant la guerre froide entre Iran et Arabie saoudite, qui interviennent militairement hors de leurs frontières pour préserver ou étendre leurs zones d’influence, s’affrontent par groupes satellites interposés, et somment chaque pays de la région de choisir son camp, dans une région où l’État d’Israël multiplie lui aussi les interventions et tire vers le haut les dépenses militaires et la course aux armements.

Et la France n’est pas en reste, qui se place sur le podium des exportateurs d’armes et se classe 5e au niveau des dépenses militaires, juste derrière l’Inde. Une France qui, même si elle n’a pas les ambitions des États-Unis, de la Chine ou de la Russie, fait partie de ces grandes puissances qui n’hésitent pas à mettre le monde à feu et à sang pour défendre ou étendre leurs intérêts. Des puissances qui font planer aujourd’hui bien des menaces, avec des risques réels d’explosions aux conséquences difficilement mesurables, mais qui imposent aux forces progressistes de renforcer leurs positions internationalistes et anti-impérialistes.

Julien Salingue

• Créé le Jeudi 4 juillet 2019, mise à jour Dimanche 7 juillet 2019, 14:40 :
https://npa2009.org/actualite/international/course-aux-armements-et-rivalites-inter-imperialistes


 USA-Iran : Trump le va-t-en-guerre, un danger pour toute la planète

Le 13 juin, l’attaque de deux pétroliers, norvégien et japonais, près du détroit d’Ormuz par lequel transite un cinquième de la production mondiale de pétrole a servi de prétexte aux USA pour relancer leur offensive contre l’Iran engagée depuis leur retrait de l’accord international sur le nucléaire iranien, en mai 2018.

Le ton est encore monté d’un cran le 20 juin après que l’Iran a abattu un drone de surveillance de l’US Navy qui avaitviolé, selon lui, son espace aérien. En représailles les USA se préparaient à des frappes aériennes avant que Trump ne se ravise au dernier moment pour cependant ajouter ensuite :“Toute action de l’Iran visant n’importe quel intérêt américain déclenchera une réponse d’une force puissante et écrasante […] Dans certains domaines, écrasante signifiera annihilation”. Au-delà de l’odieuse mise en scène de Trump par lui-même au moment où il s’engage dans une nouvelle campagne électorale en vue de l’élection présidentielle, au-delà de des surenchères des faucons, Bolton et Pompeo, ces mises en garde sont assumées par l’État américain et le Pentagone, elles ne s’adressent pas seulement à l’Iran mais visent à affirmer la détermination des USA face au monde entier.

Surenchères bellicistes

Le 24 juin, Trump a signé un décret imposant de nouvelles sanctions, renforcement de l’embargo, gel des avoirs à l’étranger de certains dignitaires iraniens, considérées par l’Iran « comme un acte hostile conforme au terrorisme économique et à la guerre économique lancés contre notre Nation » et comme une volonté de « fermer de façon permanente la voie de la diplomatie avec le gouvernement prêt à tout ». L’Iran est étranglé par l’embargo qui vise à le mettre à genoux et à lui imposer les décisions US, voire à provoquer l’écroulement du régime. Les exportations de pétrole iranien sont tombées à 750 000-900 000 barils par jour, essentiellement à destination de la Chine, contre 2,6 millions de barils par jour il y a un an. Une situation dramatique que paye la population par la hausse des prix, le chômage, la misère.

Cette politique renforce, en fait, le pouvoir des mollahs qui s’appuient sur les sentiments anti-étatsuniens. En réponse à ces nouvelles sanctions, ces derniers ont annoncé qu’ils commenceraient à rompre leurs engagements sur le nucléaire le 7 juillet, si les autres signataires de l’accord (Chine, Russie, France, Royaume-Uni et Allemagne) ne trouvaient pas le moyen d’atténuer le poids des sanctions US. Le Drian, ministre des Affaires étrangères français, s’est empressé de dénoncer cette « grave erreur »…

Bruits de bottes

Dès le 17 juin, Washington a annoncé l’envoi de 1000 militaires supplémentaires « à des fins défensives pour répondre à des menaces aériennes, navales et terrestres au Moyen-Orient ». Le 5 mai, avait déjà été annoncé le déploiement, dans les eaux du golfe Arabo-persique, du porte-avions Abraham-Lincolnet de son groupe de combat. Quatre bombardiers stratégiques B-52 sont arrivés le 8 mai sur la base qatarie d’el-Udeid. Un autre navire de l’US Navy, l’Arlington, transportant une force de marines, des véhicules amphibies de débarquement, des hélicoptères et une batterie de missiles antimissiles Patriot, est en route vers le Moyen-Orient.Le Pentagone a engagé un plan d’intervention qui prévoit le déploiement dans la région de 120 000 hommes – à peine moins que pour la guerre contre l’Irak.

Il est très probable qu’aujourd’hui les USA ne veulent pas d’une guerre directe ou plutôt préfèrent, si possible, l’éviter, convaincus que le rapport de forces est entièrement en leur faveur. Ce que voulait souligner Trump en déclarant, à propos de la possibilité d’un affrontement militaire : « Nous sommes dans une position très forte, et ça ne durerait pas très longtemps, je peux vous le dire ». Des propos qui cependant en assument le risque et les conséquences qui ne pourraient rester limitées à l’Iran, qui embraseraient le Moyen-Orient, provoqueraient une recrudescence du terrorisme en réponse à l’odieux terrorisme d’État US, aggraveraient l’instabilité et les tensions internationales.

On assisterait à une flambée des cours du pétrole, à un ralentissement des échanges internationaux et vraisemblablement à une récession mondiale, dont les éléments sont déjà en place.

Le désordre mondialisé

La politique de Trump, y compris dans sa seule mise en scène, répond aux besoins de Wall Street, c’est-à-dire d’une classe capitaliste prête à défendre bec et ongles sa domination mondiale dans le cadre d’une libre concurrence faussée et mondialisée. Elle n’est plus en mesure d’être le gendarme du monde capitaliste mais est devenue un puissant facteur de désordre mondial, mus par la défense de ses seuls intérêts. La multiplication des conflits et des interventions, l’exacerbation des tensions où les politiques libérales le disputent aux politiques impérialistes, sont une conséquence de la stagnation du capitalisme à l’heure de la financiarisation mondialisée.

La première puissance mondiale a un talon d’Achille, la contradiction entre les 99% et les 1%, qui la mine de l’intérieur, une contradiction qui est de plus en plus brutale, évidente, destructrice et dont la politique de Wall Street et du Pentagone comme les frasques ridicules et cyniques de Trump préparent l’explosion. La seule réponse à la menace que représente la politique des USA vis-à-vis de l’ensemble de la planète.

Yvan Lemaitre

• Créé le Mardi 2 juillet 2019, mise à jour Jeudi 4 juillet 2019, 16:33 :
https://npa2009.org/actualite/international/usa-iran-trump-le-va-t-en-guerre-un-danger-pour-toute-la-planete


 Le théâtre d’opérations indopacifique

Sur le plan militaire, les océans Indien et Pacifique sont devenus le pivot du face-à-face mondial entre les États-Unis et la Chine, au point que le Pentagone en a fait un théâtre d’opérations unifié pour mieux s’opposer à la montée en puissance des forces armées chinoises. Les enjeux sont colossaux.

Donald Trump a fait ce que Barack Obama voulait, mais sans y parvenir tant il restait englué dans la crise du Moyen-Orient : renforcer qualitativement la présence de la VIIe Flotte, notamment dans le Pacifique occidental. En 2020, les deux tiers de l’US Navy devraient être positionnés en Asie-Pacifique, alors qu’auparavant elle se trouvait pour moitié dans l’Atlantique. Simultanément, Washington veut intégrer plus étroitement à un front commun antichinois le Japon, l’Inde, l’Australie… La France de Macron ambitionne d’entrer dans ce jeu occidental, malgré la faiblesse de ses moyens, invoquant ses possessions insulaires (et les amples zones économiques exclusives qui vont avec).

Changement de la doctrine militaire chinoise

Xi Jinping, pour sa part, a radicalement modifié la doctrine militaire chinoise. Elle s’inscrivait sous Mao dans une perspective défensive et locale : opposer la guerre populaire à un éventuel envahisseur, garantir ses revendications frontalières (Himalaya, Sibérie, Taïwan…). L’armée de terre constituait le cœur de cette politique. Elle s’inscrit dorénavant dans une politique de grande puissance mondiale : protéger ses lignes de communication, consolider son expansion économique, imposer son rang… C’est à la Navale de porter cette ambition.

L’armée de terre monopolisait hier 70 % des effectifs militaires (autour de deux millions au total), moins de 50 % aujourd’hui, alors que les effectifs de la marine ont triplé. Pékin veut se donner les moyens de contrôler les océans et le ciel. Les dépenses militaires ont bondi de 83 % entre 2009 et 2018, avec des résultats probablement sans précédent en un si court laps de temps pour un grand pays. La Chine ne possédait qu’un porte-avions de fabrication soviétique, elle en a dorénavant trois et probablement bientôt cinq. Elle n’avait aucun super-destroyer, elle en déploie aujourd’hui quatre…

Les forces chinoises ont leurs faiblesses. Un armement nucléaire à moderniser. Des sous-marins stratégiques trop « bruyants ». Peu d’expérience en matière de déploiement massif de corps d’armée et de coordination entre divers services. Encore moins d’expérience du feu, de guerres réelles. Une chaine de commandement inadaptée, alors que, dans l’éventualité d’une rupture de communications, il faut une forte capacité d’autodécision sur un théâtre d’opérations. En ce domaine, Pékin a décidé de calquer le dispositif US – mais cette décentralisation opérationnelle peut entrer en conflit avec la conception hypercentralisée du pouvoir propre à Xi Jinping.

Relance de la course aux armements

Sur le plan géostratégique, Washington s’appuie sur trois lignes d’îles pour contrer le déploiement chinois. La première enserre la mer de Chine, de la péninsule coréenne à la péninsule indo­chinoise en passant par le Japon, les Philippines, l’archipel indonésien. La seconde a pour pivot Guam et sa base navale, en Micronésie (Pacifique occidental), censée protéger Hawaï, siège de la flotte US du Pacifique. La troisième est située dans le Pacifique sud.

Le conflit en mer de Chine (une appellation internationale rejetée par des pays riverains) s’est soldé par un compromis temporaire. Pékin a militarisé à son bénéfice la mer de Chine du Sud, tout en devant cesser ses incursions militaires aux abords du Japon et de la Corée (mais en pouvant réapparaître plus au Nord, au large de la Sibérie, avec un soutien russe). Xi Jinping a lancé la construction de « corridors » via la Birmanie et la Malaisie, ainsi qu’au travers du Pakistan, qui lui permettent d’accéder directement à l’océan Indien. Sa marine de haute mer cingle dorénavant jusque dans le Pacifique sud où la compétition fait rage pour passer des accords militaro-économiques avec les États insulaires. Elle bénéficie par ailleurs d’une base à Djibouti, dans la Corne de l’Afrique, multiplie les manœuvres dans l’océan Indien et est intervenue au Yémen pour exfiltrer ses ressortissants.

Autre facette de la compétition, le développement d’armes nouvelles, déjà fabriquées ou testées : missiles de précision et de longue portée terre-mer, mer-mer, antisatellites, engins hypersoniques (jusqu’à Mach 20… la Russie est aussi en pointe en ce domaine) ; nouvel avion furtif ; avion-cargo sans pilote ; super canons ayant recours à la puissance électromagnétique… Le déploiement de telles armes pourrait menacer de loin les flottes aéronavales, bouleversant les règles de guerre en vigueur. De fait, le conflit US-Chine en Asie-Pacifique a relancé la course aux armements dans le monde entier.

Conflits par procuration

Ni la Chine ni les États-Unis ne veulent engager une guerre frontale – bien que le risque de « dérapage » en mer de Chine du Sud et autour de Taïwan ne puisse être ignoré. Cependant, des conflits par procuration sont dans la logique des choses. Ce fut le cas en Corée (cela pourrait le redevenir). C’est actuellement le cas (sous forme politique) au Sri Lanka, une île dont la position stratégique est clé, à la pointe sud de l’Inde, et où Pékin a obtenu la concession d’un port pour 99 ans (Hong Kong était une concession britannique pour 99 ans !). Où un tel conflit par procuration pourrait­-il naître sous forme militaire ? Difficile à prévoir.

La particularité du théâtre d’opérations indopacifique est qu’il voit s’opposer comme nulle part ailleurs la première et la deuxième puissance militaire (la Russie ayant la capacité de jouer sa partition grâce à sa présence sibérienne et à sa flotte de sous-marins stratégiques). Plus qu’ailleurs, la géographie politique, économique, technologique et militaire du conflit USA-Chine pourrait se superposer – avec à l’horizon une possible balkanisation d’un marché mondialisé. C’est ici que les logiques de guerre prennent le plus directement une dimension mondiale.

Pierre Rousset

• Créé le Jeudi 4 juillet 2019, mise à jour Dimanche 7 juillet 2019, 14:40 :
https://npa2009.org/arguments/international/le-theatre-doperations-indopacifique


 Contre les guerres et le militarisme

Les guerres que mènent les grandes puissances n’ont pas pour but, comme on nous l’affirme, de lutter contre le terrorisme et encore moins de soulager les peuples de la misère ou les débarrasser des dictatures qui les oppriment.

Ce sont des guerres menées pour continuer à piller les ressources naturelles de ces pays, en perpétuant le rapport colonialiste imposé, notamment par la France, aux peuples d’Afrique et du Moyen-Orient. Il s’agit en outre, pour les principales puissances impérialistes, de défendre ou d’étendre leurs « zones d’influence »… et leurs intérêts économiques.

Guerres, misère et complicités européennes

Loin d’empêcher le développement du terrorisme, les guerres menées au cours des deux dernières décennies l’ont engendré en poussant des jeunes, que la misère créée par l’exploitation des richesses de leurs pays et les bombardements laissent sans espoir, dans les bras des chefs de guerre ou de sectes religieuses.

Le chaos libyen n’était pas une fatalité. Alors que le peuple se soulevait en 2011 pour renverser la dictature de Kadhafi, l’intervention militaire de la France et ses alliés a favorisé tous les groupes confessionnels/claniques qui s’y affrontent aujourd’hui, contribuant à déposséder le peuple libyen de sa rébellion.

En Syrie, les grandes puissances ont laissé Assad massacrer son peuple pour enrayer la révolte qui y naissait dans la foulée des soulèvements de Tunisie et d’Égypte. La destruction d’Alep, le massacre de la population par les armées d’Assad et de la Russie se sont ainsi faits dans le silence de « démocraties » américaine et européennes soucieuses de ménager l’appareil répressif syrien et les bonnes ­relations futures.

L’Arabie saoudite qui bombarde le Yémen est, avec Israël, le principal relais des pays occidentaux dans la région. Cette amie des USA, de l’UE et de la France est aussi la dictature la plus réactionnaire du Moyen-Orient, berceau et grand argentier de tous les courants de l’intégrisme islamique.

Le président turc, Erdogan, a quant à lui profité de son alliance avec les puissances occidentales, prétendument contre Daech, pour reprendre sa guerre contre la population kurde de Turquie et le PKK, pour réprimer tous les mouvements de gauche, les journalistes, les militants ouvriers, etc. La France lui a assuré un soutien régulier en réprimant les mouvements et militants kurdes, dont plusieurs ont été assassinées en France en toute impunité.

En finir avec le militarisme

Et malgré tout, force est de constater que, du côté des forces politiques institutionnelles en France, c’est l’unanimisme qui l’emporte. Défense des « intérêts français », des groupes industriels, des emplois générés par l’industrie de l’armement : tous les arguments sont bons pour ne pas pointer les responsabilités, directes ou indirectes, de la France dans les conflits militaires.

Quitte à verser parfois dans les postures les plus contradictoires, à l’instar de celle de Jean-Luc Mélenchon et de la FI qui, tout en dénonçant les exportations d’armes en Arabie saoudite, n’ont de cesse de saluer la bonne santé du complexe militaro-industriel français. Le 25 octobre 2018, Jean-Luc Mélenchon se rendait ainsi, au Bourget, au salon Euronaval, « rendez-vous mondial des technologies navales du futur », avec ce commentaire sur Twitter, photos à l’appui : « Visite des stands Thalès, MBDA, Naval Group, Ministère des Armées et Navire des métiers. La France doit se donner les moyens d’assurer sa souveraineté sur son territoire maritime, le 2e plus vaste du monde. » Misère du « patriotisme »…

À l’opposé de toute apologie des industries d’armement françaises, de toute logique « bloc contre bloc » et de tout chauvinisme, il est urgent d’assumer des mots d’ordre défendant une perspective de désarmement et de démilitarisation. Cela commence par l’arrêt des exportations des engins de mort français et, au-delà, le démantèlement du complexe militaro-industriel, avec une reconversion industrielle qui pourrait notamment s’orienter vers le domaine de la transition énergétique (trains, métros, tramways, énergies renouvelables…).

Soit une politique de désarmement unilatéral et général, qui implique également la destruction de la force de dissuasion nucléaire française et, sur le plan politique, le refus de toute « armée européenne », la sortie de l’Otan, la fin de la ­Françafrique et, plus généralement, l’arrêt de toutes les interventions militaires françaises à l’étranger.

• Créé le Jeudi 4 juillet 2019, mise à jour Dimanche 7 juillet 2019, 14:39 :
https://npa2009.org/arguments/international/contre-les-guerres-et-le-militarisme


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Jan Malewski - RUSSIE Premiers pas d’un renouveau de la gauche anticapitaliste

Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

Politique

N° 534-535 janvier-février 2008 *

RUSSIE

Premiers pas d’un renouveau de la gauche anticapitaliste

Cf. aussi : [Malewski Jan] [Russie]

Jan Malewski

Jan Malewski, rédacteur d’Inprecor et membre du Bureau exécutif de la IVe Internationale, a assisté à ce congrès du Mouvement socialiste Vperiod.

Réuni à Moscou le premier week-end de février, le troisième congrès du Mouvement socialiste Vperiod (En avant) témoignait du renforcement de ce petit groupe de la gauche anticapitaliste russe. Présence dans une dizaine de villes, dont deux implantations nouvelles, disposant de nombreux contacts dont témoignait l’assistance au congrès de groupes extérieurs invités (provenant des jeunesses communistes et des jeunes sociaux-démocrates, prenant part au débat et déclarant avoir beaucoup appris à l’issue du congrès) ainsi que celle de militants syndicalistes, témoignant de leur expérience de lutte et ouverts à la réflexion tant politique qu’organisationnelle du congrès.

Si seuls les délégués mandatés prenaient part aux votes, plus de soixante-dix personnes ont pris part au moins à une partie de la discussion, dont un bon nombre sont intervenus dans le débat et plus nombreux encore étaient ceux qui, n’osant pas parler dans la salle, se rattrapaient dans les discussions informelles lors des pauses cigarette ou des repas collectifs.

Fait significatif, la présence de plusieurs intellectuels de gauche, venus saluer le congrès mais aussi écouter la discussion et découvrir la nouvelle génération militante. Dans un salut très chaleureux, et après avoir expliqué les effets de la crise financière internationale sur la Russie (les banques et les trust russes sont fortement touchés par la restriction des crédits), Boris Kagarlitsky a souligné qu’en Russie un immense vide existait à gauche et que si Vperiod ne pouvait pas prétendre à le combler immédiatement, l’existence d’un tel noyau de jeunes cadres était essentielle pour tous ceux qui aspiraient à reprendre la voie du socialisme. Car la grande majorité des militants et des militantes (moins nombreuses cependant) de Vperiod sont jeunes, en général venus à l’activité politique seulement au XXIe siècle. Et si le groupe se revendique de la tradition trotskiste, certains de ses membres ont fait leurs premiers pas au sein du Parti communiste de la Fédération de Russie (KPRF) ou dans la mouvance anarchiste. Ces cultures politiques diverses enrichissaient la discussion.

 

 

Situation politique

 

Introduisant la discussion sur la situation politique en Russie, Ilya Boudraitskis a insisté sur la marginalisation de toutes les forces politiques néolibérales « traditionnelles » — une tradition qui ne plonge pas au-delà de la décennie précédente ! —, effet de la politique poutinienne de stabilisation de la restauration capitaliste en Russie, autour d’un appareil d’État fort et d’un parti, Russie unie, assis sur cet appareil. En vue de l’élection présidentielle la classe dominante s’est consolidée autour du candidat mis en avant par Poutine, Dmitri Anatolievitch Medvedev. Les autres partis bourgeois, structures élitistes sans base de masse, se sont effondrés. La scène politique russe ressemble donc à une table rase, les électeurs se détournent massivement de la politique institutionnelle et les contradictions politiques se déplacent vers les conflits sociaux. En témoigne le fort impact des grèves, pourtant isolées, mais souvent dures et combatives, qui ont eu lieu au cours de l’année précédente, à Avtovaz de Togliattigrad, à Ford près de Saint-Pétersbourg, ou dans l’immense cimenterie Mikhailovcement…

Face à cette évolution la petite gauche de Russie oscille entre deux stratégies : celle d’un conservatisme de terrain et d’une propagande largement abstraite d’une part, et celle d’une dissolution dans les mouvements sociaux qui rend les petits groupes politiques invisibles. Les militants de Vperiod se proposent d’éviter ces deux écueils. Ils veulent construire une organisation connectée et impliquée dans la lutte de classes, présente dans les grèves et prenant en charge la solidarité avec les grévistes, une organisation de cadres au service du mouvement ouvrier, qui reste largement à construire.

 

 

Construire le mouvement ouvrier

 

C’est autour de cette construction du mouvement ouvrier, et en premier lieu des syndicats, que tournait la seconde discussion du congrès. En l’introduisant, Maria Kurzina a insisté sur le fait que le mouvement syndical russe était actuellement divisé entre les syndicats militants — qui prennent en charge les revendications immédiates des travailleurs et peuvent aller jusqu’à les mobiliser et à organiser des grèves — et les syndicats non-militants, dont les dirigeants sont des intermédiaires entre les salariés et le patronat, enlisés dans le « partenariat social ». Cette division-là, présente en particulier à la base des syndicats officiels, est plus importante que celle entre les syndicats alternatifs, encore peu implantés, et les syndicats officiels qui restent dominants.

Si les militants de Vperiod privilégient le travail en commun avec la Confédération pan-russe du travail (VKT), le plus important des regroupements de syndicats alternatifs, ils ne doivent pas tourner le dos aux structures d’entreprise des syndicats officiels, souvent les seules présentes, lorsque ceux qui les animent ont des velléités de défendre les intérêts des salariés. Le débat qui a suivi indiquait les grandes différences d’expérience des militants présents. Car, si l’on notait, parmi les invités, la présence du dirigeant de la grève de Mikhailovcement (VKT) ainsi que celle de représentants de l’Union syndicale Zachtchita Trouda et du nouveau syndicat de l’usine Renault de Moscou et, parmi les délégués, de plusieurs organisateurs permanents des syndicats et des jeunes militants qui ont animé la campagne de solidarité avec la grande grève de l’usine Ford, d’autres — surtout étudiants ou jeunes travailleurs — découvraient là le syndicalisme.

La décision de faire des militants de Vperiod des organisateurs des syndicats et de diffuser massivement des tracts expliquant ce qu’est et comment peut fonctionner un syndicat, est donc en partie un choix volontariste. Et certains militants, pourtant fort convaincus de la centralité de la classe ouvrière, mettront sans doute du temps pour apprendre à mettre en pratique leur conviction abstraite. Cela d’autant plus qu’une telle activité n’est pas à l’abri de la répression : deux semaines après le congrès un jeune militant du mouvement socialiste Vperiod de Samara (sud de la Russie) en a fait l’expérience : arrêté chez lui par la police et amené dans les bureaux du Département de lutte contre le crime organisé (également responsable de la lutte contre « l’extrémisme politique », Anton Turin a été forcé de signer un papier promettant qu’il « ne prendra pas part aux activités extrémistes et criminelles durant la campagne pour l’élection présidentielle ». La diffusion de tracts expliquant pourquoi les salariés ont intérêt à se syndiquer relève visiblement aux yeux de la police d’État d’activités « extrémistes et criminelles »…

 

 

Comment s’organiser

 

La seconde journée du congrès fut consacrée au débat organisationnel. Comment s’organiser, alors que peu de traditions organisationnelles font partie de la culture politique dominante et que les groupes, souvent restreints, peuvent aisément se transformer en cercles amicaux, peu aptes à intégrer de nouveaux venus ? Comment améliorer le journal, qui, fait avec peu de moyens matériels et humains, était fortement critiqué ? Comment garantir que le site web de Vperiod — principale vitrine et source d’informations et analyses — ne soit pas « trop moscovite », alors que la répartition des cadres politiques est inégale et que l’accès à l’ordinateur n’est pas à la portée de tous ?

Ce fut un débat vivant, critique et autocritique, parfois passionné. En conclusion le congrès a adopté l’établissement d’une cotisation mensuelle pour tous les membres (auparavant plusieurs groupes locaux n’avaient pas de finances régulières) et la production régulière des comptes rendus des réunions des sections, qui seront mis en circulation pour assurer plus d’homogénéité politique au sein d’une organisation qui pour être petite, couvre une grande zone géographique. Un exécutif et un conseil de représentants régionaux ont été également élus.

Enfin le congrès s’est penché sur les rapports internationaux de Vperiod, après un rapport présenté par le camarade Nikolai. Actifs dans le mouvements altermondialiste, ayant pris part à des manifestations internationales (Rostock) et à des Forum sociaux (Paris, Londres, Athènes), les militants de Vperiod, internationalistes convaincus (1), mais aussi conscients de leur isolement et de leur manque d’expérience, sont à la recherche de liens internationaux. Ils sont aussi méfiants — de nombreux regroupements internationaux se réclamant de la tradition trotskiste ont en effet tenté de construire des groupes en Russie, y envoyant des permanents et n’hésitant pas à soumettre les militants russes recrutés à leur discipline importée… Certains militants de Vperiod ont été membres du Comité pour une Internationale Ouvrière, dont le représentant britannique à Moscou semble avoir une conception particulièrement dirigiste de la démocratie interne (2).

Après avoir rencontré divers regroupements internationaux, discuté avec le dirigeant de la LCR, Alain Krivine, lors de leur congrès précédent, participé l’an dernier à la réunion du Comité international de la IVe Internationale et visité diverses organisations de cette dernière, les militants de Vperiod avaient invité à ce congrès un représentant de la LCR et de l’Internationale. Sollicité à intervenir, ce dernier a rapidement présenté la situation internationale, insisté sur la dégénérescence des organisations dominantes du mouvement ouvrier et l’espace qui apparaît pour la construction de nouveaux partis anticapitalistes et résumé les expériences et les débats sur ce thème au sein de la IVe Internationale. Il a proposé à Vperiod d’y participer en tant qu’observateur permanent dans les instances de la IVe Internationale, tout en l’encourageant à ne pas limiter ses relations internationales. Après un débat animé, le congrès a voté en faveur du statut d’observateur permanent par 78,5 % des mandats contre 21,5 %.

Écrasé par le stalinisme puis terrassé par son effondrement et la brutalité de la restauration du capitalisme, le mouvement ouvrier en Russie commence à se reconstruire. C’est avant tout à travers les lutte collectives des salariés et le renouveau du syndicalisme que passe actuellement cette reconstruction. Parmi ceux qui se réclament des traditions de la gauche, le très bureaucratique KPRF, en déclin, reste encore dominant. Souvent faute d’alternative, il continue à attirer les jeunes rebelles. Le développement de Vperiod peut participer à l’apparition d’une telle alternative, contribuant ainsi au renouveau de la gauche et du mouvement ouvrier en Russie.

Notes

1. Notons la présence à ce congrès d’un militant du Kazakhstan ainsi que deux délégués de l’Organisation marxiste d’Ukraine. Dans leur salut au congrès, ces derniers ont présenté les difficultés qu’avait connues leur organisation très plurielle, fondée l’an dernier et mentionné la rupture de la plus stalinienne de ses composantes, qui après avoir privilégié le débat interne sur l’activité extérieure, a décidé de quitter l’organisation. L’OM publie un bimestriel : Robitnitcha Solidarnist (Solidarité ouvrière). Inprecor a publié un compte-rendu de la fondation de l’OM dans son n° 526-527 d’avril-mai 2007.

2. Le Comité pour une Internationale Ouvrière est un regroupement international autour du Socialist Party (issu de la majorité de l’ex-tendance Militant) de Grande-Bretagne, qui a fait l’effort d’envoyer dans plusieurs pays d’Europe centrale et orientale des militants en vue d’y construire ses sections.

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Carine Clément - RUSSIE Série de grèves et répression antisyndicale

Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

Politique

N° 530-531 août-octobre 2007

RUSSIE

Série de grèves et répression antisyndicale

Cf. aussi : [Russie]

Carine Clément

Carine Clément, sociologue, dirige l’Institut de l’Action Collective à Moscou.

Depuis la grève de février 2007 à l’usine Ford (région de Saint-Pétersbourg, le mouvement syndical russe semble se réveiller. Des nouveaux syndicats naissent un peu partout, en premier lieu dans les secteurs rentables du pétrole, de la métallurgie, de l’automobile ou de l’aluminium, et dans les entreprises transnationales. Et, face au refus des dirigeants d’entreprise de négocier sur l’élévation du salaire ou l’amélioration des conditions de travail, certains vont même jusqu’à organiser ou soutenir des grèves, alors que celles-ci sont pratiquement devenues impossibles à mener légalement dans le cadre du nouveau code du travail. Ce dernier exige que la moitié au moins des salariés, réunis en assemblée plénière, décide à la majorité de se mettre en grève. Dans le cas contraire, la grève est déclarée illégale et les ouvriers risquent le licenciement.

 

 

Victoire ouvrière chez Ford-Russie

 

Le 2 février à 1h30 du matin s’est achevée la conférence des salariés de l’usine Ford de la région de Saint-Pétersbourg. A l’issue du vote, la décision est tombée – ce sera la grève à partir du 14 février. En tout, 1300 personnes ont participé aux réunions à la fin du travail (l’usine fonctionne en 3 x 8), dans la rue, par -15 degrés, car la direction de l’entreprise a refusé de mettre un local à disposition, soit 70 % du total des salariés. Résultat du vote : cinq abstentions et unanimité pour démarrer la grève, qui se déroulera donc en toute conformité avec les exigences draconiennes du droit du travail russe.

Les principales revendications sont, d’une part la régulation des normes de travail et, d’autre part, l’appui des propositions du syndicat lors des négociations sur l’accord collectif d’entreprise, toutes rejetées par la direction. Il s’agit notamment de la transparence sur les normes de travail, du respect des mesures de sécurité, de la mise en place de garanties sociales, de la limitation des externalisations de travaux (outsourcing).

Cet acte fort est à mettre au compte du nouveau syndicat fondé il y a moins de deux ans, avec à sa tête de jeunes ouvriers très dynamiques qui se sont attelés tout ce temps à solidariser le collectif et à transformer radicalement le rapport des ouvriers à l’action syndicale.

Comme le dit Alexeï Etmanov, le président du nouveau syndicat, « avec mes copains du comité syndical, nous leur avons appris à s’approprier le syndicat comme une arme de lutte, à “nous” quand ils parlent du syndicat ».

A l’étroit dans la Fédération syndicale traditionnelle, la Fédération des syndicats indépendants de Russie (FNPR), hostile à toute forme de lutte, le syndicat de l’usine Ford l’a quitté très vite pour créer un syndicat libre et de lutte. Avec d’autres nouveaux syndicats émergents dans la branche (notamment celui de General Motors à Togliattigrad), ils ont même formé, en juillet 2006 lors du Forum social de Russie, un nouveau syndicat des travailleurs de l’automobile.

La position de la direction, pourtant étrangère et habituée aux négociations, étonne par sa dureté. Malgré des négociations qui ont duré trois mois, aucun des points proposés par le syndicat n’a été intégré dans le projet d’accord d’entreprise, qui se borne à reproduire le Code du travail russe. Selon Alexeï Etmanov, la direction a tout simplement pris goût aux méthodes de management classiques en Russie. « Ils croient que, comme dans la plupart des entreprises du pays, ils peuvent imposer leur loi aux ouvriers et ne pensent pas que nous sommes capables de défendre nos droits », déclare-t-il à ce sujet. « Mais, pour le coup, ils se trompent complètement », rajoute-t-il.

Pour donner une idée des conditions de travail dans cette usine, pourtant hautement rentable et à technologie de pointe, voici quelques éléments : salaire mensuel moyen de 19 000 roubles (540 euros), postes sans assignation fixe (les ouvriers passant de l’un à l’autre), refus systématique de respecter les congés dûs, flexibilité maximale, accumulation d’heures supplémentaires, nombreuses tâches dangereuses et néfastes pour la santé. A rajouter, bien sûr, une disproportion énorme entre les salaires ouvriers et ceux de la direction...

Rappelons que ce n’est pas la première action collective menée par les salariés de l’usine. L’été 2005, après une grève du zèle de plusieurs semaines, ils avaient déjà obligé la direction à augmenter les salaires de 14,2 %.

Ébranlée par la fermeté des ouvriers, la direction de l’usine Ford a déclaré à la presse, le 9 février 2007, à 5 jours de la grève, qu’elle concédait une augmentation de salaire de 14 à 20%, selon les catégories. « Ils veulent nous calmer en nous donnant l’aumône », c’est ainsi qu’a commenté ce geste Alexeï Etmanov. Le leader syndical a assuré que la grève aurait lieu de toute façon, n’ayant pas pour objet principal le salaire mais les conditions de travail dans leur ensemble. La décision finale a été prise par le collectif des travailleurs, appelé par le syndicat à se prononcer le 13 février, la veille de la grève annoncée. Finalement la grève à Ford a duré une journée. La direction a tout de suite cédé et accepté presque toutes les revendications du syndicat

 

 

Grève à Severstal

 

Une grève vient de se terminer sur une victoire à l’usine « Karelski Okatich » (en République de Carélie), appartenant au puissant groupe sidérurgique Severstal. Pour éviter de passer sous le coup de la loi, les ouvriers du service des transports ferroviaires de l’usine ont fait grève sous forme d’acte de refus de travailler pour conditions de sécurité non garanties, invoquant l’état technique déplorable des locomotives. L’action s’est prolongée du 28 juin au 3 août et s’est soldée par l’acceptation des revendications par la direction. Il s’agit en priorité d’un redressement de salaire et d’une amélioration des conditions de travail.

Une des clés du succès de cette action est la bonne organisation des ouvriers, en majorité membres du syndicat alternatif Sotsprof, dont les dirigeants ont su mener de front négociations et démonstration de force.

Malheureusement, les lendemains de victoire sont plus amers. Quelques jours après la fin de cette grève d’un genre particulier, les ouvriers ont reçu un avertissement pour refus de travailler sans cause légitime, ce qui ouvre la porte à de possibles licenciements. Le syndicat Sotsprof s’est vu expulsé de son local syndical, et le procureur de la ville a ouvert une enquête sur les agissements « illégaux » des leaders syndicaux.

 

 

Grève à Avtovaz

 

La grève du 1er août 2007 des ouvriers de la chaîne de montage principale du géant automobile Avtovaz (voitures Lada, dans la région de Samara) a sonné comme un coup de tonnerre dans un ciel serein. Personne ne s’y attendait, cette usine étant dominée par le syndicat traditionnel FNPR fortement hostile à toute action d’opposition frontale à la direction. Et pourtant...

La colère montait depuis déjà longtemps, les ouvriers étant fort mécontents du niveau de salaire qui depuis 1994 perd en pouvoir d’achat du fait de l’inflation. Aujourd’hui, un ouvrier de base gagne à peine autour de 7 000 roubles par mois (200 euros). En conséquence, les ouvriers quittent massivement l’usine. Parmi ceux qui ont décidé de rester, certains ont trouvé le courage d’entamer une lutte collective pour l’augmentation des salaires. Pour la mener, un comité de grève a été mis en place au mois de juin 2007. Il a transmis la liste des revendications à la direction d’entreprise, au premier rang desquelles se trouve l’augmentation du salaire. La direction n’ayant pas réagi, ni aux revendications (signées collectivement par une grande partie des ouvriers), ni à la grève du zèle qui les accompagnait, décision a été prise de se mettre en grève. La date avait été déclarée une semaine auparavant : le 1er août.

Personne n’y croyait vraiment parmi les commentateurs, l’usine comptant plus de cent mille salariés, peu organisés et restant par inertie membres du syndicat traditionnel. De plus, dans les journées qui ont précédé la grève, la direction a tout fait pour dissuader les ouvriers dissidents : menaces divulguées par les chefs d’ateliers et les contremaîtres, convocations des « meneurs » à des entretiens musclés, appel à la police sous prétexte de « menace extrémiste » dans l’usine. Ainsi, un des ouvriers militants, Anton Vetchkunin, a été arrêté sur son lieu de travail par les forces de l’ordre, à quelques jours de la grève annoncée. Motif invoqué : distribution de tracts à caractère extrémiste.

Malgré tout, la chaîne de montage a bien été arrêtée, le 1er août, comme prévu, de 10h45 à 16h00. Et une assemblée a eu lieu devant l’entrée de l’usine, où les grévistes chantaient et dansaient, exultant d’avoir trouvé le courage d’un tel acte. Autour de 2000 ouvriers ont participé à la grève. Pour éviter les répressions, il a été décidé collectivement d’en faire une grève d’avertissement et de reprendre le travail au démarrage du second tour. Mais cette grève de quelques heures a fait beaucoup parler d’elle. Tous les médias la citaient et des discussions publiques se sont déroulées sur le bien-fondé de la grève. Elles ont fait apparaître un large soutien de la population aux ouvriers grévistes.

Parmi les éléments ayant joué un rôle facilitateur il faut évoquer l’aide active dispensée par le syndicat alternatif « Edinstvo » (Unité), très minoritaire dans l’usine, mais très actif. Il faut également parler des actions de soutien organisées par les réseaux de militants politiques et syndicaux, y compris des piquets de protestation devant les représentations du groupe dans différentes villes de Russie (comprenant Moscou, où des militants ont été arrêtés et condamnés à plusieurs jours de prison pour « action non autorisée »). Enfin, il faut préciser que la grève a été l’initiative propre d’ouvriers travaillant essentiellement dans trois ateliers, tous liés au montage et ayant une position clé dans le processus de production.

Cependant, si la réaction de l’opinion publique a été positive, celle du syndicat traditionnel et de la direction l’a été beaucoup moins ! La direction du syndicat traditionnel s’est complètement désolidarisée de l’action, présentée publiquement par son dirigeant comme une provocation d’extrémistes. Quant à la direction de l’usine, elle a décidé de nier les faits et transmis des communiqués selon lesquels rien ne se serait passé. Malgré la promesse faite d’ouvrir les négociations avec, pour représentant des ouvriers, Petr Zolotarev, président du syndicat « Edinstvo », deux semaines après la grève, les négociations n’ont même pas débuté. Pire encore, les mesures de répression ont commencé...

 

 

Répression patronale à Avtovaz

 

Une semaine après la grève, les ouvriers qui ont participé à la grève de cinq heures ont commencé à recevoir des avertissements pour refus de travailler sans cause légitime, des amendes et autres peines disciplinaires. Au total, au 16 août, plus de 170 ouvriers sont concernés par ces mesures répressives. Deux ouvriers, dont l’un est membre du syndicat alternatif « Edinstvo », ont reçu un avis de licenciement. Et les mesures de répression continuent.

Le comité syndical « Edinstvo » s’apprête à mener une bataille juridique pour défendre les participants à la grève. Il s’est opposé au licenciement d’Anton Vetchkunin, responsable syndical d’« Edinstvo » et à ce titre plus protégé. Cependant, le syndicat traditionnel FNPR a donné son aval quant au licenciement du second ouvrier, Alexeï Vinogradov, victime de la trahison de son propre syndicat.

Le syndicat libre « Edinstvo » s’engage à défendre tous les ouvriers réprimés, sans égard à leur appartenance syndicale, mais la tâche est gigantesque et dépasse de loin les moyens organisationnels et matériels de ce syndicat minoritaire (il regroupe au maximum 700 ouvriers sur les 100 000 ??? au total). Aussi a-t-il besoin d’aide, y compris pour compenser les pertes matérielles encourues par les grévistes.

L’affaire est de taille. Il s’agit de démontrer aux ouvriers de l’usine et, plus largement à l’opinion publique :

1. que les syndicats doivent et peuvent être des syndicats de lutte indépendants du patronat ;

2. que la grève est possible, que c’est un droit inviolable ;

3. que la solidarité, à l’intérieur du pays, comme au niveau international, est une valeur-clé qui permet de gagner les luttes.

La campagne de solidarité a déjà commencé en Russie même. Je me joins aux camarades du syndicat «Edinstvo» pour demander aux réseaux militants internationaux de participer à cette campagne d’une manière ou d’une autre.

 

 

APPEL DU COMITÉ SYNDICAL « EDINSTVO » AVTOVAZ AUX MOUVEMENTS SOCIAUX ET SYNDICAUX

 

Chers collègues !

Le salaire des travailleurs de l’usine Avtovaz perd progressivement en pouvoir d’achat. Lors des dernières élections régionales, l’un des slogans du parti du pouvoir « Russie Unie » était « le salaire à hauteur de 25 000 roubles – c’est possible ! ». La liste de ce parti était menée par les principaux dirigeants de l’usine Avtovaz.

Une fois élus, les députés de « Russie Unie » ont oublié leur promesse.

Les travailleurs du géant automobile Avtovaz, au désespoir de ne jamais obtenir une augmentation de salaire, se sont décidés à faire grève. Pour défendre leur dignité humaine, dès le mois de juillet 2007, les salariés de deux ateliers en particulier (le montage mécanique et la carrosserie) ont adressé aux dirigeants de l’usine leurs revendications concernant le respect des engagements électoraux du salaire à 25 000 roubles. Ils n’ont jamais reçu de réponses.

Le 1er août les salariés des ateliers 46-1, 45-2, Motor-3 et quelques autres se sont mis en grève pour défendre leurs revendications. La principale chaîne de montage a travaillé à vide pendant quatre heures. Le représentant de la direction, I. Ivanov, arrivé sur les lieux, a promis la venue prochaine à Togliatti du président du groupe Avtovaz, V.V. Artiakov et le démarrage des négociations avec les représentants des grévistes. Promesse a été également faite qu’aucune mesure répressive ne serait prise à l’égard des grévistes.

Les salariés ont à nouveau cru aux promesses et ont arrêté la grève, dans l’attente du début des négociations sur la hausse des salaires.

Les promesses se sont une fois de plus avérées mensongères.

L’employeur n’a pas accepté les négociations. Pire, en violation du Code du travail (art.414) qui interdit les mesures disciplinaires contre les grévistes, l’employeur a adressé des avis disciplinaires à 170 salariés (pour l’instant) et a licencié deux d’entre eux.

Nous, comité syndical « Edinstvo », nous nous adressons à tous les mouvements sociaux et syndicats pour vous demander de soutenir les ouvriers victimes de l’arbitraire du patronat. La nouvelle direction d’Avtovaz se présentait comme professionnelle et partisane du respect de la loi et de l’ordre dans les entreprises russes. Or, au lieu de la loi et de l’ordre, les dirigeants ont fait la preuve de leur incompétence et de leur appât du gain facile. Ils se sont achetés en masse des véhicules tout-terrain luxueux et ont fondé une société de gestion à Moscou où les salaires du personnel dépassent de plusieurs dizaines de fois le salaire des ouvriers de l’usine. L’incompétence dans la gestion de l’usine a conduit au départ massif de ses ouvriers, à la baisse de la production, à l’arrêt des programmes sociaux pour les ouvriers et donc, en conséquence, à leur appauvrissement.

Une campagne de solidarité et de protestation de l’opinion publique russe et internationale obligera à mettre un terme aux répressions illégales à l’encontre de gens gagnant leur pain et nourrissant leur famille au prix d’un dur labeur.

Nous vous demandons d’envoyer à l’adresse de la direction d’Avtovaz des lettres de protestation.

Nous vous demandons, dans la mesure du possible, d’envoyer vos dons sur le compte en banque du syndicat « Edinstvo ». Nous garantissons que l’argent ainsi reçu sera entièrement transmis aux ouvriers grévistes illégalement et injustement frappés par les répressions.

D’avance merci !

Le Comité syndical « Edinstvo »

 

Contacts :

Président du comité syndical Petr Zolotarev, fax : (+7-8482) 53-41-48, e-mail profedinstvo@yandex.ru

Ou Carine Clément : info@ikd.ru

 

Pour aider financièrement :

Le syndicat “Edinstvo” n’a pas de compte bancaire en devises et, étant donné la nouvelle législation en Russie, il vaut mieux ne pas recevoir d’argent de l’étranger. Avec l’accord de Petr Zolotarev, je mets mon compte en banque français à disposition pour ceux qui voudraient faire des dons. Contactez-moi à l’adresse info@ikd.ru (Carine Clément, don Avtovaz)

 

Pour envoyer des lettres de protestation :

Adresse : 445633 Région de Samara, ville de Togliatti, Chausse Iuzhnoi, 36, OAO « Avtovaz »

Président du groupe Avtovaz V.V. Artiakov

Tél à Togliatti : (+7 8482) 73-82-21, fax (+7 8482) 757274

Fax à Moscou (+7 495) 970-11-02, tél. (+7 495) 970-11-00

 

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Ilya Boudraïtskis et Mariya Kourzina - RUSSIE Gauche anticapitaliste et luttes sociales

Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

Politique

N° 530-531 août-octobre 2007

RUSSIE

Gauche anticapitaliste et luttes sociales

Cf. aussi : [Russie]

Ilya Boudraïtskis et Mariya Kourzina

Ilya Boudraïtksis et Mariya Kourzina sont membres de l’organisation « Vperiod » (« En avant »), qui a établi des relations avec la IVe Internationale. Cet article a tout d’abord paru dans Levaya Politika (Politique de gauche) n° 01 2007, revue trimestrielle dirigée par Boris Kagarlitsky.

Le langage de la gauche radicale contemporaine en Russie apparaît comme étonnamment archaïque. Cela relève non seulement de l’habitude, mauvaise mais pardonnable, d’employer une phraséologie. Une telle stagnation linguistique témoigne aussi de l’ossification de la pensée.

Il faut s’interroger sur ce que signifie, par exemple, cette association de mots : « travail dans le milieu de gauche » ? Cela désigne-t-il le processus technologique d’association ou bien celui de la redistribution des ressources ? Et le « travail avec les travailleurs » ou « avec la jeunesse », c’est quoi ? S’agit-il du développement du mouvement ou de son instrumentalisation et son adaptation aux tâches de sa propre reproduction ? Les accusations des plus proches de « réformisme » méritent une mention particulière ; ils vont de pair avec la manifestation de son propre « révolutionnarisme ». Ceux qui se pavanent avec une telle phraséologie ne tentent nullement de comprendre pourquoi et comment dans cette société concrète la révolution peut et doit avoir lieu. Car la révolution n’est pas le fruit des circonstances de la vie des gens, aussi insupportables qu’elles puissent être, mais le fruit de l’activité des gens dans ces circonstances.

A notre avis il est temps de mettre fin à l’existence d’une gauche qui se conçoit en tant qu’industrie des réponses prêtes à l’emploi, sans date de validité indiquée et, de plus, ni reprises ni échangées. Certes, si l’on conçoit l’organisation socialiste comme une direction irremplaçable et par définition « efficace », il serait difficile de trouver un modèle meilleur. Le problème c’est que dans la réalité objective il n’y a pas de place pour un tel mécanisme de production de réponses estampillées valables.

Si l’on veut trouver sa place dans les événements, il faut être capable de saisir le moment présent et d’analyser la situation actuelle dans toute son ambiguïté et dans toutes ses contradictions.

 

 

Les syndicats

 

Les organisations syndicales ont constitué la partie la plus grande et la plus avancée du mouvement social en Russie durant les dernières années de l’URSS et l’ère post-soviétique. Actuellement, elles apparaissent comme des forces sociales organisées et conséquentes dans leurs luttes, et leur importance grandit sans cesse. Cependant, une tentative d’appréciation objective (même quantitative) de l’envergure et du niveau d’activité des syndicats en Russie se heurte inévitablement à des difficultés non négligeables, qui relèvent en premier lieu de la méthodologie.

De nos jours, l’économie russe emploie environ 69 millions de personnes, auxquelles il faut ajouter sans doute environ 5 millions de chômeurs (les agences pour l’emploi en enregistrent environ 1,5 million). Le nombre de membres des différents syndicats réunis se monte à 31,5 millions de citoyens de la Fédération de Russie, si l’on reprend les données des syndicats eux-mêmes. Parmi eux, la FNPR (1) réunit 29 millions de membres (91,2 % de l’ensemble des syndiqués), la Confédération pan-russe du travail jusqu’à 1,5 million de membres (4,7 %), Sotsprof (2) jusqu’à 500 000 (1,6 %), les autres fédérations et les organisations indépendantes encore environ un demi-million (1,6 %).

Ainsi, l’activité syndicale concerne 42,5 % des travailleurs russes. Par comparaison, en France, aux Pays-Bas et en Espagne, ce chiffre ne dépasse pas 15 % ; en Allemagne, en Suisse, en Italie, au Portugal, en Autriche et en Grande-Bretagne, il est compris entre 20 % et 40 % ; en Norvège, en Belgique, au Danemark, en Suède, entre 50 % et 90 %. A première vue, le tableau semble pleinement rassurant. Mais, paradoxalement, le niveau de participation des travailleurs russes aux syndicats ne peut être considéré que comme extrêmement bas.

L’activité syndicale mondiale n’est nullement homogène. Il existe non seulement de sérieuses différences mais aussi des divergences dans les formes d’organisation, dans la pratique, dans l’importance du travail et du militantisme syndical. Les petits syndicats de France et d’Espagne apparaissent comme l’avant-garde des luttes ouvrières. Y militer, selon leur conception, ressemble à ce qu’ici conviendrait à l’appartenance à des organisations politiques. De plus, l’influence de ces syndicats, leur capacité de mobiliser et d’organiser les grèves s’étend considérablement au-delà de leur base militante stricto sensu. Les luttes collectives et les accords collectifs concernent dans ces pays 70 % à 90 % des travailleurs. Il existe en outre un modèle « scandinave » de syndicat : c’est une organisation pour qui le rôle de mécanisme de redistribution de l’État-providence s’inscrit dans l’ordre législatif, avec des effectifs importants (puisque l’obtention de la protection sociale dépend de l’appartenance à un syndicat), fortement centralisée, avec une machine lourde, dont les décisions se prennent rarement grâce à un débat ouvert, mais qui possède une influence directe sur l’organisation de la production en dehors des processus de discussions collectives.

Il est évident que la situation des syndicats russes ne relève ni de l’un, ni de l’autre schéma. Par conséquent, en règle générale, elle se rapproche plus ou moins des deux schémas à la fois. Il est certainement possible, bien que cela ne soit pas toujours pertinent, de dresser un parallèle entre les syndicats combatifs de France et les syndicats « alternatifs » de Russie (bien qu’ils ne soutiennent pas la comparaison aussi bien pour les effectifs que, de manière encore plus forte, pour l’influence, ils utilisent des méthodes semblables de lutte et d’organisation). Mais définir la FNPR, en suivant strictement le même parallèle, comme un syndicat « jaune » ou, mieux, comme un syndicat « à direction jaune », appelle des doutes sérieux et bien-fondés.

Les syndicats « alternatifs » sont en Russie issus de l’onde de la perestroïka et de l’essor du mouvement social, dans lequel ils jouèrent un rôle central. Cependant, le déclin rapide de l’activisme social, engendré par les cruelles désillusions des idéaux du « capitalisme démocratique », a eu pour conséquence que ces syndicats ne se sont pas formés comme des organisations massives de classe travailleuse. Ils ne parviennent à se maintenir en tant qu’organisations massives que dans quelques secteurs, là où la classe ouvrière est soudée et où l’on a une haute concentration ouvrière dans le cadre de l’entreprise : dans la branche charbon le NPGR (3), dans les transports le RPD (4), le RPLBJ (5), les syndicats de pilotes, des contrôleurs aériens. Dans tous les autres secteurs, les syndicats « alternatifs » ne sont que des petits groupes de la minorité consciente des travailleurs salariés.

Aujourd’hui, tous les syndicats indépendants ne représentent en Russie que 7-8 % des travailleurs organisés (c’est-à-dire 3 % à 3,5 % de l’ensemble des salariés). Pourtant c’est à l’intérieur de ce petit segment du mouvement social, que se produisent actuellement des processus extraordinairement importants pour l’ensemble de la société, et avant tout en lien avec l’apparition et le développement d’organisations ouvrières indépendantes dans les multinationales et les grandes corporations russes. C’est le syndrome de la demande toujours plus grande de l’auto-organisation collective de classe. De tels syndicats naissent dans des contextes nouveaux, dans le milieu des jeunes travailleurs, dans des entreprises qui connaissent le management de nouvelle génération (souvent étranger), c’est-à-dire en dehors des vieilles relations de travail fondées dans les entreprises « soviétiques » sur les intérêts interclassistes « de l’ensemble du personnel », du directeur à la femme de ménage.

Cette représentation s’est longtemps conservée à cause de la coïncidence partielle et paradoxale des intérêts des travailleurs et du vieux corps de direction sur la question de la préservation de l’entreprise, des lieux de travail, des rapports verticaux équipe-administration. Qui plus est, cette construction a atteint l’apogée de son développement quelques années après la fin de l’Union Soviétique, au milieu des années 1990, en plein mouvement de privatisations. « Ne nous donnons pas à des étrangers ! » : ce slogan rassemble les ouvriers et les directeurs « de l’ancienne génération », en lien avec l’équipe, dans des dizaines et des centaines d’entreprises, à l’image de la TsBK de Vyborg (6).

La FNPR, dans sa conception actuelle, c’est-à-dire, au fond, comme un ensemble de relations corporatistes à l’intérieur de l’entreprise, est le produit de cette contradiction et de cette situation paradoxale. Par conséquent au moment où le processus de redistribution de la propriété fut terminé, quand le conflit des dirigeants et propriétaires de « l’ancienne » et de « la nouvelle génération » est passé au second plan, au profit de l’opposition de classe, le terrain sur lequel cette organisation a grandi et s’est maintenu a disparu. Le reflet de cela se trouve dans le changement de l’appartenance partisane de la fédération, qui passe du KPRF (7) à Russie Unie (8). Le temps du paternalisme et de l’unité interclassiste passé, arrive le moment de se prosterner aux pieds du vainqueur.

Pour la bourgeoisie victorieuse la FNPR est ainsi apparue comme n’étant pas nécessaire. Elle ne défend pas les travailleurs (et même souvent trahit directement leurs intérêts), et en même temps elle est parfaitement inefficace comme instrument du patron. De fait, les uniques groupes sociaux qui restent directement intéressés par le travail de cette organisation sont les « couches intermédiaires » : les chefs d’équipe, les contremaîtres, les chefs d’ateliers et de services, les managers adjoints… La particularité de la situation de cette couche intermédiaire est qu’elle apparaît comme le « détachement d’avant-garde » de la direction dans l’entreprise. Sa tâche — motiver et surveiller — est extraordinairement complexe. La situation psychologique est plus qu’inconfortable car, alors qu’elle se trouve en permanence au milieu de simples travailleurs, elle doit suivre la ligne de la direction, bien que sa situation salariale la rapproche plus de ses subordonnés que de celle-ci. « Chez eux parmi des étrangers, étrangers parmi les leurs ». Dans cette situation, la FNPR en tant que structure corporatiste, d’atelier, tout en étant détenteur de moyens d’encouragement — poutiovki (9) etc. — et accélérateur de promotion, reste irremplaçable.

Ni par sa composition, ni par son rôle dans les rapports de production et dans la vie sociale, ni par sa politique, la FNPR ne peut prétendre à l’appellation de « syndicat ». Néanmoins elle joue un rôle très important dans le mouvement ouvrier et social en Russie. Mais ce n’est pas grâce à ses militants de base « de combat » mais comme réservoir énorme et presque sans fond pour la canalisation de la protestation sociale et aussi comme instrument le plus efficace pour discréditer le travail syndical en tant que tel.

Par conséquent, selon nous, on pourrait dire avec raison que les effectifs réels des organisations syndicales en Russie, d’après les décomptes les plus optimistes, ne dépasse pas 3 millions de personnes soit 4 % de l’ensemble des travailleurs. Cela représente les syndicats « alternatifs » et certains secteurs les plus sains de la FNPR.

Les syndicats « libres », dans la plupart des cas, rassemblent une minorité active de travailleurs de l’entreprise, ce qui les place sous les coups de l’administration, et ainsi ne leur permet pas de participer de plein droit à la conclusion d’accords collectifs. Souvent, les syndicats indépendants n’ont pas de « second échelon » d’animateurs et le licenciement de quelques leaders prive les membres de la base de la capacité de lutter et conduit souvent à la destruction de l’organisation qui disparaît avant de démontrer en justice l’illégalité du licenciement. D’un autre côté, les membres des syndicats « alternatifs », en règle générale, se distinguent par un haut niveau de conscience et par un désintéressement dans la lutte, plus unis et préparés à résister aux attaques contre l’organisation. Quant à l’appartenance en masse à la FNPR, bien souvent elle n’est pas produite par une aspiration délibérée à entrer dans une organisation de travailleurs mais par des motivations complètement différentes : suggestion du service du personnel, habitudes, perception du syndicat comme source de biens (poutiovki, places dans les jardins d’enfants…).

Les difficultés sérieuses tant pour les syndicats « alternatifs » que pour les syndicats combatifs de la FNPR résident dans les rapports avec leur propre direction. Ils apparaissent comme des organisations de classe et de combat au niveau local, mais leurs structures nationales ne sont souvent pas construites sur des bases transparentes et démocratiques. On observe un éloignement entre la direction et la base. La direction nationale joue un rôle de centre de coordination, de fournisseur d’informations, de soutien juridique et matériel mais pas réellement d’institution active et représentative sous contrôle des militants de base. L’indépendance de la direction permet à de simples individus d’utiliser cette situation à des fins personnelles. Les syndicats combatifs de la FNPR, en raison des particularités déjà décrites ci-dessus de la structure de cette organisation, en cas de radicalisation et d’opposition ouverte à l’employeur, entrent souvent en conflit direct avec la direction locale ou de branche, ce qui entraîne soit la défaite du militantisme actif, soit l’autonomisation du syndicat, qui quitte la Fédération.

 

 

Les mouvements sociaux

 

La stabilisation des rapports du travail et le réveil des syndicats n’ont pas par hasard coïncidé avec l’offensive contre la sphère sociale. A la fin des années 1990, la privatisation de la production se trouvait dans sa phase finale. Par contre les transports, les infrastructures, le logement, les organismes de santé, de formation, de science et de culture, le système des retraites, soit une tranche énorme de la propriété publique, n’avaient pas encore été touchés. En même temps, les garanties que l’État apporte au monde du travail et aux sphères sociales demeuraient un obstacle à l’adhésion de la Russie à l’OMC.

Le premier coup fut porté par le biais de la modification de la législation du travail et simultanément par la restriction des libertés démocratiques. Les actions de masse du début de la décennie n’ont pas encore été oubliées par l’élite russe. La restriction des droits d’organisation et de réunion ainsi que la mainmise sur l’espace médiatique avaient pour but de garantir sa domination et de légitimer la répression en cas de « fureur populaire ».

Ces contre-réformes ne furent pas menées de front, mais portaient atteinte à un secteur de la population tout en préservant l’indifférence de la majorité. L’adoption de ces lois a traîné des années. Ainsi, la modification du code du travail fut présentée par le gouvernement russe dès le milieu des années 1990 mais la nouvelle version ne fut adoptée qu’en 2001 ; la réforme des retraites a pris plus de cinq ans ; commencée en 1993, la réforme de l’éducation n’est toujours pas terminée. Plus tard, l’adoption forcée des lois antisociales, même moins destructrices, fut plus rapide, mais la société russe, vaincue par les coups du début des années 1990 et plongée dans la frustration, n’a pas été capable de construire une stratégie de résistance sur le long terme. Enfin, le contenu réel des projets de lois adoptés ne fut pas compris par de larges couches de la population, et le travail d’explication de l’opposition n’a pas été capable de rivaliser avec la propagande des mass media néolibéraux.

Au total, environ 300 000 personnes prirent part aux très massives « journées d’actions unifiées » contre le nouveau code du travail, organisées à l’appel des syndicats « alternatifs », mais seulement une minorité d’entre eux pris part aux meetings et aux grèves d’un jour. En réponse à la réforme des retraites seulement une protestation passive eut lieu : les citoyens ne placèrent pas leur argent dans les fonds non étatiques, ce qui a conduit à l’échec des plans du gouvernement.

La confiance croissante dans ses capacité a conduit l’élite bourgeoise à accélérer le rythme de l’élaboration des projets de réforme et de leur examen par le Parlement. La composition de la Douma d’État, transformée après les élections du printemps 2003 en un organe de pure forme, y a contribué. Ainsi, la tristement célèbre loi fédérale 122, déposé au Parlement a l’automne 2004, fut signée par le président la même année (10). Le code du logement, adopté en 2005, a franchi en une seule année toutes les étapes, de son élaboration à son entrée en vigueur (11) ; et le dispositif complexe de projets concernant la privatisation de l’éducation, de la science et de la culture fut déposé et examiné par le Parlement au cours de l’automne 2006.

Les conséquences de ces réformes ont déjà touché des couches très différentes de la population : des ouvriers, des retraités, des étudiants et les jeunes sans emploi. La révolte contre la loi fédérale 122 au début de 2005 fut le premier signal fort de la résistance venue de la base. Les actions de protestation, dont une majorité revêtit un caractère radical, se déroulèrent dans presque 600 villes, c’est-à-dire en fait dans tous les chefs-lieux de rayons. Les premières manifestations, qui commencèrent dès après les fêtes de fin d’année, revêtirent plus spécialement un caractère spontané et ne furent que faiblement marquées par l’influence des partis de l’opposition « officielle », qui n’ont pris conscience de l’importance des faits et tentèrent de reprendre le contrôle du mouvement seulement lorsque localement des organes d’auto-organisation se mettaient en place et en action . Et bien que le mouvement ait rapidement décliné, son importance fut décisive pour la suite du développement du mouvement protestataire.

Les coordinations des conseils (KS), formés sur la vague de la « révolution de coton », attirèrent des éléments les plus divers, depuis les militants de petits groupes de gauche jusqu’à des personnes qui pour la première fois témoignèrent de l’intérêt pour le processus social.

Dans ce contexte, eut lieu en avril 2005 le premier Forum social russe, réunissant plus de 1000 participants, sur la base de la représentation des KS régionaux. Ce fut un essai de structuration du mouvement au niveau national et de sa politisation, en élaborant un programme alternatif global à la politique antisociale du Kremlin.

L’adoption d’un nouveau code du logement et d’une série de lois connexes donna une nouvelle impulsion au développement de la protestation sociale. La particularité de cette réforme est qu’elle heurte de manière directe les intérêts de tous les citoyens de Russie. Autour de la question du logement des milliers d’initiatives ont eu lieu, concernant tant la gestion que les constructions, les problèmes des foyers, la situation du fonds des logements, les charges locatives (12), l’augmentation des loyers, le droit au logement, les droits des investisseurs dupés, etc. En dépit de la similitude des problèmes liés à l’habitation (la contradiction entre les intérêts des habitants et ceux des entreprises de BTP), on ne parvint pas à des revendications unifiées. Les tentatives répétées pour coordonner ces initiatives se sont heurtées à l’incompréhension réciproque et à la focalisation des conflits sur les problèmes locaux.

L’existence de contradictions entre les groupes sociaux particuliers, apparues au cours du mouvement de protestation, est en général un obstacle pour son développement. L’approfondissement du processus de privatisation de l’éducation, de la science et de la culture a entraîné de même la protestation sans ambiguïté des étudiants et des travailleurs de ce secteur. Cependant, l’élaboration d’une position de protestation coordonnée pose un grand problème. La réalisation de cette réforme suscite des craintes de différentes natures. Les étudiants sont mécontents de l’attaque contre la gratuité de l’éducation, alors qu’une partie importante des professeurs espère qu’elle améliorera leur situation matérielle. Dans le même temps, les professeurs du supérieur agissent contre l’introduction de la sélection d’accès aux études (13) et les parents d’élèves calculent que cela leur épargnera la nécessité de payer des répétiteurs. Les scientifiques qui s’occupent de sciences fondamentales sont inquiets de la perte d’indépendance de l’Académie des Sciences et craignent la fermeture de leurs instituts ; et leurs collègues spécialistes de la recherche appliquée ont un avant-goût de la réception de financement complémentaire. L’autofinancement de l’enseignement secondaire place de fait l’ensemble des travailleurs des écoles en situation de concurrence réciproque.

 

 

Lorsque la politique commence

 

Tout au long de l’histoire post-soviétique la nouvelle classe dominante, intrinsèquement liée à l’appareil d’État, fut le seul sujet qui a créé ses institutions politiques et ses représentations politiques dans la société en tant que telle. On peut considérer les années 1990 et le début des années 2000 comme une forme de « solitude de la bourgeoisie », édifiant les structures de prise de décision en coordination avec ses intérêts, sans impliquer de participation de la société en tant que telle. La guerre unilatérale contre la majorité, qui se manifeste par les privatisations, suppose la fondation d’un régime politique se trouvant disposé à faire preuve d’empressement dans l’agression et vis-à-vis de toutes les nouvelles attaques contre le milieu social, les lieux de travail et les niveaux de vie. Ce n’est pas par hasard que le commencement des contre-réformes sociales radicales a coïncidé avec les contre-réformes politiques, qui débutèrent par la fusillade du Parlement et l’introduction de l’état d’urgence de courte durée en 1993 (14). Un tel système, en raison de sa nature même, n’a pas laissé (et ne laisse toujours pas) de place à l’opposition par en bas dans sa dimension politique.

Pour les représentants des organisations ouvrières et du mouvement social, toute tentative de s’inscrire dans les politiques publiques existantes les soumet à la pression colossale de la corruption et de la manipulation des institutions actuelles. Chaque nouveau cycle électoral conduit à la création d’un panel de formations quasi politiques, qui, tel un tsunami, menace de noyer ce qui reste d’initiatives indépendantes. La grande question à laquelle nous sommes confrontés, c’est comment le mouvement peut dans ces conditions préserver son indépendance, demeurer hors de la culture politique dominante et élaborer des programmes alternatifs clairs capables d’assurer aux travailleurs un instrument indépendant qui parle de leur propre voix et qui lutte pour changer leur condition.

Cependant, actuellement, la gauche russe n’a pas les forces de proposer quoi que ce soit allant dans ce sens. En existant hors du champ politique construit pour la bureaucratie et les corporations, la gauche se trouve sous son influence permanente, en interagissant inconsciemment avec lui et en imitant sa stratégie dans les rapports avec les mouvements sociaux. En aspirant à l’autoaffirmation, les groupes de gauche tentent d’utiliser les syndicats et les initiatives à la base pour affirmer leur point commun : entériner des programmes particuliers. Les grèves et les actions de protestation dans le domaine du logement, les actions de solidarité ouvrière et les manifestations contre les conséquences des réformes sont des sommets attirants et accessibles pour être les premiers à y planter son drapeau ou ses logos partisans propres. Aux yeux des militants sociaux peu expérimentés, un semblable rapport efface souvent pratiquement les différences entre la gauche radicale et des politiciens bourgeois, intéressés par les succès électoraux ou le fait d’être les représentants de leurs intérêts commerciaux concrets.

Il faut essayer de dépasser la méfiance réciproque entre les mouvements sociaux et la gauche ainsi que la crainte d’une instrumentalisation mutuelle. La situation considérée comme usuelle aujourd’hui, et jouant le rôle d’une norme, conduit les syndicats ou les animateurs des mouvements sociaux à voir les militants politiques comme des auxiliaires gratuits, à l’image du « donne, apporte et va-t-en » (15), disponibles quand il faut conduire un piquet ou organiser une demande au député mais décidément inutiles voire nuisibles pour le travail « réel ». « Laissez la politique dehors !» et « Nous soutenons qui nous aide !», voilà deux slogans dans lesquels se reconnaît l’écrasante majorité des militants du mouvement social. En retour, la gauche leur rend la monnaie de leur pièce.

Ainsi, la toute première question pour les socialistes, pour les partisans d’un véritable changement de société, demeure la recherche de la liberté d’action dans le mouvement, d’une rupture véritablement décisive avec l’approche technicisée et consommatrice du mouvement social revendicatif. L’immersion dans le mouvement, la présence en son sein avec des positions indépendantes fondées sur une véritable alternative politique, est la seule réelle possibilité pour l’expression adéquate d’une perspective de gauche dans l’espace public. Une telle immersion, une présence au sein de la classe, non seulement ne signifie pas pour la gauche la perte de son identité ni le refus de toute forme d’offensive sur le plan politique mais, au contraire, réunit les conditions lui permettant de commencer à exister.

 

 

Le rôle de la gauche

 

On peut distinguer quatre points de départ qui marquent en même temps la faiblesse du mouvement social et de la gauche russes et la possibilité pour eux d’avoir un développement coordonné et une croissance commune : les problèmes de la diffusion et de la réception d’informations ; le faible degré de coordination et d’interaction ; l’insuffisance de militants préparés ; l’impossibilité d’avoir une mobilisation de masse.

Qu’il soit de gauche, social et revendicatif ou syndical, le mouvement en Russie se trouve aujourd’hui dans des conditions d’isolement médiatique. L’absence d’intérêt pour son activité et même la désinformation frontale auxquels se livrent les mass médias ne sont qu’une partie du problème, bien qu’il soit important du point de vue de la propagande et de l’organisation de la résistance massive. Non moins grave est la question de l’échange d’informations et d’expériences à l’intérieur même du mouvement. Le niveau actuel de communication permet à peine de faire connaître les faits concrets de répression. Pour des larges campagnes de longue durée cela est insuffisant.

L’information sur les événements fonctionne (surtout par Internet) à la manière d’un kaléidoscope, alors que nous avons besoin qu’elle soit généralisée, permette la recherche des tendances, des points de contacts, des revendications et des approches communes. Aujourd’hui ce travail est le fait des sociologues — en premier lieus il faut saluer le rôle joué par l’Institut d’action collective (16) — plus que des politiques, ce qui marque malheureusement son caractère.

Sans surmonter la réserve extrême du mouvement social et sans dépasser la sous-culture de la gauche, sans la création d’un espace général de communication, il est impossible de parler de perspectives de politisation des mouvements sociaux ni de la prise de conscience de leurs intérêts généraux. Dans ce contexte, les campagnes de solidarité jouent un rôle précis. Elles sont importantes et le resteront — et devraient être pour les mouvements sociaux non seulement une méthode de résolution de leurs problèmes spécifiques (pas toujours assez efficace), alors que la gauche ne devrait pas y voir uniquement une démonstration autosuffisante de leur lien formel avec la classe. De telles actions communes doivent au contraire devenir le champ de convergence active et successive de la conscience courante des mouvements protestataires et des syndicats, mettant à l’ordre du jour la question de leur représentation politique et, par conséquent, celle de l’alternative politique.

Par rapport à une campagne de isolée de solidarité, l’apparition des coordinations de conseils et des comités de solidarité syndicale a constitué un pas en avant. Conçus comme des lieux permanents pour échanger des opinions et élaborer des programmes d’action globaux, éditant des publications en commun, ils ont permis l’apparition de larges structures sur le plan national : les forums sociaux et l’Union des coordinations des conseils (SKS). L’efficacité de telles structures dépend des circonstances précises, des exigences du moment, exprimées à un certain niveau de conscience pour chaque forme concrète en tant que nécessité pratique. De plus, les militants politiques doivent encore lutter pour pouvoir participer à égalité avec les autres à ces initiatives.

Le défit de cadres formés est un problème général pour la gauche, le mouvement social et les syndicats. D’une part, il existe un manque criant de militants compétents des mouvements sociaux et un déficit de formation et d’auto-formation. Dans ce sens, la question de la pénurie de cadres s’entremêle à l’insuffisance d’information et d’analyse à l’intérieur du mouvement. D’autre part, la gauche manque en général de rapports avec les actions sociales en cours, même s’il ne s’agit pas d’une lutte purement pratique mais d’un mouvement social ou syndical (c’est-à-dire de la généralisation politique d’une telle lutte, sentiment qu’un mouvement unifié a souvent de lui-même).

Comme on le sait, la théorie marxiste n’est pas seulement un produit direct de la lutte de la classe ouvrière mais en même temps elle est la généralisation de toutes ses expériences du passé. C’est pourquoi la préservation du marxisme comme pratique d’analyse politique est possible seulement si chaque expérience individuelle nouvelle n’est pas disséquée selon les canons établis mais est traitée en tant que faisant partie d’une expérience sociale cohérente qui évolue à son contact. Ainsi la formation des cadres est inséparable de l’insertion de la gauche au sein du mouvement de masse et de l’obtention du soutien politique des militants sociaux et des dirigeants des syndicats combatifs.

Un des problèmes majeurs demeure la capacité des mouvements sociaux à organiser la mobilisation de masse d’une part et d’autre part la croissance extrêmement réduite des groupes de gauche, tant quantitativement que qualitativement. Aujourd’hui la mobilisation contre la commercialisation des services publics (17) est sans doute la seule expérience d’un réel mouvement de masse capable de donner une réponse adéquate à la situation et de formuler des revendications unifiantes de manière à mettre dans les rues des centaines de milliers de manifestants. En même temps, tant ce mouvement que quelques autres de grande ampleur d’un caractère plus local, furent liés à des situations concrètes et de courte durée. Les initiatives qui ont surgi sur la vague de ces mobilisations se sont montrées, dans leur majorité, incapables d’élargir qualitativement leur présence dans la vie publique ni de construire leur activité sur une base régulière et méthodique. Si l’on excepte des raisons objectives en lien avec les particularités de la conscience courante des masses, ces résultats modestes s’expliquent par un manque aigu d’un large mouvement politique organisé.

L’incapacité criante de la gauche d’être présente et de prendre part aux mouvements, bien qu’elle le fasse de plus en plus, explique l’insignifiance du nombre de ses militants et son impossibilité d’attirer vers elle de nouvelles forces. On peut dire avec certitude qu’aujourd’hui la gauche met à profit à un très faible degré le potentiel d’accroissement de l’intérêt pour les idées anticapitalistes parmi la jeunesse et ne se montre pas disposée à réagir activement aux problèmes sociaux actuels en y apportant une polémique ouverte et convaincante, en donnant avec éclat et sans hésiter une interprétation alternative au large spectre des questions actuelles. Cet « isolement splendide » conduit aussi bien à des tendances sectaires et à la « réduction » de la participation des militants, qu’à l’effacement complet de leur position politique dans l’action quotidienne en tant que « bon militants sociaux ».

Indépendamment de toutes les différences objectives, la méfiance envers les formes politiques, envers la dimension politique des questions, n’est pas un trait distinctif de la situation en Russie. Le rejet fondamental des organisations politiques européennes dont faisaient preuve les mouvements sociaux, caractéristique du début des années 2000, s’est réduit au moment où la logique même de la résistance a poussé à rechercher une alternative active. Ainsi, par le « non » décisif à la constitution européenne, la gauche organisée est précisément devenue cette force qui a pu exprimer la prise de conscience croissante par la société du lien organique de la privatisation et de l’offensive contre le milieu social avec ses manifestations institutionnelles au niveau des États nationaux et de l’Union Européenne. C’est ce qu’on peut appeler le « retour du parti », fondé sur le lien et l’interaction profonde de la théorie et de la pratique, de l’expérience quotidienne de la lutte et de la tradition socialiste. Un tel changement de situation était lié non seulement au réveil de la société mais aussi à une révision profonde par la gauche de son expérience passée et de sa pertinence envers les problèmes de la situation actuelle.

Une telle révision est possible seulement sur la base du travail quotidien au sein du mouvement, en faisant la preuve d’une influence décisive sur l’élaboration d’une alternative politique intelligible et mobilisatrice. C’est précisément là-dessus qu’est fondé le principe même du programme de transition, de l’avancement de revendications claires et conséquentes, qui s’adressent aux larges masses, intrinsèquement en lien, grâce aux opportunités du moment, avec la nécessité de lutter contre la logique du marché, la nécessité du renversement conscient et définitif du capitalisme.

 

 

 

 

Traduction : Vincent B. (du russe) + annotations

Notes

1. La Fédération des syndicats indépendants de Russie (FNPR), créée en mars 1991, est issue du Conseil central des syndicats de l’Union Soviétique, qui sous le nom de « syndicat » était une des courroie de contrôle sur les salariés. Elle en a gardé la majorité des adhérents, des cadres et du patrimoine. Elle est dépendante du gouvernement pour la sauvegarde de son statut institutionnel et de son patrimoine.

2. La confédération Sotsprof est fondée en 1989, en opposition au modèle syndical du syndicat unique et plus tard de la FNPR. Sa direction a soutenu la restauration capitaliste et les réformes néolibérales mais sa base est souvent très combative et en opposition à ses propres dirigeants. Cependant, elle se concentre sur la défense de ses propres adhérents.

3. Syndicat indépendant des mineurs de Russie. Il est fondé en 1990 sur la vague des grandes grèves des années 1989-1990. La direction du syndicat insiste sur l’apolitisme de la fédération, la base est souvent beaucoup plus combative. Par exemple, les militants du NPGR furent à l’initiative de la « guerre des rails » de l’été 1998 (piquets de grève, blocages de voies ferrées) et réclamèrent la démission de Boris Eltsine.

4. Syndicat russe des dockers.

5. Union syndicale russe des brigades des cheminots de locomotives.

6. Vyborg est une ville de 80 000 habitants à la frontière finlandaise, sur le golfe de Finlande. TsVK est le combinat cellulose de la ville, qui produit du papier. Une lutte entre les salariés et les propriétaires a amené les travailleurs à s’emparer de l’usine, de mars 1998 à janvier 2000. La production du combinat est de haute qualité et dispose d’importants débouchés d’exportation mais la spéculation menée par les propriétaires depuis sa privatisation en 1994 l’a mené à la faillite. Les 2200 salariés de l’usine ont élu un « directeur populaire » et ont pris le contrôle de l’usine. Devant l’opposition des propriétaires et des pouvoirs locaux, et après deux tentatives d’invasion de l’usine par la police, l’expérience autogestionnaire a tourné court (cette lutte est décrite par Carine Clément, Les ouvriers russes dans la tourmente du marché : 1989-1999 : destruction d’un groupe social et remobilisations collectives, Éditions Syllepses, Paris 2000).

7. Parti Communiste de la Fédération de Russie (KPRF) fut fondé en 1993 sur les décombres du PCUS par l’appareil bureaucratique intermédiaire qui ne parvint pas à se recycler dans la restauration capitaliste autour d’une idéologie conservatrice se réclamant du communisme (version stalinienne) et du nationalisme grand-russe. Il est dirigé d’une main de fer par Guenadi Ziouganov.

8. Russie Unie est un parti néoconservateur constitué en 2001 pour soutenir Vladimir Poutine et lui donner une majorité parlementaire. Depuis 2003 ce parti détient 305 des 450 sièges de la Douma et 88 des 178 sièges du Conseil de la Fédération (la chambre haute). C’est suffisant pour modifier la Constitution à son gré. Son président, Boris Gryzlov, est le président de la Douma.

9. Des bons pour bénéficier des offres du comité d’entreprise (camps de vacances, colonies pour les enfants…).

10. Loi sur la « monétarisation » (commercialisation) des droits sociaux, qui signifie en clair que les plus démunis seraient privés de l’aide de l’État. La gratuité de certains services (exemple : la santé, les médicaments) est remplacée par une « compensation » financière. L’entrée en vigueur de cette loi provoqua de grandes manifestations en janvier 2005.

11. Le Code du logement est entré en vigueur le 1er janvier 2006. Son objectif est la privatisation du parc immobilier communal. Il met un coup d’arrêt à l’accession gratuite à la propriété qu’avait encouragé Eltsine pour privatiser les logements le plus vite possible. En outre, la gestion d’immeuble peut passer à des sociétés privées, qui sont choisies par les mairies si les copropriétaires ne le font pas eux-mêmes. Pour plus d’informations sur la politique du logement et les mobilisations en 2005 et 2006, voir Le Messager syndical, n° 32, http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article1777

12. Jilitchno-kommounalnoe khozaïstvo : ensemble des services domestiques attachés au logement (électricité, chauffage, espaces communs…).

13. EGE, Examen uni d’État. Introduit à partir de 2001, l’EGE est l’examen final des études secondaires et permet de faire une sélection à l’entrée de l’Université. Il sera généralisé en 2009.

14. Après son indépendance en juin 1991, la Fédération de Russie s’est placée dans la continuité institutionnelle de l’ancienne République Socialiste Fédérative de Russie (la RSFR, la Russie au sein de l’URSS), avec la même Constitution. Le dernier Soviet suprême de la RSFR a joué le rôle du Parlement. Composé majoritairement de communistes, il s’est opposé à la « thérapie de choc » néolibérale de Boris Eltsine. La situation a gravement dégénéré entre l’exécutif et le législatif et Eltsine envoya les chars bombarder le Parlement en 1993 et les troupes d’élite prendre le bâtiment d’assaut. On peut aujourd’hui voir au Musée d’Histoire Moderne de Moscou une des portes du Parlement criblée de balles. L’actuelle Constitution de la Fédération de Russie (présidentielle) fut promulguée à la suite de ce coup d’État.

15. L’expression russe « travail à la donne-apporte et va-t-en » désigne un travail de simple exécution du niveau le plus humble.

16. L’institut d’action collective est dirigé par la sociologue Carine Clément. Son site web (en russe : www.ikd.ru) publie des informations et des analyses des mouvements sociaux et des luttes syndicales ainsi que des bilans hebdomadaires.

17. Contre la loi 122 de janvier 2005, déjà mentionnée.

 

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Lioudmilla Boulavka - RUSSIE Premier forum social russe

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Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

Document

N° 511-512 novembre-décembre 2005 *

RUSSIE

Premier forum social russe

Cf. aussi : [Russie]

Lioudmilla Boulavka *

L’événement, que les altermondialistes de Russie jugeaient tellement nécessaire, s’est produit.

 

Les chemins en provenance de 60 villes de notre pays ont convergé les 16-17 avril 2005 en un seul celui qui menait au Premier forum social russe. Mais pourquoi précisément russe ? Il y avait là des gens venus de différents pays : Autriche, Biélorussie, Allemagne, Grèce, Kazakhstan, Moldavie, France, Ukraine.

 

Près de 1000 participants au forum ? C’est véritablement une première dans l’histoire de la Russie post-soviétique.

 

Mais est-ce que c’est beaucoup ? Dans les forums européens il y a des dizaines et des dizaines de milliers de participants et ici juste un millier. Tu parles d’un événement ! Mais pour la Russie actuelle, incarnant la symbiose entre la monstruosité (pas les avantages) de la globalisation contemporaine avec la sauvagerie, type Saltykov-Chtchedrine, de la Russie d’avant la Révolution, ce n’est déjà pas si mal.

 

Et d’ailleurs, l’important n’est pas là. En train et en autobus chacun, comme il le pouvait, arrivait à Moscou pour se rencontrer l’un avec l’autre. Pourquoi ? Qu’y avait-il de commun qui poussait tous ces gens à se rencontrer ?

 

La situation sociale ? Mais elle était différente : il y avait là des étudiants et des chômeurs, des travailleurs et des professeurs, des managers et des dirigeants du mouvement syndical...

 

L’âge ? Mais ses participants allaient de 18 à 80 ans, bien que dans son ensemble c’est la jeunesse qui dominait.

 

Les opinions politiques ? Mais il y avait ici des gens de courants idéologiques et politiques très différents : membres d’un parti et sans parti, anarchistes et communistes, trotskistes et sociaux-démocrates, libéraux naïfs et d’autres qui se sentaient complètement apolitiques...

 

Le style vestimentaire ? Mais les sweaters usés et les cravates soigneusement choisies, les grosses godasses et les élégants costumes, les chevelures de couleur vert-rouge délibérément non peignées et les mains avec des traces provenant d’un dur travail la combinaison de détails aussi divers témoignait de la richesse de la palette stylistique du forum.

 

Une communauté d’intentions ? Mais la discussion publique de la question : « Pourquoi faut-il un forum? », ayant en outre débuté immédiatement avant le forum, avait montré qu’elles étaient également très différentes comme d’ailleurs les motifs de chacun des participants...

 

Et pourtant il y a une réponse ! Ce qui a rassemblé tous ces différents individus représentez-vous le bien ! c’est notre pouvoir. C’est précisément lui qui est arrivé à faire ce que n’avaient pas réussi de nombreux activistes de gauche. Ce n’est pas par hasard qu’au Forum on devait « remercier » si souvent le pouvoir.

 

Oui, à ce Forum nous étions tous différents. Mais il y avait un trait commun : aucun de nous, pour des raisons différentes, n’acceptait les « dures règles du jeu » établies par le pouvoir russe. Avec cela, aucun n’agit par des considérations de principe : la vie, ce n’est pas le tennis, et encore moins, le casino. Elle est plus riche, plus chère et, le principal, elle est octroyée une seule fois pour qu’on y joue. On peut transformer un jeu en vie, comme le font les grands acteurs et les sportsmen, mais transformer la vie en jeu, en plus monstrueux non ! Nous sommes contre cela !

 

Nous voulons vivre de façon intéressante et digne, intelligente et avec talent. Et nous voulons que cela devienne une loi de la vie non seulement pour nous mais pour tous les autres. C’est peut-être pour cela qu’au Forum, avec toute la diversité de portrait de ses participants, on pouvait si souvent rencontrer des visages intéressés et ouverts.

 

Et tout de même, la principale question : qui était le principal organisateur du Forum ?

 

Représentez-vous le : au Forum il n’y avait pas de maîtres, cela signifie qu’il n’y avait pas d’hôtes.

 

Ses coorganisateurs étaient 108 (!) organisations de travailleurs (syndicales, écologiques, d’invalides, de femmes, de jeunes, etc.). A propos, dans le cadre du Forum Social Russe s’est encore tenu un forum culturel sous la dénomination « L’instruction pour tous ! », dans lequel s’activèrent les représentants de plus de 50 organisations.

 

D’ailleurs, cette diversité d’hommes et d’organisations n’est pas accidentelle : le Premier Forum Russe avait été précédé par des rencontres régionales. Voici quelques-une d’entre elles :

 

En 2004 se tint à Voronèje le Forum Social Nietchernozemia (environ 100 participants, 15 organisations, plus de 10 villes du sud de la Russie).

 

En juin 2004 à Moscou - Forum des initiatives sociales (près de 150 participants, plus de 20 organisations sociales).

 

Avant eux à Barnaoul et Novossibirsk se tinrent des forums sociaux sibériens (chacun avait plus de 100 participants, 15-20 organisations, plus de 10 régions).

 

Ainsi prit une grande signification la possibilité de participation (grâce au Fonds de solidarité internationale) des altermondialistes russes au travail des 3 forums sociaux européens (Florence, Paris, Londres).

 

Au début de 2005 eurent lieu les Écoutes sociales sur les problèmes du développement de l’instruction à la portée de tous.

 

Encore plus important, cependant, a été le processus de naissance d’initiatives sociales réelles dans notre société, au long de toutes ces années, devenu particulièrement visible lors des actions protestataires de masse de janvier-février 2005, lorsque plus de 200 000 citoyens de notre pays sortirent avec l’exigence de stopper les mesures antisociales du pouvoir.

 

Ainsi le grand Forum n’est pas apparu sur une place vide : il est sorti de sa préhistoire. Voilà pourquoi tous ses participants sont, à un point défini, coauteurs des événements des 16-17 avril.

 

 

Et maintenant sur l’événement lui-même.

 

 

L’architectonique du Forum était « perpendiculaire » par rapport à l’ordre du déroulement habituel des principales mesures politiques. Beaucoup le connaissaient bien : une salle solennelle dans l’attente rituelle du commencement, un présidium arrivant solennellement sur la scène, le rythme des discours, l’attente cachée et espérée de la pause, de temps en temps le choc d’une rencontre imprévue, et un pas vif et précipité du vestiaire vers la porte de sortie.

 

Ici c’était tout autre. Aucune table de présidium : sur scène juste des chaises placées sans ordre, un piano à queue et des ballons de toutes les couleurs. Les jeunes et superbes copains Larissa Ojogina et André Demidov ouvrirent le Forum de simples « manoeuvres enthousiastes » du rang (les généraux n’étaient pas présents), comme il y en avait des dizaines et des dizaines à ce Forum. Nous avions refusé les discours sans fin des leaders et les allocutions des VIP. En remplacement commença « l’assaut cérébral » que menèrent l’un après l’autre Alexandre Bouzgaline et Boris Kagarlitski. Se trouvaient sur scène les modérateurs des séminaires et des tables rondes (remarquez pas les délégués de diverses organisations : nous avions sciemment refusé le principe de la délégation de parti) ; ils devaient répondre publiquement à la question : « Pourquoi a-t-on besoin d’un Forum ? ».

 

A propos, toutes les importantes personnalités participèrent aux forums comme tout le monde, sur une base commune. Par exemple, les députés O. Smolin et O. Shein bénéficièrent des mêmes droits que les autres altermondialistes. En plus, Oleg Smolin joua pour nous sur le piano, offrant de courts « commentaires » musicaux aux thèses les plus brillantes des participants à « l’assaut cérébral ». Un autre député, Serge Glaziev, fit tranquillement la queue pour le micro et reçut (comme tous ceux qui le désiraient) 30 secondes pour une réplique. Ainsi, au lieu des longs discours il y eut un excellent rythme travailleur de « l’assaut cérébral » :

 

au lieu du contenu abstrait d’une intervention, la quintessence laconique d’une question ;

au lieu du rapport abstrait inintelligible avec le nous, une position personnelle ;

au lieu de thèmes politiques abstraits, une question concrète pratique;

au lieu d’affirmer « ils doivent », l’émouvant « j’agis » ;

au lieu des « chuchotements de couloir », la franchise publique des participants.

Et l’ouverture du Grand Forum se conclut avec l’exécution spontanée d’un des chants les plus romantiques du XXè siècle Grenade que toute la salle chanta debout, en un seul souffle. (A propos, lors de la fin de la RSFR tous avaient chanté "l’Internationale" avec non moins d’enthousiasme et, à la différence des anciens congrès du parti, sans aucun phonogramme).

 

Les principes du Forum furent mis en pratique et, dans la deuxième partie, quand commencèrent à travailler les sections, les conférences, les séminaires et les tables rondes. Quels étaient ces principes et qu’avaient-ils de neuf ?

 

N’importe quelle organisation sociale pouvait déclarer et présenter ses propositions il n’y avait aucun mécanisme d’autorisation ou d’interdiction au Forum. En vérité, il y avait tout de même une exigence : toute proposition d’initiative devait être travaillée. Cela signifie que si tu veux faire un séminaire, les seules idées ou arguments, même géniaux, ne sont pas suffisants : il convient d’établir un programme de discussion, de trouver ceux pour qui ces problèmes sont importants et intéressants. C’est-à-dire qu’il faut remplir l’initiative proposée d’un contenu intéressant. En outre, le plus difficile est là : la construction d’un dialogue réel et créateur entre tous les participants.

 

A propos, lors de l’apparition de semblables problèmes, le comité d’organisation réagit en proposant de fusionner le semblable par thèmes de rencontre. Cela, comme de juste, allait toujours avec la compréhension que cela permettait de mener des séminaires où pourraient se rencontrer des gens, travaillant dans des sphères différentes, mais avec une seule problématique. En résultat le problème était examiné plus largement, la polémique s’avérait plus aiguë , la discussion plus intéressante.

 

Et tout de même, de quoi avait-on parlé au Forum ?

 

Voici juste quelques fragments de sa problématique :

 

Pourquoi la question de l’instruction accessible à tous est-elle apparue la question stratégique de la Russie ?

Peut-on défendre ses droits sociaux et économiques et comment le faire ?

Quelles questions sont soulevées par l’altermondialisme et comment se conclut son alternative ?

La problématique de la jeunesse : nouveaux problèmes et approches anciennes.

Lutte politique et sociale : qu’y a-t-il entre elles de commun et en quoi se différencient-elles ?

Comment lutter contre les guerres, le chauvinisme et le nationalisme, et est-ce possible ?

Les droits humains dans les conditions d’absence de l’Homme en tant que valeur sociale.

Les mass-media : conflit culturel et paradigme technologique.

A propos, au Forum a pris naissance un dialogue ouvert des représentants des courants idéologiques et politiques les plus différents, en outre, pas seulement sous le prétexte de savoir quelle idéologie semble la plus véridique mais afin d’agir ensemble pour la défense de nos droits citoyens, sociaux et économiques, pour voir comment mettre au point une auto-organisation par en-bas, quelles campagnes et comment les mener. Il s’agit là d’un forum très particulier, très inhabituel pour la culture politique de notre pays.

 

Bien entendu, au grand Forum il y eut une quantité de problèmes et de défauts : une habitation collective bon marché et spartiate ; des difficultés pour le financement ; des problèmes organisationnels. De grosses difficultés pour trouver une compréhension (ce n’était pas un problème philologique) entre les points de vue des membres d’un parti, les « vieilles gauches » et les nouveaux mouvements. Pour voir plus précisément tous les problèmes du Forum regarde dans cette publication la rubrique « Razbor p(r)oliotov » (analyse des (sur)vols).

 

Mais le plus important nous étions intéressés à établir les conditions objectives et subjectives d’un déficit car il était évident que « ratisser » large aurait été vexant, et adresser tout aux responsables ou à des exécutants isolés était impossible au Forum il n’y avait ni les uns ni les autres.

 

 

Quel a été le bilan du Premier Forum Social de Russie ?

 

 

De sérieux débats sur les problèmes réels dans les conditions d’un dialogue ouvert. Un tel dialogue à l’échelle de la Russie mais avec la participation d’invités à une échelle internationale est en soi un succès important pour notre opposition de différentes couleurs et durement fragmentée.

 

les connaissances, les contacts et le tissage de liens de coordination horizontaux.

la création de ce milieu social, de ce « bouillon nutritif », sans lequel ne peuvent se développer les liens divers et vivants des altermondialistes de Russie en tant que nouvelle opposition réelle, constructive et de bonne qualité (démocratique, sociale et internationaliste), à l’actuel capitalisme russe historiquement bloqué et misérable.

Enfin, et c’est le plus important, des dizaines de campagnes et d’actions concrètes, de projets et d’avancées vers la mise au point d’une solidarité horizontale dans les régions et à l’échelle de toute la Russie.

 

C’est ainsi que le Forum a montré que l’on pouvait travailler ensemble

 

* sans la création d’une structure unique

* sans verticale bureaucratique

* sans chefs

* sans idéologie et culture unifiantes

Le Forum c’est non seulement

 

* une place particulière de rencontres

* une forme particulière de relations

* un type particulier de camaraderie

Le Forum c’est réellement un mécanisme effectif d’activité sociale collective.

Lioudmilla Boulavka est philosophe et coordinatrice de la revue Donnez nous un autre monde dont nous reproduisons ci-dessous l’éditorial du n° 2.

Traduction : J.M.K. (du russe)

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David Mandel-BIÉLORUSSIE,RUSSIE,UKRAINE-Partenariat social et indépendance de classe dans le mouvement ouvrier post-soviétique

Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

Politique

N° 505-506 mai-juin 2005 *

BIÉLORUSSIE, RUSSIE, UKRAINE

Partenariat social et indépendance de classe dans le mouvement ouvrier post-soviétique

Cf. aussi : [Russie]

David Mandel, professeur à l’Université du Québec à Montréal et codirecteur de l’École de la démocratie ouvrière en Russie et en Ukraine (une institution non gouvernementale de formation syndicale), est membre de la Gauche socialiste (section québécoise de la IVe Internationale).

 

D’un point de vue de gauche l’histoire du mouvement ouvrier peut être regardée comme une longue et laborieuse lutte de la classe ouvrière (1) pour son autodétermination, dont l’expression finale serait le remplacement du capitalisme par une société autogérée sans exploitation, c’est-à-dire par le socialisme. Cette lutte a été menée contre la bourgeoisie et l’État capitaliste mais encore plus contre les courants idéologiques au sein du mouvement ouvrier, qui ont accepté, de manière explicite ou implicite, le capitalisme comme inévitable ou du moins comme préférable à n’importe quelle alternative réelle, et qui rejettent l’idée que le travail et le capital s’opposent du fait de leurs intérêts contradictoires. Au niveau politique, le socialisme révolutionnaire a lutté contre le réformisme de diverses sortes pour conquérir le soutien des travailleurs, alors que dans le mouvement syndical les partisans du « syndicalisme de combat » ont combattu les défenseurs du « partenariat social ».

 

En tant qu’orientation idéologique ou stratégique, « l’indépendance de classe » est fondée sur une analyse des intérêts respectifs du travail et du capital, du travail et de l’État, comme fondamentalement antagonistes. Les rapports du travail avec le capital et avec l’État sont donc déterminés en dernière instance par les rapports de forces plutôt que par quelques intérêts communs. Il s’ensuit que la stratégie du mouvement ouvrier en défendant et favorisant les intérêts des travailleurs devrait accorder la priorité à la modification du rapport des forces en faveur de ces derniers. Et bien que de nombreux facteurs peuvent contribuer au renforcement du mouvement ouvrier, sa principale ressource est la solidarité des ouvriers du rang, leur engagement actif en faveur de leurs buts communs et leur confiance dans leur capacité collective de parvenir à des modifications progressistes de leur conditions d’emploi et de la société dans son ensemble.

 

Au contraire, le « partenariat social », bien qu’il prenne des formes et des degrés divers, est une stratégie fondée en dernière instance sur l’idée que le travail et le capital ont un intérêt commun, essentiel, dans le succès de l’entreprise donnée et de l’économie nationale dans son ensemble. Et sous le capitalisme le succès signifie toujours plus de profit, car sans lui il n’y a pas d’emploi, pas de salaires et pas de prestations. En conséquence tout conflit sérieux qui pourrait surgir entre le travail et le capital tend a être interprété comme découlant d’un défaut de la communication ou du refus d’une des parties de comprendre son propre intérêt à long terme. Les négociations prennent donc la forme du « dialogue social », plutôt que celle de l’affrontement, et la force (du moins de la part des travailleurs), si elle n’est pas exclue, est reléguée à un rôle essentiellement symbolique. Il faut noter que cette image harmonieuse des rapports capital-travail, souvent accompagnée de schémas de la « participation », a longtemps fait partie de l’arsenal des employeurs et des gouvernements (2).

 

Aujourd’hui, sans doute bien plus que jamais depuis l’apparition du mouvement ouvrier organisé et massif au cours du dernier quart du XIXe siècle, le « partenariat social » domine dans pratiquement tous les pays (3). C’est à la fois une conséquence et une cause de la modification importante du rapport des forces entre les classes au détriment du travail, qui a commencé au cours des années 1970 dans les pays capitalistes et à la fin des années 1980 au sein de l’ex-monde communiste.

 

Je veux d’emblée indiquer mon propre point de vue : le « partenariat social » est au mieux un cas de la confusion des désirs et de la réalité, ayant peu de rapports avec la réalité capitaliste dans sa version néolibérale actuelle ; au pire, c’est un symptôme de la corruption des directions syndicales. Le plus souvent, c’est une combinaison des deux.

 

Mais si les prémices qui fondent le « partenariat social » ne correspondent pas à la réalité, en tant qu’idéologie il a des fortes racines dans cette réalité, c’est-à-dire dans la très réelle dépendance du travail envers le capital. Et en général la puissance du « partenariat social » au sein du mouvement ouvrier varie inversement à la dépendance du travail envers le capital. En d’autres termes, cette idéologie est plus puissante lorsque le travail est affaibli et vice versa. En même temps, le « partenariat social » contribue à affaiblir le travail.

 

Cet article examine brièvement le rôle du « partenariat social » dans les défaites du mouvement ouvrier après l’effondrement des régimes appelés communistes en Russie, en Ukraine et en Biélorussie (dite également Belarus), les trois pays les plus industrialisés, majoritairement slaves, de l’ex-Union soviétique. Son impact a été un peu différent dans chacun des trois pays, mais dans chaque cas il a contribué de manière significative au dramatique recul subi par les travailleurs, qui ont vu leur épargne éliminée, leurs salaires réels réduits de plus des deux tiers (4) et la démocratie promise brisée — si par démocratie on comprend un État fondé sur la loi qui autorise la libre concurrence des intérêts sociaux pour influencer la politique gouvernementale (5).

 

Je ne prétends pas qu’une stratégie différente aurait nécessairement permis aux travailleurs de sortir victorieux de la chute de la dictature bureaucratique. Les circonstances objectives, décrites ci-dessous, ne favorisaient pas le travail. Mais, au moins, ses pertes auraient certainement pu être fortement réduites. Le fait est, que les syndicats n’ont même pas employé les ressources réduites dont ils disposaient pour défendre les intérêts de leurs membres. Il y a bien sûr eu quelques exceptions, mais elles furent trop peu nombreuses et trop isolées pour affecter les résultats globaux.

 

 

Circonstances objectives défavorables

 

La distinction entre les conditions « objectives » et « subjectives » est au mieux relative, mais elle est néanmoins utile pour présenter le contexte dans lequel les syndicats post-soviétiques ont opéré. Les facteurs « objectifs » sont ceux, sur lesquels les syndicat n’avaient pas d’influence immédiate ou ne pouvaient avoir que fort peu d’influence ; tandis que les facteurs « subjectifs » sont ceux que les syndicats peuvent influencer, pour l’essentiel du fait de leurs choix stratégiques et tactiques et de la qualité de leurs directions.

 

Un des facteurs « objectifs » a été, et demeure, l’héritage de plus d’un demi-siècle de domination totalitaire, au cours duquel les travailleurs ne pouvaient pas s’organiser de manière indépendante. La libéralisation gorbatchevienne a changé cela, mais cette période a été trop courte pour que la majorité des travailleurs puisse acquérir l’expérience de l’organisation et de l’activité indépendantes. De plus cette ouverture politique fut octroyée « par en haut » et non arrachée dans la lutte. Se référant à l’ère soviétique, le président du syndicat minoritaire de l’usine automobile Volga (fabriquant des Ladas) a observé qu’il « n’y avait pas de classe ouvrière ; seulement des individus isolés dans une situation similaire ». La première réunion des travailleurs qui n’a pas été convoquée et ne fut pas dirigée par les dirigeants de l’usine ou du parti a eu lieu en septembre 1989 pour discuter de la grève, la première action collective organisée dans l’histoire de cette entreprise de plus de 100 000 salariés. De même, seulement deux années et demi séparent la grève des mineurs de juillet 1989 (6), la première grande entrée des travailleurs sur la scène publique, de l’effondrement du système.

 

E.P. Thompson a écrit que la classe ouvrière « se fait elle-même » autant qu’elle est formée par les circonstances (7). Mais les travailleurs soviétiques ont eu peu de temps pour « se faire » avant de faire face à une attaque massive du nouvel État « démocratique » qu’ils venaient tout juste d’aider à constituer.

 

En Russie et en Ukraine cette attaque a pris la forme de la « thérapie de choc » (8). Cette politique, dont l’élément principal était la rapidité de son exécution, a été conçue par le G-7 et activement promue par le FMI (9). La rapidité était une nécessité politique pour exploiter « la fenêtre d’opportunité » présentée par le manque d’expérience et par la crédulité populaires, qui permettait de miner le potentiel de la résistance et de créer une situation de non-retour en imposant une forme de capitalisme adaptée aux intérêts occidentaux. Pratiquement en une nuit le gouvernement a mis fin à des décennies de sécurité économique des travailleurs qui, en dépit d’un niveau de vie modeste, avaient apprécié le plein emploi ainsi que la fourniture gratuite ou subventionnée des logements, des soins de santé, de l’éducation, des services culturels et de loisirs et des biens de consommation de base. En peu de mois la structure même de la vie économique et les valeurs fondamentales de la société ont été transformées. L’insécurité profonde qui en a résulté est devenue un obstacle majeur à la résistance collective, car la plupart des travailleurs ont été pris par la lutte individuelle pour la survie, tentant de s’adapter aux conditions nouvelles plutôt que d’essayer de les changer.

 

Le contexte international était lui aussi défavorable. Presque partout le travail reculait (c’est toujours le cas) devant l’offensive du capital. Les pays dits ex-communistes, et même ceux encore sous régimes dits communistes (à l’exception de Cuba et de la Corée du Nord), étaient engagés dans la restauration du capitalisme. Il n’y avait nulle part (à l’exception du Brésil et de l’Afrique du Sud, mais pas pour longtemps) de mouvement ouvrier puissant avançant sous le drapeau du socialisme. Même le développement du capitalisme orienté vers le marché intérieur (« national ») a été pratiquement mis hors-jeu, en tant qu’option politique, par le « Consensus de Washington » triomphant et la « mondialisation » néolibérale. Dans ces circonstances lorsque les idéologues du « marché libre », qui dominaient déjà les médias soviétiques au cours des dernières années, ont dit aux travailleurs — qui étaient persuadés d’avoir déjà expérimenté le socialisme — que le capitalisme du « marché libre » est le seul système social « normal », cela pouvait leur sembler raisonnable. Après tout, ils n’avaient aucune connaissance réaliste du capitalisme — autre héritage du système totalitaire.

 

Le mouvement ouvrier soviétique naissant a joué un rôle important, peut-être même décisif, en ébranlant les fondations du système soviétique, qui s’est avéré remarquablement fragile sous sa superstructure totalitaire impressionnante. Mais il n’a pas réussi à construire son indépendance organisationnelle et idéologique, qui lui auraient permis d’influencer le cours des événements qui a suivi.

 

RUSSIE

L’écrasante majorité des travailleurs syndiqués en Russie le sont au sein de la Fédération des syndicats indépendants de Russie (FNPR), le successeur russe de la Fédération de l’ère soviétique. En novembre 2001 la FNPR annonçait qu’elle syndiquait 54 % de la force de travail salariée, soit un fort taux de syndicalisation, même s’il est inférieur aux 70 % revendiqués en 1991 (10). Presque tous les syndicats qui la constituent sont également des héritiers des structures de la période soviétique. Il n’y a pratiquement pas de syndicats dans les entreprises privées qui n’aient pas été créés sur la base des anciennes usines étatiques.

 

La FNPR et ses syndicats sont fortement attachés au « partenariat social ». En dépit de la transformation profonde du système socio-économique et de la privatisation de la majeure partie de l’économie, ils continuent en pratique à agir en tant que service du personnel, secondaire, soumis au patron. Ils poursuivent également la pratique soviétique de l’intégration en leur sein du personnel de direction, y compris parfois le directeur général de l’entreprise. Et il n’est toujours pas inhabituel de voir les présidents des syndicats locaux prendre les postes de direction, en général en tant que directeur adjoint chargé du personnel. La principale différence c’est que, par le passée, la subordination du syndicat à la direction était justifiée au nom de la nature « socialiste », non antagoniste de la société, alors qu’aujourd’hui les dirigeants syndicaux parlent du « partenariat social ». Ils soulignent également la situation fragile de la majorité des secteurs industriels. Cela, selon eux, impose de faire « preuve de compréhension », c’est-à-dire de faire des concessions aux patrons. Les ouvriers et les patrons — l’argument suit — sont sur le même bateau et doivent ramer ensemble pour sauver l’entreprise et les emplois. Le souci des dirigeants syndicaux de préserver les bonnes relations avec les patrons est si grand que la majorité d’entre eux refusent de poursuivre devant les tribunaux les directions qui ne transfèrent pas aux syndicats les cotisations syndicales déduites automatiquement des salaires ouvriers — une pratique patronale répandue au cours de la seconde moitié de la décennie 1990 — bien que de telles poursuites se soient révélées efficaces dans les rares cas où les syndicats les ont pratiquées.

 

En réalité, l’expérience de la première décennie post-soviétique a montré très clairement que les directions des entreprises étaient bien plus intéressées par leur propre enrichissement, en dépouillant les entreprises de leurs capitaux, que par les tentatives de les redresser et de préserver les emplois, une tâche pénible et intrépide dans ces circonstances. Cette orientation n’a pas été sensiblement modifiée depuis que les « oligarques », à la tête des conglomérats bancaires et de matières premières, ont commencé à acheter les entreprises manufacturières à la fin des années 1990 : l’investissement en dehors du secteur des matières premières a été minimal, même si le pillage des usines soit devenu un peu plus ordonné.

 

Il n’y a eu que peu de réponses des syndicats à l’attaque globale contre le niveau de vie et les droits des travailleurs, menée par l’État et le patronat, qui a commencé par le lancement de la « thérapie de choc » en 1992 et qui se poursuit toujours, malgré le retour à la croissance après le krach financier de 1998. Ainsi, dans l’esprit du « partenariat », le président du syndicat de la fabrique de tracteurs de St-Pétersbourg racontait : « Nous nous rencontrons avec le vice-directeur financier et le chef du bureau de planification chaque semaine et nous demandons : “Y a-t-il une possibilité d’indexer les salaires ou de les augmenter ?” Le besoin de faire pression ne surgit pas. Si la possibilité existe, la direction le fait [augmente les salaires] d’elle-même » (11). Une analyse du rapport des forces n’a aucune place dans la pensée stratégique des dirigeants syndicaux. Et comme la pression est déclarée inutile, ils n’attachent que peu d’importance à informer, éduquer, mobiliser leurs membres, à promouvoir la démocratie syndicale ou la participation de la base. En effet, de telles activités, en réveillant les travailleurs, pourraient mettre en danger les relations harmonieuses syndicat-patronat. Les dirigeants syndicaux se présentent de manière significative comme « servant de tampons » ou « intermédiaires » (12) entre les travailleurs et le patronat, rarement en tant que représentants ou dirigeants des travailleurs.

 

La résistance, lorsqu’elle s’est produite, a été complètement isolée au niveau de l’usine et parfois même de l’atelier. Ces luttes reçoivent peu de soutien des syndicats nationaux, de leur branche comme des fédérations régionales ou nationales. Pour être juste, les directions nationales manquent de moyens pour apporter une aide importante, car elles ne reçoivent qu’une très faible part des cotisations collectées, parfois seulement 2 %. Mais elles apportent rarement même un soutien symbolique aux luttes, car le conflit est considéré comme nocif ou, au mieux, malheureux et inutile. En réalité, malgré les plaintes constantes des dirigeants nationaux, leur part minuscule des cotisations collectées est une conséquence directe de l’orientation de leurs syndicats en faveur du « partenariat ». Car si les travailleurs sont solidaires de leurs patrons, ils ne seront pas solidaires de leurs camarades travailleurs des autres entreprises, avec lesquels leur propre entreprise pourrait être en concurrence. La dispersion des ressources au sein des syndicats locaux en Russie est le reflet du niveau insondable de la solidarité : les dirigeants syndicaux des usines refusent de mettre en commun les cotisations de leurs membres avec celles des autres entreprises pour renforcer l’organisation nationale.

 

Mais les luttes isolées peuvent au mieux obtenir des victoires partielles et provisoires lorsque les travailleurs font face à une offensive menée par l’État et lorsque leur industrie est en crise. Des stratégies nationales seraient bien évidemment nécessaires. Mais à ce niveau aussi le « partenariat » règne en maître. La pensée magique a atteint un niveau record en 1997 lorsque quatre syndicats de la métallurgie ont essayé d’organiser leurs directeurs d’usine (du fait de la dispersion de la propriété à ce moment les directeurs exerçaient de facto le pouvoir des propriétaires) au sein d’une association patronale dans l’espoir de pouvoir négocier un accord sectoriel qui serait obligatoire pour les employeurs. En dépit de l’absolue futilité de ces efforts — au demeurant substantiels — les dirigeants syndicaux n’ont toujours pas abandonné l’espoir : « Je voudrais travailler avec un syndicat patronal fort » a soupiré le vice-président du syndicat de l’automobile et des machines agricoles (13). Mais en même temps ils n’ont même pas imaginé qu’ils pourraient organiser les travailleurs dans leurs syndicats affiliés pour forcer les employeurs à signer un accord national significatif servant de modèle.

 

Parallèlement, au niveau politique la FNPR a établi une série d’alliances électorales avec les associations de directeurs d’entreprises. Ces alliances n’ont pas attiré les votes. Alors, en 2000, l’aile politique de la fédération a rejoint le parti « Russie unie », récemment formé, dont le programme se limite à soutenir le président Poutine. Ainsi, au niveau politique également, les syndicats ont restauré les vieilles pratiques sous une forme rénovée : un fois de plus ils se retrouvent sous l’aile paternelle de l’État. Les protestations organisées par la FNPR sont devenues rares. Après tout, en tant que partenaire de la coalition gouvernementale, la fédération protesterait contre elle-même. En février 2005 « Russie unie » n’a-t-elle pas organisé une manifestation de soutien au gouvernement en tant que contrepoids aux manifestations populaires contre les restrictions des dépenses sociales ? (14)

 

Les syndicats dits « alternatifs », qui sont apparus à la fin de la période soviétique et au cours des années suivantes, constituent la principale exception à l’orientation dominante. Au début ils ont limité leur indépendance aux rapports avec les patrons. Politiquement ils soutenaient Eltsine. Cela a changé autour de 1998, lorsque ces syndicats ont évolué vers des positions social-démocrates en opposition à la politique néolibérale et antidémocratique du gouvernement. Cependant, dans l’ensemble les syndicats « alternatifs » sont faibles, ne regroupant pas plus de 3 % de la force de travail organisée. Leur survie seule constitue un exploit important face au harcèlement et à la répression constante que le patronat, souvent soutenu par les affiliés locaux de la FNPR, leur impose. Ils doivent également traiter avec une justice corrompue qui leur est hostile et avec le nouveau code du travail, adopté en 2002 avec le soutien de la FNPR, qui a privé les syndicats minoritaires et les travailleurs de beaucoup de leurs droits antérieurs.

 

UKRAINE

A beaucoup d’égards la scène ukrainienne du monde du travail rappelle celle de la Russie. O. Stoyan, le chef de la Fédération ukrainienne des syndicats (FPU) jusqu’en fin 2004, était un ancien conseiller du premier président de l’Ukraine et il a fait de son mieux pour empêcher les protestations ouvrières dirigées contre le gouvernement ou pour les miner. A l’occasion de son cinquantième anniversaire, le gouvernement lui a décerné une médaille « pour services rendus ». En expliquant son refus de s’opposer au gouvernement, Stoyan ne cachait pas que son souci premier concernait l’exploitation des biens immobiliers syndicaux, qui risquaient autrement d’être mis en danger (15). Comme dans le cas de la FNPR, ces possessions sont substantielles et la direction de la fédération évite soigneusement de rendre compte de leur gestion aux organisations syndicales affiliées, pour ne rien dire des syndiqués de base.

 

Il y a eu, cependant, une différence importante avec la Russie : le Syndicat des travailleurs de l’industrie automobile et des machines agricoles, créé en 1991 sur la base des syndicats locaux et régionaux préexistants, qui avaient été autrefois directement affiliés à la direction nationale située à Moscou. Ce syndicat a élu un président, Vladimir Zlenko, qui était attaché à une orientation visant à développer « l’indépendance de classe ». C’était également un socialiste convaincu (non stalinien, c’est-à-dire un socialiste démocratique), un autre phénomène rare sur la scène post-soviétique.

 

Zlenko a fourni un soutien actif à toutes les luttes locales menées par son syndicat et les a mises en valeur en tant qu’exemples à suivre. Il a poussé du coude, cajolé et fait pression sur son comité central — constitué pour l’essentiel des présidents régionaux — pour amender le statut du syndicat afin d’empêcher l’adhésion des dirigeants des entreprises. Il a finalement réussi à l’obtenir en 1998, bien que l’application pratique de cet amendement au statut soit une autre paire de manches. Il a également réussi à faire adopter un amendement assurant une plus grande représentation des adhérents de base dans les conférences, les congrès et les conseils syndicaux. Il a tenté, et n’a pas réussi, d’organiser une opposition à Stoyan au sein de la FPU et il a convaincu son propre syndicat de soutenir le Parti socialiste, qui, à l’époque, était un parti social-démocrate de gauche opposé au gouvernement.

 

Zlenko a obtenu un certain appui actif des dirigeants locaux et régionaux, en particulier dans la région de Kharkyv (en russe Kharkov). Mais cela ne fut pas suffisant pour éloigner la majorité des syndicats locaux du « partenariat ». Se rendant compte de cela, il a essayé de suivre une stratégie fondée sur le développement de la pression « d’en bas » sur les dirigeants conservateurs « conciliateurs ». Pour atteindre les adhérents, il a publié un journal national mensuel et a favorisé la formation syndicale de la base. Mais sa capacité d’action a été limitée par le refus des dirigeants locaux de reverser à l’organisation nationale plus de 5 % des cotisations syndicales collectées. Si c’était plus du double de ce que recevait l’organisation parallèle en Russie, c’était loin de couvrir les besoins. De plus le secteur économique au sein duquel agissait le syndicat a été détruit bien plus rapidement qu’en Russie : le nombre d’emplois fut réduit de près des trois quarts entre 1991 et 2003 et parmi les 129 000 salariés restants, beaucoup ne disposaient pas d’un emploi à plein temps ou recevaient des salaires irrégulièrement (16).

 

A l’âge de 60 ans, après deux mandats, Zlenko a laissé la présidence à son vice-président de longue date, croyant qu’il laissait son syndicat dans de bonnes mains. Las, ce dernier n’a pas tardé à faire entrer le syndicat dans le moule du « partenariat », rencontrant peu de résistance sérieuse en son sein. Zlenko n’a cependant pas renoncé au combat. Il a aidé à fonder l’École pour la démocratie ouvrière, qui offre aux syndicalistes de base une formation imprégnée de « l’indépendance de classe ». Sous sa direction l’école a développé des relations de travail avec plusieurs syndicats importants, dont ceux des industries automobile, de la défense, électronique et textile. Cela aussi constitue une différence avec la Russie, où une école similaire a échoué à susciter l’intérêt des syndicats affiliés à la FNPR et ne travaille qu’avec les syndicats « alternatifs » (ces derniers sont, en Ukraine, encore plus faibles qu’en Russie).

 

BIÉLORUSSIE

En Biélorussie, le plus petit des trois pays, la question de « l’indépendance de classe » s’est posée de manière originale. Les deux plus grands syndicats industriels — celui des travailleurs de l’industrie automobile et des machines agricoles et celui de la radio-électronique — sont entrés dans l’ère post-soviétique avec un potentiel plus grand. La majorité de leurs membres a pris part à la grève générale spontanée, qui a duré près d’un mois en avril 1991 et qui a ébranlé les directions syndicales autant que l’establishment politique local et central. En conséquence, les syndicalistes de base furent plus actifs et il y avait donc une force significative pour en finir avec la tradition de soumission. Une autre circonstance favorable fut la grande concentration des adhérents syndicaux dans les grandes usines de la capitale et de sa région. Et alors que le secteur radio-électronique, qui produisait surtout pour l’armée soviétique, perdait plus tard la majorité de ses postes de travail, l’emploi dans les secteurs automobile et de machines agricoles n’a été réduit que de 20 % entre 1991 et 2002 (pour atteindre environs 150 000 salariés), une baisse bien moins importante qu’en Russie ou en Ukraine. Cela était largement dû au rejet de la « thérapie de choc » par le gouvernement, un choix (unique parmi les régimes post-soviétiques) dans l’adoption duquel les syndicats avaient joué initialement un rôle. Même aujourd’hui l’industrie n’a pas subi la privatisation sur une grande échelle et l’État conduit une politique industrielle active (17).

 

En 1991 les deux syndicats ont élu leurs dirigeants nationaux et les deux furent des partisans de « l’indépendance de classe ». Ce fut particulièrement évident au niveau politique. En 1993 ils ont fondé le Parti biélorusse du travail avec une orientation social-démocrate et, en 1996, lorsque le président Lukachenko, à la suite d’un référendum, a illégalement modifié la Constitution pour renforcer son pouvoir aux dépens du Parlement, réduit à être un outil obéissant, les deux syndicats ont adopté des positions clairement oppositionnelles. Sous leur influence, la Fédération biélorusse des syndicats s’est également par la suite alliée à l’opposition et, lors de l’élection présidentielle de 2001, son président, V. Goncharik, s’est présenté sans succès contre Lukachenko en tant que candidat de l’opposition démocratique unifiée (18).

 

En ce qui concerne le patronat cependant, la politique des syndicats fut moins claire. La grève d’avril 1991 avait permis l’élection de nouveaux comités syndicaux dans une minorité d’entreprises seulement. Dans la majorité d’entre elles la pression « d’en bas » n’a pas été suffisante pour écarter les anciens dirigeants adeptes du « partenariat social ». Dans certaines de ces entreprises, des syndicats alternatifs, minoritaires, ont été créés. La direction nationale avait maintenu des liens informels avec ces syndicats et, au moins au début, a soutenu les forces locales favorables à l’indépendance syndicale.

 

Mais par la suite les dirigeants nationaux ont fait la paix — dans la pratique et de manière non officielle — avec les syndicalistes serviles des entreprises. Ceci s’est produit alors qu’ils concentraient leur énergie sur la lutte politique. Comme le gouvernement continuait à déterminer pour une large part la politique salariale, les entreprises restant en grande majorité propriété de l’État, une telle orientation était fondée. Mais le problème, c’est que cela a conduit les dirigeants nationaux des syndicats à composer avec la persistance du « partenariat social » dans les entreprises. En échange de la tolérance pour leur servilité envers les patrons, les dirigeants syndicaux des entreprises ont soutenu les campagnes politiques de leurs dirigeants nationaux et on voté en leur faveur au Conseil central. Mais quand il a fallu mobiliser la base pour ces campagnes, ces chefs locaux se sont abstenus ou se sont limités à des gestes symboliques, car le patronat le leur a demandé, sous la pression du gouvernement. Les seuls syndicats locaux qui ont mobilisé réellement furent ceux qui ont rompu avec le « partenariat » et ils ont régulièrement mobilisé massivement leurs base en dépit de l’intimidation exercée par le patronat et les autorités politiques. Mais de tels syndicaux locaux ne constituaient qu’une minorité. En conséquence la direction nationale s’est avérée incapable de construire un rapport de forces suffisant contre le gouvernement. Et avec le temps, le soutien actif de la base aux actions politiques des syndicats s’est amenuisé.

 

Un autre obstacle pour mobiliser les travailleurs contre le gouvernement fut l’incapacité des syndicats à offrir à leurs membres un programme économique auquel ils puissent s’identifier. Bien que les dirigeants syndicaux aient démontré leur indépendance vis-à-vis du gouvernement, ils n’ont pas été capables de développer une position indépendante vis-à-vis de la bourgeoisie, dans ce cas le G-7 et ses alliés biélorusses. Alors que le programme du Parti du travail réclamait une forte protection sociale, il était vague en ce qui concerne la politique économique. Sa demande de la « liberté économique » pour les entreprises ne pouvait que soulever des doutes parmi les travailleurs qui connaissaient les résultats désastreux des politiques néolibérales en Russie et en Ukraine. Un des dirigeants syndicaux fut en réalité très sincère : « Nous allons leur [les libéraux] laisser faire leur boulot et nous allons défendre les travailleurs ». Les craintes des travailleurs n’ont pu que s’accroître lorsque le Parti du travail a rejoint une alliance électorale des partis libéraux de droite sous l’égide de l’ambassade états-unienne lors de la campagne pour l’élection présidentielle en 2001. Le projet était semblable à celui réalisé plus tôt en Serbie et à celui qui fut mis en œuvre plus tard lors de la « révolution orange » en Ukraine. Mais la situation biélorusse était différente. Malgré son caractère arbitraire et son autoritarisme, beaucoup de travailleurs appréciaient le refus de la « thérapie de choc » par Lukachenko et l’identifiaient avec la défense de l’économie nationale — donc de leur gagne-pain — contre les forces destructrices occidentales qui voulaient s’en emparer (19).

 

Lors de l’épreuve de force politique qui a suivi les élections, Lukachenko n’a pas eu de mal à écraser l’opposition politique des syndicats, dont les dirigeants furent incapables de mobiliser la base. Dans de nombreuses usines les dirigeants syndicaux serviles, aux ordres des patrons, n’ont pas rencontré de résistance des membres (qui n’ont pas été consultés) lorsqu’ils ont transféré leurs syndicats vers la nouvelle fédération syndicale mise en place par l’État. A la fin 2003 les dirigeants syndicaux, qui étaient restés au sein du Syndicat national des travailleurs de l’automobile et des machines agricoles, ont organisé un coup de force, remplaçant son président par un dévoué loyal de Loukachenko.

 

Bien que ce dirigeant national jouissait d’une grande sympathie au sein du syndicat, seulement une petite minorité lui est demeurée loyale. Ils forment aujourd’hui un syndicat « alternatif », qui, avec d’autres syndicats similaires, luttent héroïquement pour survivre à la répression gouvernementale. C’est une lutte difficile, car les travailleurs qui les soutiennent ouvertement mettent en jeu leurs emplois.

 

 

Pourquoi le « partenariat social » ?

 

Si le « partenariat » rend inévitable la défaite, pourquoi reste-il toujours si dominant ? Comme il a déjà été mentionné, cette orientation idéologique a ses racines dans la dépendance réelle des travailleurs envers le capital qui est inhérente au capitalisme. Plus les travailleurs sont dépendants du capital à cause des conditions « objectives » et plus le « partenariat social » a prise sur eux, ce qui reflète leur manque de confiance dans leur capacité collective de changer les conditions dans leur propre intérêt. Le paradoxe, c’est qu’en subordonnant effectivement l’activité syndicale aux intérêts patronaux, le « partenariat » souligne et renforce cette faiblesse, contribuant davantage à la démoralisation et bloquant les actions qui pourraient reconstruire la confiance et la solidarité.

 

Il n’est pas difficile de comprendre l’attrait qu’exerce le « partenariat social » sur les dirigeants des syndicats faisant face aux employeurs et aux gouvernements agressifs et dont les adhérents sont démoralisés. Dans de telles conditions les dirigeants courent un risque personnel élevé s’ils essayent de mobiliser les travailleurs pour s’opposer au patronat ou au gouvernement. Les risques d’échec sont considérables et une défaite peut bien conduire au changement de la direction syndicale par un patronat irrité ou par des adhérents mécontents et même à la destruction du syndicat. D’autre part, lorsque les dirigeants ne sont pas soumis à une forte pression « d’en bas », leurs chances de s’en sortir personnellement sont bien plus grandes s’ils se comportent en « partenaires » soumis à l’administration. Le patronat tolérera probablement de tels syndicats coopératifs et pourrait même leur faire des concessions mineures pour les aider à préserver leur crédibilité aux yeux de leur adhérents.

 

Ce genre de raisonnement — sous une forme sans doute moins crue — peut sembler tout à fait légitime aux yeux des dirigeants syndicaux. Mais les membres pourraient se poser la question : à quoi leur sert un syndicat qui recule sans cesse ? Même si une telle stratégie protège l’existence du syndicat, quelle valeur revêt cette existence si le prix en est le maintien des travailleurs dans une position de faiblesse ? Dans un moment de franchise le fonctionnaire d’un des plus grands syndicats de Russie a confié que la situation pourrait être meilleure si son syndicat n’existait pas, car les travailleurs n’auraient plus d’illusions et pourraient commencer à s’organiser (cela fut dit à un moment où le non-paiement des salaires avait atteint des proportions épidemiques alors que le syndicat s’avérait incapable ou peu disposé à faire quoi que ce soit à ce sujet).

 

Cependant, des formes plus flagrantes de corruption influencent également fréquemment les choix stratégiques des dirigeants syndicaux. Ceux qui font preuve de « compréhension » peuvent compter sur le soutien des patrons pour préserver leur emplois. Dans les circonstances post-soviétiques, alors que les adhérents sont divisés et en grande partie passifs, le soutien du directeur est décisif. D’ailleurs, la majorité des dirigeants des syndicats de l’industrie sont d’anciens ingénieurs. La loi les protège formellement contre le licenciement après qu’ils aient quitté leurs mandats syndicaux, mais la direction peut rendre leur vie très misérable. En outre, après des années en dehors de la production, ils deviennent incompétents. Enfin, le patronat offre généralement aux dirigeants syndicaux coopératifs des récompenses matérielles substantielles, y compris la perspective d’un emploi de cadre supérieur bien rémunéré.

 

Pour leur part, les dirigeants syndicaux invoquent la passivité des adhérents pour justifier le « partenariat social », disant qu’en cas de conflit avec le patronat ils risqueraient d’être abandonnés par les travailleurs indifférents et craintifs. Mais cet argument n’est pas sincère, car ceux-là même qui l’utilisent ne font aucun effort pour dépasser la démoralisation de leurs adhérents. Au contraire, ils découragent activement les actions collectives spontanées des travailleurs en défense de leurs intérêts et coopèrent avec le patronat pour les étouffer quand elles se produisent.

 

La démoralisation universelle est un fait. C’est la principale source de la faiblesse du monde du travail, qui a ses racines dans les conditions « objectives » soulignées au début. Mais les travailleurs n’étant pas des robots, leurs activités ne sont pas déterminées mécaniquement par leurs conditions « objectives ». Sans tenter d’organiser leurs actions militantes solidaires il est impossible de mesurer le potentiel de lutte des adhérents de base. Gramsci l’a formulé de la manière suivante : « En réalité, on peut “prévoir” dans la mesure où l’on agit, dans la mesure où l’on réalise un effort volontaire et où l’on contribue ainsi concrètement à créer le résultat “prévu”. La prévision se révèle ainsi non comme un acte scientifique de la connaissance mais comme une expression abstraite de l’effort fait, la manière pratique de créer une volonté collective. » (20) Il ne s’agit pas, naturellement, que le syndicat se lance aveuglement dans des aventures, en rejetant toute concession par principe. Il est légitime pour un syndicat — pour ses membres, non pour ses chefs se substituant aux membres, comme cela est pratiqué généralement — de décider de réduire les pertes lorsqu’il juge que le rapport des forces est défavorable et qu’il n’est pas susceptible d’être modifié dans un futur acceptable. Mais ceci nécessite une véritable analyse du rapport des forces actuel et potentiel et une sérieuse tentative de résister. Et une direction qui fait preuve de sa volonté et de sa détermination de conduire les membres, en leur proposant des tactiques et des buts réalistes, en est l’élément critique. Rien de cela ne fait partie de la pratique des syndicats qui ont épousé le « partenariat ».

 

La défaite subie par les travailleurs pouvait en effet constituer le résultat le plus probable. Néanmoins elle n’était pas inévitable, et certainement pas dans la forme désastreuse qu’elle a eue, qui a servi au capital du monde entier de leçon lui indiquant à quel point il est possible d’écraser les travailleurs. En dépit de l’insécurité universelle, de la faible solidarité et de la démoralisation, une minorité significative des travailleurs dans les trois pays a déployé au cours de ces années une volonté de résistance sous la forme de grèves ou de désobéissance civile. Ces actions ont souvent obtenu des résultats positifs, mais parce qu’elles sont resté isolées, leurs victoires furent limitées et elles n’ont pas eu un impact réel sur la situation générale de la classe ouvrière. Les choses auraient pu être différentes si une direction avait pu émerger pour unir et diriger ces luttes isolées. La minorité active, qui pour l’essentiel ne pouvait être socialement distinguée des autres, aurait pu atteindre une masse critique, renforçant la confiance en soi des autres. Les dirigeants syndicaux qui ont fait le choix du « partenariat » ne peuvent pas éviter une part de responsabilité dans cette défaite en arguant des conditions défavorables. Nombre de ces dirigeants nient d’ailleurs simplement qu’il y a eu une défaite, essayant ainsi de minimiser encore leur rôle.

 

 

Indépendance de classe et socialisme

 

Dans les conditions post-soviétiques tout dirigeant syndical qui opte en faveur de « l’indépendance de classe » doit être une sorte de héros, c’est-à-dire un individu engagé de manière désintéressée en faveur de la cause de la classe ouvrière, car une telle orientation est très difficile et personnellement très risquée. Dans l’histoire, lorsque les perspectives immédiates étaient sombres, de tels dirigeants sont venus des rangs du mouvement socialiste. Ils pouvaient s’appuyer sur leur engagement politique et sur leur perspective historique. La faiblesse de l’orientation en faveur de « l’indépendance de classe » dans le mouvement syndical et l’exclusion de fait du socialisme du spectre politique-idéologique (21) post-soviétique (sinon mondial) sont ainsi étroitement liées.

 

Mais elles sont aussi liées d’une manière bien plus fondamentale. Sous le capitalisme les travailleurs sont dépendants du capital et aucun dirigeant syndical ou politique de gauche ne peut l’ignorer. « L’indépendance de classe » est une orientation idéologique, une idéologie ouvrière indépendante et non un état de fait qui pourrait exister sous le capitalisme. Mais « l’indépendance de classe », comme le socialisme, nient la légitimité et le caractère inévitable du capital. Ils regardent le pouvoir du capital comme une usurpation qui ne doit être tolérée que du fait que le rapport des forces entre les classes ne permet pas de le renverser dans la situation présente. Cependant la perspective stratégique est constamment d’entamer le pouvoir du capital, de tenter de modifier le rapport des forces de manière à ce que la domination du capital puisse être renversée et remplacée par la gestion démocratique de l’économie. Les syndicats qui essayent de suivre une stratégie de l’indépendance envers le patronat tout en acceptant la légitimité du capital finissent toujours empêtrés dans leurs propres contradictions (par exemple lorsqu’ils deviennent lobbyistes pour obtenir des subventions gouvernementales pour leurs employeurs).

 

« L’indépendance de classe » n’est, bien sûr, pas une panacée qui fournit le plan de la victoire. C’est une orientation dont le but stratégique est de mettre fin à la domination du capital. Aujourd’hui le capital est très dominant et les travailleurs sont très dépendants de lui. La confrontation de cette orientation stratégique avec la réalité capitaliste ne conduit pas automatiquement à des choix évidents des buts et des tactiques dans des situations concrètes. Mais c’est une orientation qui donne au moins la possibilité aux ouvriers d’aller de l’avant, même lorsque le but stratégique de l’émancipation semble actuellement n’être qu’un lointain espoir. Au contraire, l’expérience accumulée de la pratique du « partenariat social » conduit à la conclusion que « la société capitaliste sans une alternative socialiste ressemble beaucoup à la décadence qui conduit vers les formes barbares de la vie sociale. » (22)

 

1. Par « classe ouvrière » nous entendons tous les salariés à l’exception de ceux qui exercent des fonctions patronales.

 

2. Le cas le plus célèbre est probablement « le modèle japonais », dont la réalité a été présentée succinctement dans P. Briggs, “The Japanization of British Industry”, Industrial Relations Journal, vol. 19, n° 1, 1998. Pour l’expérience des États-Unis voir : E. Leary & M Menaker, Jointness at GM : Company Unionism in the 21st Centruy, Woonsocket, R.I, New Directions Regions 9A, n.d., ainsi que M.Parker and J .Slaughter, Choosing Sides: Unions and the Team Concept, éd. South End Press, Boston 1988.

 

Les schémas du « partenariat » doivent être distingués des formes de la « dualité de pouvoirs », en particulier du contrôle ouvrier, qui surgissent au cours des périodes des offensives ouvrières. Ces dernières sont, cependant, intrinsèquement instables et conduisent rapidement soit à ce que le capital retrouve le pouvoir perdu soit à son expropriation.

 

3. Au niveau international la Confédération internationale des syndicats libres (CISL ou ICFU) est l’un des principaux partisans du « partenariat social ». Cf. The ICFU Statement on the Global Compact (Rapport de la CISL sur le contrat global). Pour une excellente analyse de l’idéologie du « pacte social » au sein du mouvement syndical de l’Europe centrale et occidentale, voir A. Wahl, “European Labour: the Ideological Legacy of the Social Pact”, Monthly Review, janvier 2004, pp. 37-49. Aux États-Unis le bulletin mensuel Labour Notes a été consacré au combat contre le « partenariat » au sein du mouvement ouvrier au cours des deux dernières décennies.

 

4. Goskomstat Rossii, Rossiiskii v tskifrakh 2003, Moscou 2003, p. 97. Il s’agit là d’une source officielle. La chute moyenne des salaires fut plus forte en Ukraine et moins forte en Biélorussie. Les salaires réels ont recommencé à croître à nouveau après 1998, mais malgré plusieurs années de croissance économique relativement élevée (partant de très bas…), l’accroissement des salaires a été remarquablement lent.

 

5. Je me réfère ici, évidemment, à la démocratie bourgeoise, dans laquelle la concurrence est libre, tout en étant très inégale. Il est encore trop tôt pour dire si la « révolution orange » de décembre 2004 en Ukraine améliorera la démocratie fortement « dirigée » et profondément corrompue des années précédentes. La situation sociale et politique des travailleurs dans les trois pays est présentée dans mon : Labour After Communism, éd. Black Rose, Montréal 2004. L’analyse de cet article est en grande partie basée sur le matériel présenté dans ce livre.

 

6. Cf. D. Mandel, “Rebirth of the Soviet Labour Movement : The Coalminers’ Strike of July 1989”, Perestroika and the Soviet People, éd. Black Rose, Montréal 1991, pp. 51-78.

 

7. E. P. Thompson, The Making of the English Working Class, Penguin, London 1991, p. 8.

 

8. Pour une présentation critique de cette politique faite à partir d’un point de vue keynésien voir J. Stiglitz, Globalization and Its Discontents, W.W. Norton, N.Y. 2002, pp. 133-65.

 

9. En ce qui concerne le rôle de « l’Occident » dans la promotion de cette politique en Russie, cf. P. Reddaway et D. Glinski, The Tragedy of Russia’s Reforms, U.S. Institute of Peace Press, Washington 2001, pp. 172-82; 290-98; 414-26; 537-9; 563-70.

 

10. S. Ashwin & S. Clarke, Russian Trade Unions and Industrial Relations in Transition, Houndsmills, Macmillan, Basingstoke 2003, p. 86.

 

11. Interview avec le président du syndicat de la Fabrique de tracteurs Kirov de St-Pétersbourg, dans B. Maksimov, “Kuda vedut lidery,” article non publié, 2000.

 

12. Ainsi, selon V. Saveliev, le nouveau président de la fédération syndicale régionale de Yaroslavl, « le dirigeant syndical doit être un intermédiaire talentueux. Saveliev a passé la majeure partie de sa vie professionnelle en tant que cadre supérieur dans l’industrie automobile de Yaroslavl. Cf. M. Obrazkova, “Predsedatel’ dolzhen byt’ muzhikom,” Solidarnost n° 3, 2005, p. 2.

 

13. Le vice-président national du Syndicat des travailleurs de l’automobile et des machines agricoles cité dans Golos profsoyouza, février 2002.

 

14. RTR Russia TV, Moscou, le 12 février 2005, 11h (temps universel), cité d’après Johnson’s List, 13 février 2005.

 

15. I. Shagnina, “Prosoyuzy Ukrainy : davaite druzhit’, no ne trogaite nashe imuschchestvo”, Narodnaya volya (Minsk), n° 15, 2001, p. 8.

 

16. Rapport du président au comité central du 10 avril 2003 (non publié).

 

17. Pour une analyse relativement équilibrée voir K. Haiduk et al., The Belarussian Economy at a Crossroads, ILO, Moscou 2004.

 

18. On estime en général que la majorité a voté en faveur de Lukachenko lors de cette élection, bien que son succès ait été inférieur à ce qui a été officiellement annoncé. En tant que candidat sortant avec de très grands pouvoirs, Lukachenko jouissait d’un grand avantage face à son adversaire. Mais cela s’applique également à Ianoukovitch en Ukraine, qui, finalement fut écarté en décembre 2004 par Iouchtchenko à la faveur de la « révolution orange ». Les États-Unis et l’Union européenne ont joué un jeu similaire dans les deux campagnes.

 

19. Le rejet du « Consensus de Washington » par Lukachenko aide à expliquer la haine des gouvernements occidentaux pour son régime, alors qu’ils tolèrent parfaitement des dictateurs bien plus répressifs dans d’autres républiques ex-soviétiques.

 

20. Q .Hoare & G. Smith, Selections from the Prison Notebooks of Antonio Gramsci, International Publishers, N.Y. 1971, p. 438.

 

21. En dépit de leur nom, les partis « communistes » ont adopté le capitalisme. Ils sont aussi fortement teintés par les formes chauvines du nationalisme.

 

22. A. Boron, State, Capitalism and Democracy in Latin America, éd. Lynne Rienner, Boulder 1995, p. 243.

 

 

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17 septembre 2019

David Mandel - RUSSIE Le régime Poutine : une « démocratie dirigée » (1/2)

Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

Politique

N° 505-506 mai-juin 2005

RUSSIE

Le régime Poutine : une « démocratie dirigée » (1/2)

Cf. aussi : [Russie]

David Mandel

 

Après cinq années de pouvoir, le régime de Vladimir Poutine demeure le sujet des interprétations les plus diverses. Alors que certains observateurs y voient une administration semi-coloniale au service des intérêts occidentaux, d’autres y perçoivent un gouvernement poursuivant une stratégie nationaliste adroite en vue d’une renaissance géopolitique de la Russie. Là ou certains découvrent des néolibéraux fanatiques à la tête de l’État, d’autres décrivent l’influence croissante des partisans d’un développement dirigé par l’État.

 

Ces analyses contradictoires reflètent non pas tant les attitudes idéologiques opposées de leurs auteurs que les véritables incohérences des politiques menées par Poutine, l’homme qui a déclaré vouloir établir « la dictature de la loi » mais dont la première mesure significative en tant que président fut une amnistie couvrant son prédécesseur Eltsine et ceux qui travaillaient pour lui ; celui qui a réintroduit l’aigle à deux têtes tsariste et le drapeau tricolore en même temps que l’hymne national stalinien, quoique avec un nouveau texte.

 

En dépit de cette apparente incohérence, un examen des rapports entre le régime politique et le type du capitalisme qui a émergé de la « thérapie de choc » met à jour une logique fondamentale. Un tel examen met également en lumière le paradoxe d’un régime qui, tout en n’étant confronté à aucune opposition sérieuse, reste néanmoins déterminé à renforcer sa mainmise déjà forte sur la société.

 

1. « DÉMOCRATIE DIRIGÉE »

 

Le terme « démocratie dirigée » (« managed democracy ») a été appliqué à la Russie tant par les apologistes que par les critiques du régime actuel. Mais si l’on délaisse son emploi idéologique, ce terme peut avoir une valeur analytique. Les « démocraties dirigées » se situent quelque part entre les démocraties libérales (capitalistes), caractérisées par la (formellement) libre concurrence des intérêts politiques organisés, les libertés démocratiques et le respect du droit, et les dictatures, qui suppriment violemment l’opposition politique organisée et les droits politiques. Les « démocraties dirigées » préservent les parures de la démocratie et tolèrent, de manière variable, les droits politiques et une opposition politique organisée. Cependant, ceux qui contrôlent les appareils coercitifs de l’État n’hésitent pas à violer la loi et les normes démocratiques admises pour assurer la continuité de leur pouvoir.

 

A première vue la différence qualitative entre la dictature et la « démocratie dirigée » pourrait sembler négligeable. Pourtant les « révolutions colorées » en Géorgie, en Ukraine et, plus récemment, au Kirghizistan (1) furent dirigées contre des « démocraties dirigées » pas vraiment différentes de celle de Russie. Ces événements illustrent la différence entre les deux types de régimes : les « révolutions colorées » n’auraient pas pu se produire sous une dictature car il n’y aurait pas pu y avoir de remise en cause de fraudes électorales qui ont provoqué les protestations, il n’y aurait pas eu non plus de candidats alternatifs ni d’organisations politiques que les foules pourraient soutenir et aucune part des médias non contrôlés n’aurait pu annoncer les sondages sortis des urnes ni relater les protestations.

 

 

a. Continuité et changement

 

 

Les récentes préoccupations des politiciens et des médias occidentaux en ce qui concerne la démocratie en Russie donnent l’impression que cette dernière était démocratique sous Eltsine (2). En fait, les mesures autoritaires introduites par Poutine proviennent directement de l’héritage du régime eltsinien. La démocratie a disparu en Russie en automne 1993 lorsque Eltsine a violemment supprimé l’ordre constitutionnel existant, qui correspondait aux normes démocratiques (3). Ce coup de force a bénéficié de l’appui enthousiaste des dirigeants du G-7 et de la majorité de la presse occidentale, tout comme des libéraux russes. L’Occident a également approuvé les frauduleux résultats officiels du référendum de décembre 1993 sur la nouvelle Constitution eltsinienne, qui a dépouillé le Parlement de son pouvoir. En 1996, les dirigeants du G-7 ont salué la victoire électorale d'Eltsine tout en sachant parfaitement qu’elle était le résultat de dépenses illégales massives, d’une couverture médiatique biaisée par la presse possédée par les oligarques et de la fraude électorale. Alors président des États-Unis, Clinton, n’a pas hésité à comparer Eltsine à Abraham Lincoln, qui avait également affronté une sécession (4). Cet éloge suivait de peu la destruction de la capitale de la Tchétchénie au cours d’une guerre ayant déjà provoqué environ 100 000 morts. De même, le moratoire non déclaré concernant la légalité, qui a marqué la privatisation en Russie, a bénéficié du soutien du G-7, qui a encouragé Eltsine par des crédits de la Banque mondiale et du FMI aussi bien que par les « aides » bilatérales (5).

 

Aujourd’hui, alors que le profond déclin militaire de la Russie et son intégration dans l’ordre capitaliste mondial, en tant qu’exportateur semi-périphérique de ressources naturelles, semblent relativement assurés, les dirigeants et les médias occidentaux peuvent verser des larmes de crocodile sur la démocratie russe. Le principal nuage à l’horizon — et c’est cela plus que tout autre chose qui explique leur souci soudain pour la démocratie — est le non-respect par Poutine des droits de propriété dans sa persécution des oligarques politiquement insoumis (apparemment le fait que cette propriété ait été acquise par des moyens criminels avec le soutien de l’État est sans importance). Dans l’ensemble, cependant, les États-Unis et les autres États nantis sont satisfaits de Poutine et leurs inquiétudes concernant la démocratie ne devraient pas être prises trop au sérieux.

 

Il est pourtant vrai que Poutine a considérablement renforcé le caractère « dirigé » de la « démocratie » russe. Et on peut s’attendre à ce que cette tendance se poursuive, en particulier sous l’impact des « révolutions colorées » dans la région.

 

 

b. Un pouvoir exécutif sans entrave

 

 

Il n’y a aucune séparation de pouvoirs dans l’État russe, aucune entrave ni limite du pouvoir de l’administration centrale qui domine tous les secteurs et tous les niveaux du gouvernement. Le président peut, s’il le souhaite, dicter sa volonté à n’importe quel fonctionnaire de l’État.

 

La Douma (dont le nom, comble d’ironie, est emprunté au Parlement tout aussi impotent, octroyé par le Tsar Nicolas II au cours de la révolution de 1905) a été instaurée en 1993 par la nouvelle Constitution eltsinienne pour remplacer le Soviet Suprême (tout comme les Soviets locaux subsistants), renversé car il était devenu un obstacle pour la « thérapie de choc » et la floraison illimitée de la corruption publique qui était une partie intégrante de « l’accumulation primitive » du capital en Russie. La Douma est avant tout un centre du lobbying et une machine pour l’enrichissement personnel des députés. Même sous Eltsine, lorsque la fraction communiste était plus forte, elle n’avait pas d’influence significative sur la politique (à l’exception, peut-être, des mois qui ont suivi le krach financier de 1998, lorsque les forces libérales autour d’Eltsine ont été obligées de réaliser une retraite tactique). Aujourd’hui, la majorité des sièges de la Douma est tenue par le parti « Russie unie », qui doit sa domination à l’appui de l’administration. Cet appui prend la forme d’une mise en valeur médiatique, d’un financement généreux et de l’emploi d’autres « ressources administratives », y compris la fraude électorale, le chantage et la corruption (6). « Russie unie » est guidé par un principe prépondérant : le soutien inconditionnel aux politiques de Poutine. Comme pour souligner sa propre inconsistance, la Douma a récemment voté une loi créant une « Chambre publique » non élue, qui sera composée de « représentants [non élus] de la société civile » et aura pour mandat d’analyser la législation adoptée par la Douma et de vérifier le travail de l’exécutif (7).

 

Le pouvoir judiciaire est également soumis à l’exécutif. Bien que Poutine ait promis « la dictature de la loi », il applique celle-ci de manière sélective pour punir ses compétiteurs politiques. Les exemples les plus connus sont les poursuites contre les oligarques (le grand capital) Gusinsky, Berezovsky et Khodorovsky, qui ont été choisis parce qu’ils utilisaient leur richesse pour s’opposer à Poutine. D’autre oligarques, dont les fortunes ne sont pas moins souillées par les activités illégales, n’ont pas été inquiétés et jouissent de l’accès privilégié au Kremlin. Les juges indépendants, qui résistent à la pression politique, se trouvent mis à l’écart ou sont forcés de prendre leur retraite et la Douma a récemment voté une loi qui renforce encore le contrôle présidentiel sur la haute juridiction (8).

 

Quant aux affaires non politiques, la vénalité et le biais de classe des tribunaux sont un phénomène courant, probablement pire que sous Eltsine, lorsque les syndicats indépendants parvenaient souvent à gagner contre le patronat devant les tribunaux. Dimitri Kozak, un proche du président et l’un des architectes de la réforme judiciaire, a admis son échec au début 2005 : « Le public est convaincu que le système est corrompu jusqu’au bout des ongles (…). Les tribunaux ressemblent de nos jours à des succursales d’entreprises. Les principales entreprises arrivent toujours à infiltrer le système et à y installer leurs représentants. La situation est très sérieuse. » (9)

 

En général l’administration peut agir et agit au-dessus de la loi lorsqu’elle le considère nécessaire. Sa politique terroriste en Tchétchénie, qui s’élargit à l’Ingouchie et au reste du Caucase russe, ne représente que le cas le plus criant. Mais au-delà de cette région méridionale les rapports sur les actions illégales de la police et d’autres forces de sécurité sont nombreux. Les Russes ordinaires évitent d’avoir des relations avec les « forces de l’ordre », qu’ils considèrent comme corrompues et qu’ils redoutent, et la grande majorité est convaincue que le gouvernement les emploie contre les opposants politiques (10). Un des cas les plus notoires de vengeance politique concerne les autorités provinciales du Bachkorstan — une région réputée pour être le fief personnel de son président, Rakhimov. La police anti-émeutes y a envahi la ville de Blagovechtchensk, matraquant, arrêtant et torturant sans discrimination des centaines de citoyens innocents (11). Si beaucoup de ces violations de la loi sont assurément d’origine locale, le gouvernement central couvre régulièrement de telles « bavures » et étouffe les demandes d’une enquête publique. Dans le cas de Blagovechtchensk, qui a bénéficié d’une notoriété nationale, le chef-adjoint de la police régionale qui a organisé le pogrome a été démis de ses fonctions. Mais, comme si l’on voulait souligner l’impunité de l’exécutif, il a été immédiatement nommé au poste de protecteur des droits de l’Homme au Bachkorstan (12).

 

Il n’y a là rien de qualitativement nouveau par rapport aux pratiques du régime Eltsine. Le fait qu’il pouvait y avoir alors un peu plus de libertés politiques peut pour une large part être attribué à la faiblesse et à l’incapacité qui ont caractérisé son régime et non pour l’essentiel à son respect des principes démocratiques ou de le légalité. Poutine, comme nous l’avons remarqué, a serré la vis, mais son régime reste celui d’une « démocratie dirigée » laissant encore des marges significatives de libertés politiques. Par exemple la répression des nombreuses manifestations des retraités contre le loi 120, qui a « monétarisé » les prestations sociales tout en les réduisant, a été limitée. Le Code du Travail de 2001 a rendu plus difficile les grèves légales et a réduit les droits des syndicats minoritaires indépendants, mais les grèves (qui sont devenues rares même avant l’adoption du nouveau Code du Travail) se produisent toujours et les syndicats indépendants, bien que faibles, continuent à lutter.

 

La persécution des oligarques constitue, il est vrai, un phénomène nouveau. Il faut cependant remarquer que Eltsine n’a pas eu à faire face à aucun défi sérieux venant de cette direction. C’est son administration qui avait créé les oligarques, l’administration participant généreusement elle-même à l’orgie de « l’accumulation primitive ». Lorsque Eltsine a élevé Poutine au sommet du pouvoir de l’État, pour s’assurer de sa propre impunité, ce dernier était un inconnu. Tous les oligarques n’avaient pas jugé qu’ils lui doivent fidélité et les nouveaux personnages dont il s’est entouré au sein de son administration aspiraient à une part du butin. Cela illustre quel est le parti dominant entre la bourgeoisie et l’exécutif (cette question, essentielle pour l’analyse, est traitée plus loin).

 

Les rapports avec les régions constituent un autre terrain où Poutine a renforcé « la direction » de la « démocratie ». A la fin de 2004 la Douma a adopté une loi permettant au président de nommer les 89 gouverneurs des régions, dont les postes furent électifs durant une décennie (13). Cependant dès 2000 Poutine pouvait relever les gouverneurs pour incompétence ou corruption sous réserve de la confirmation de sa décision par les tribunaux dont nous avions souligné la soumission. Il pouvait également — et il l’a fait — les relever en puisant dans les « ressources administratives » lors des élections, même si cela ne réussissait pas toujours. De toute ma,nière, dans les conditions de la Russie, un gouverneur élu n’est vraiment pas plus redevable devant la population qu’un gouverneur désigné par en haut.

 

 

c. Domination de la société par l’État

 

 

La tolérance dont le régime fait preuve pour les droits politiques dépend pour une large part de l’abstention de la population à employer ces droits pour mettre en danger les intérêts que le régime considère comme importants. Il suffit de jeter un regard sur sa politique en Tchétchénie pour être convaincu de la nature subordonnée de cette tolérance. Une société civile faible est ainsi une condition nécessaire pour la « démocratie dirigée » : la classe ouvrière russe est trop faible pour imposer un changement démocratique et la bourgeoisie russe est trop incertaine et trop directement dépendante de l’administration étatique pour soutenir un tel changement. En même temps les forces populaires ne sont pas assez menaçantes pour inciter l’élite à imposer une dictature (14).

 

Le Parti communiste (KPRF) constitue la principale opposition organisée. C’est la seule organisation politique de masse qui n’a pas été créée d’en haut en tant que base pour quelques notables ou en vue de mener à bien une mission pour le régime. Après avoir accepté les règles du jeu imposées par le coup de 1993, le Parti communiste est demeuré une opposition politique loyale. Il n’organise pas sérieusement, et même ne participe pas aux actions extraparlementaires, qui constituent la seule forme d’action politique qui, potentiellement, pourrait forcer la main de ce régime (15). Selon L. Schevstova, une analyste libérale qui n’a aucune sympathie pour les communistes, le parti « s’est transformé en un rouage du système russe et l’aide à préserver sa stabilité. Les communistes captent les votes protestataires et les préservent contre une radicalisation. Ils ont également soutenu l’équipe du Kremlin lors des moments décisifs. [Le parti] a accepté les règles édictées par l’équipe au pouvoir, confirmant ainsi qu’il n’était plus intéressé par une lutte sérieuse pour le Kremlin et qu’il se satisfaisait du rôle d’opposition éternelle. (…) Avec le Parti communiste en tant que principale opposition les autorités peuvent prétendre qu’elles maintiennent une démocratie libérale. » (16)

 

La droite néolibérale, organisée au sein de l’Union des forces de droite (SPS), s’aligne sur les intérêts du grand capital et est toujours satisfaite de la politique économique gouvernementale, tout en demandant plus de « réformes ». Comme les intérêts des oligarques sont profondément opposés à ceux de la masse de la population, l’engagement du SPS en faveur de la démocratie ne peut être que symbolique. Plusieurs dirigeants de ce parti — les plus connus étant A. Tchoubaïs et E. Gaydar — ont des liens étroits avec le gouvernement, bien que certains aient critiqué publiquement son orientation autoritaire (17). Iabloko, l’autre parti libéral, est plus crédible lorsqu’il défend les droits démocratiques. Contrairement au SPS, il s’est opposé de façon consistante à la guerre poutinienne en Tchétchénie. Ses politiques économiques ont graduellement connu une inflexion social-démocrate. Néanmoins, certains dirigeants de Iabloko ont accepté des postes gouvernementaux sous Poutine et des discussions avortées sur une fusion avec le SPS ont été menées périodiquement. Iabloko, dont l’électorat se trouve au sein de la jeunesse et chez les petits entrepreneurs, a décliné sous Poutine. Comme le SPS il n’a pas réussi à surmonter la barrière des 5 % lors des dernières élections à la Douma.

 

L’état de la politique partisane en Russie y reflète la faiblesse générale de la société civile. Hormis les partis politiques, les principaux groupes d’intérêts indépendants et politiquement orientés sont les organisations des droits humains et les syndicats « alternatifs ». Mais ni les uns ni les autres ne peuvent prétendre exercer une influence tangible sur le gouvernement. Les premiers sont financés presque entièrement à partir de l’étranger alors que les syndicats « alternatifs » ne représentent que quelques pour-cent de la force de travail organisée et ont eu beaucoup de mal à développer des actions unitaires. La densité de la syndicalisation reste toujours élevée en Russie, mais la majorité des syndicalistes sont affiliés à la Fédération des syndicats de Russie (FNPR), qui a adopté le « partenariat social ». En pratique cela se traduit par une soumission au patronat et au gouvernement. Le bras politique du FNPR appartient au parti pro-gouvernemental « Russie unie », malgré la politique anti-ouvrière de ce gouvernement (18).

 

L’arrestation en 2003 de Mikhail Khodorovsky, à l’époque le plus riche des oligarques, propriétaire de la majorité des parts de la société pétrolière Youkos, n’a laissé aucun doute sur la question qui domine dans les rapports entre la bourgeoisie et le pouvoir exécutif. Khodorovsky a été accusé d’évasion fiscale, de fraude et il pourrait être condamné à dix ans de prison. Quels que soient ses crimes — et ils sont sans aucun doute nombreux et sérieux — la nature sélective et arbitraire des poursuites engagées contre lui ne fait aucun doute et a même été admise, par inadvertance, par le conseiller présidentiel I. Chouvalov lors d’une rencontre avec les hommes d’affaires états-uniens (19). La leçon, c’est que l’État peut évidemment priver tout capitaliste, quelque soit sa richesse, de sa fortune et de sa liberté. Et si cela avait provoqué initialement quelques grognements timides dans les milieux patronaux et dans la presse patronale, le silence s’est rapidement imposé. Peu après l’arrestation de Khodorovsky, le congrès de l’Union des industriels et entrepreneurs a accueilli Poutine par une ovation (20).

 

 

d. Renforcement de la « direction de la démocratie »

 

 

Indépendamment de la démoralisation et de la faiblesse de la société civile, toute « démocratie dirigée » est fondamentalement instable. Il est difficile d’affirmer que les sociétés civiles en Géorgie, en Ukraine ou au Kirghizistan étaient plus robustes à la veille de leurs « révolutions de couleurs » que ne l’est aujourd’hui la société civile en Russie. Outre une vague de fond de mécontentement populaire, le principal ingrédient de ces « révolutions » est une opposition organisée capable d’apparaître en tant qu’une alternative crédible face au régime existant et de devenir ainsi un pôle d’attraction du mécontentement populaire. Les actes de Poutine visant à renforcer la « direction de la démocratie » tentent ainsi à bloquer l’émergence de toute alternative crédible et de détourner le mécontentement populaire du président.

 

Beaucoup d’efforts ont visé l’élimination de ses rivaux potentiels. Une campagne bien orchestrée dans les médias étatiques de « publicité noire » (comportant des allégations criminelles sérieuses), menée de pair avec les pressions exercées sur ses sympathisants et avec leur corruption, a ainsi mis une fin rapide aux aspirations présidentielles du maire de Moscou, Youri Luzkov, qui a en conséquence intégré son parti (Otiétchestvo : « La Patrie ») dans le bloc « Russie unie » de Poutine. Cela a garanti à Poutine que son principal opposant lors de l’élection présidentielle de 2000 serait Guennadi Ziouganov, le dirigeant du Parti communiste, qui n’avait aucune chance de l’emporter (21).

 

Mais malgré l’utilité électorale du Parti communiste et son horreur envers l’action extraparlementaire, le Kremlin a jugé qu’il ne pouvait lui faire confiance car il ne le contrôle pas directement. En conséquence il s’est efforcé de miner ce parti en y encourageant les scissions et en soutenant la création de Rodina (« Mère Patrie ») en tant que bloc électoral de « centre-gauche » et « patriotique » (c’est-à-dire chauvin, ethniquement russe, de grande puissance) alternatif, qui a pris avec succès des votes aux communistes lors des élections de la Douma en 2003 (22). Quant à Iabloko, ce parti fut le premier visé par les nouvelles lois électorales de Poutine, qui ont durci les conditions d’enregistrement des partis politiques et élevé la barrière pour l’obtention des sièges à la Douma de 5 % à 7 % (« Russie unie » aspirait à une barrière au niveau de 12,5 % des votes, mais Poutine a apparemment jugé qu’il ne fallait pas aller trop loin) (23).

 

Le contrôle des médias, en particulier de la télévision qui est la principale source d’informations de la majorité des Russes, est un autre moyen important visant à exclure les alternatives potentielles. C’est le Kremlin qui décide quels partis et quelles personnalités peuvent être exposés et comment ils doivent être présentés. Les poursuites de l’oligarque Vladimir Goussinsky furent en grande partie motivées par le désir du Kremlin de s’assurer le contrôle de son empire médiatique, en particulier du réseau NTV, qui avait critiqué le régime, en particulier en ce qui concerne la Tchétchénie. Goussinsky fut libéré de prison sans procès après avoir été convaincu de renoncer à sa propriété (qui, pour une large part, était un cadeau du régime eltsinien pour services rendus) (24).

 

La presse écrite, qui reste largement privée — c’est-à-dire oligarchique — n’est pas sujette au même strict contrôle étatique. Mais les publications les plus diffusées tentent, néanmoins, de ne pas dépasser les limites acceptables pour le régime. Le quotidien Izvestia a, apparemment, dépassé cette limite avec son reportage trop réaliste sur la liquidation de la prise d’otages de Beslam — un massacre qui a provoqué la mort de 330 personnes, dont la moitié étaient des écoliers. Réagissant immédiatement à la fureur du Kremlin, l’éditeur — le magnat de la métallurgie Vladimir Potanine — a forcé le rédacteur en chef à démissionner (25). Néanmoins des articles critiques du gouvernement et même du président ne sont pas rares dans la presse écrite, en particulier dans les publications à faible circulation. Cependant les contraintes financières ont fait disparaître bon nombre d’entre elles, car ceux qui auraient pu y investir (certaines sont financées par des oligarques exilés) ne veulent pas provoquer le gouvernement. Les mêmes craintes limitent le financement des partis de l’opposition. Les avocats de Khodorovsky avaient ainsi proclamé que leur client était poursuivi pour avoir financé des partis de l’opposition (26).

 

Tout en s’assurant qu’aucune alternative crédible ne puisse émerger, le régime s’efforce également de détourner du Kremlin le mécontentement populaire et de construire une base populaire pour Poutine. C’est d’autant plus important que le bilan réel de Poutine, par opposition au symbolique, est loin d’être brillant du point de vue du peuple. Sous sa présidence la situation matérielle des masses ne s’est guère améliorée, malgré la hausse record du prix du pétrole et malgré six années de croissance du PNB (mais il est vrai que depuis 1999, les salaires sont payés plus régulièrement). Cela est dû à la politique sociale régressive du gouvernement (27). On peut ajouter à cela la persistance de la corruption endémique de l’administration, l’inégalité économique très profonde qui continue à s’aggraver, la désastreuse guerre en Tchétchénie, la diffusion du terrorisme au cœur de la Russie et l’incompétence grossière du gouvernement ainsi que sa négligence pour les vies humaines lors de la gestion des prises d’otages, la décomposition continue de l’armée, le déclin de l’influence russe dans les pays étrangers environnants et l’effondrement des infrastructures.

 

La télévision est naturellement le principal moyen pour la diffusion de « l’amour dirigé » pour Poutine. Dans une société largement atomisée et passive, la télévision devient un instrument de manipulation très puissant. Les journaux du soir — sur tous les réseaux nationaux — s’ouvrent généralement par une réunion entre Poutine et l’un de ses ministres, ou un député à la Douma ou un autre fonctionnaire. Le président écoute attentivement, pose quelques questions aiguisées, fait des suggestions fermes, donne calmement mais de manière décidée des ordres. Excepté en tant que publicité pour Poutine, la séquence — qui peut durer dix minutes ou plus — est sans intérêt. La grande majorité de la couverture des activités de Poutine a le même caractère publicitaire. L’ancien secrétaire de presse d’Eltsine l’a décrite ainsi : « Voici les images de Poutine en vol pour la Tchétchénie. Le subconscient collectif répond : il est brave ! Voici Poutine livrant une voiture neuve à une vieille dame, vétéran de la seconde guerre mondiale. Le subconscient collectif relève : il honore les vétérans de la guerre et du travail ! Et voici Poutine prenant le thé avec un couple qui a reçu un nouveau logement pour remplacer celui détruit par un désastre naturel : ainsi il comprend les gens du commun ! Voici Poutine passant pour saluer l’anniversaire d’une actrice célèbre : il est si attentif… et cultivé ! Et quand Poutine, accablé par l’émotion, a réellement embrassé la médaille portée par un vétéran de guerre, le subconscient collectif a failli s’évanouir devant la surcharge de l’information… Toutes ces actions sont virtuelles car elles sont exécutées l’œil fixé sur la caméra de télévision toute proche. » (28)

 

La publication fréquente — selon un observateur, cinq fois plus fréquente que du temps d’Eltsine — de sondages qui indiquent de manière continuelle les niveaux élevés de confiance et d’approbation du pays envers le président (même quand d’autres sondages font état du pessimisme en ce qui concerne l’évolution du pays) constitue un autre outil de publicité (29). La plupart de ces sondages sont commandés par le Kremlin lui-même, qui doit autoriser la publication des résultats. Le but, naturellement, c’est de faire croire que chaque mécontent du président est en dehors du courant principal. Il y a aussi le miniculte de la personnalité de Poutine, avec la réapparition massive de ses portraits dans les bureaux du gouvernement (une pratique découragée sous Eltsine), les éloges publics que font de lui les fonctionnaires, le changement des noms de rue en sa faveur, la publication de livres le concernant y compris un manuel scolaire à Saint-Petersbourg, la ville dont Poutine est originaire, avec un chapitre sur l’enfance de Poutine, les boutons avec son effigie, les t-shirts, les visites des « lieux poutiniens », etc. Même si le Kremlin n’est sans doute pas à l’origine de la majorité de cela, il se garde bien de le décourager.

 

Mais tout ceci ne suffit pas de rendre le Kremlin sûr de lui. Aussi faible que soit la société civile, le Kremlin aspire à l’organiser sous son égide. Certains de ses efforts sont vraiment bizarres, tel le « mouvement de jeunes » sponsorisé par le Kremlin, « Allons ensemble ». Comme son nom l’indique l’organisation n’a qu’un seul but : « aller ensemble » avec Poutine. Le dirigeant du mouvement, V. Yakemenko, qui avait travaillé pour l’administration du Kremlin, a décrit Iabloko en tant qu’« ennemis fondamentaux de la Russie ». Les adolescents, vêtus de t-shirts avec l’effigie de Poutine, qu’on amène dans les manifestations pro-Poutine, ont souvent du mal à expliquer pourquoi ils sont là. Il y a eu des plaintes que les étudiants sont contraints d’adhérer au mouvement sous peine de sanctions universitaires. Apparemment ce mouvement n’a pas réussi à satisfaire les espérances (il a même provoqué l’apparition d’un petit contre-mouvement : « Allons sans Poutine »), car le Kremlin prépare actuellement le lancement d’un nouveau mouvement, nommé de manière approprié « les Nôtres ». Selon les termes de Yakemenko, il sera capable de stopper « la révolution orange et l’agression américaine » (30). Dans certaines régions le parti « Russie unie » a même organisé les enfants des écoles dans l’organisation des « Oursons de Russie » (l’ours est le symbole du parti), une activité clairement illégale (31).

 

Il y a eu également des tentatives d’enfermer les organisations non gouvernementales existantes dans un cadre dominé par le gouvernement afin d’en faciliter le contrôle par l’État. C’est du moins ainsi que les organisations des droits humains ont perçu le « Forum civique », une initiative commanditée par le gouvernement qui a rassemblé une grande variété d’organisations en automne 2003. Les organisations des droits humains se sont opposées, avec succès, aux tentatives d’utiliser ce forum pour mettre sur pied une organisation permanente les chapeautant et il semble qu’on s’en soit arrêté là. Mais de nombreux observateurs voient dans la nouvelle « Chambre publique » une autre tentative d’intégrer la société civile dans une structure « verticale du pouvoir ». Comme l’a noté le dirigeant du groupe Helsinki de Moscou : « c’est une idée folle, dès que vous organisez la société civile dans un cadre vertical du pouvoir, elle cesse d’être la société civile mais devient un appendice pathétique du gouvernement et est détruite » (32). Que les organisations indépendantes des droits humains, même très faibles, troublent le Kremlin est clairement apparu lorsque Poutine, parlant de certaines organisations non gouvernementales, a averti que « la liberté doit être responsable » et mis en garde contre les subventions financières que certains chercheraient à l’étranger (33). C’était un message couvert aux « les forces de l’ordre » de faire preuve de vigilance.