Invasion de la charité privée. Frédéric Lordon avril 2006

Jean-Jacques LAGARDE

27 oct. 2019 19:27 (il y a 18 heures)
 
 
"Pour stimuler la réflexion, indique Jean-Jacques

Invasion de la charité privée....mais pas pour tout quand même !

Ecrit en 2006 par Frédéric Lordon ,économiste et philosophe. Plus que jamais vérifiable..."

 

Les élans du coeur, une stratégie. La communication!!!!

Les entreprises font le bien et le font savoir : elles financent les arts, la recherche médicale, des universités, etc. Elles interviennent ainsi dans des domaines de l'action publique.

C'est apparemment généreux, c'est surtout dangereux.

Car, en se substituant à l'Etat, c'est le sens même du pouvoir central que cette démarche met en cause.

Plus besoin de politique, la morale individuelle saura faire les bons choix.

     Décembre 2003 : annoncée en grande pompe, la restauration de la première partie de la galerie des glaces à Versailles est achevée. On la doit à la "générosité" de l'entreprise de travaux publics Vinci. Son directeur de la communication explique à France 2 que sa société est fière d'avoir "offert" à la nation l'entretien de son patrimoine (journal de 13 h 19 décembre 2005 France 2). Rien de plus n'est dit , mais tout le monde comprend : l'Etat est, au choix, ou démissionnaire ou financièrement incapable, les entreprises sont citoyennes, au surplus elles ont les moyens; les capitalistes ne sont pas émus que par les dividendes-ils le sont aussi par la culture.

     On peut voir, dans cette tendance munificente du capital, certes pas tout à fait neuve, mais d'ampleur croissante, les compétitions de philanthropie ou les manoeuvres de légitimation de fortunes faites dans des conditions plus ou moins avouables (lire Nicolas Guilhot, Financiers, philanthropes, Raisons d'agir, Paris, 2004). Mais ces opérations dessinent un horizon beaucoup plus général dont la cohérence s'annonce autrement radicale que tout ce que le libéralisme a pu montrer jusqu'à présent.

Comme toujours, il suffit de tourner le regard vers l'autre côté de l'Atlantique pour en avoir une préfiguration déjà parlante, à ceci près que, même là-bas, le modèle en est encore au seul stade de la pratique, et qu'il faudra probablement le passage à l'étape "doctrinale"  pour lui donner l'impulsion décisive vers sa réalisation complète.

Or il est possible qu'il y ait avantage à devancer les doctrinaires libéraux dans leur effort. Exprimer avant eux ce qu'ils ne tarderont pas de toutes façons à dire eux-mêmes permettra de désamorcer par anticipation l'effet de surprise intellectuelle.

     Les chaires d'universités portent le nom des industriels qui les financent, les banques d'affaires sponsorisent les expositions, des fortunes privées soutiennent la recherche médicale...

Il faut saisir la cohérence d'ensemble que dessine cette multiplicité d'initiatives séparées : tous les domaines de l'action publique sont potentiellement candidats à l'envahissement par la charité privée.

Mais alors, quelle raison d'être reste-t-il à l'Etat ?

Poser la question sur le fond de paysage charitable généralisé, c'est y répondre.

C'est bien ce que diront - et ce que disent déjà les libéraux : l'Etat n'est plus seulement importun et inefficace, il est inutile.

En finir avec l'Etat

     L'effort doctrinal entreprendra d'appeler à penser l'ordre politique de l'action collective sur le même modèle que l'ordre économique du "marché", à savoir comme ordre décentralisé.La défaite historique du socialisme a favorisé l'idée qu'une économie ne saurait être organisée depuis un centre unique.

La force du "marché", répète le dogme néoclassique, consiste à ne requérir aucune instance de coordination centrale et à laisser les agents à leurs seules décisions privées, le mécanisme impersonnel des prix se chargeant d'ajuster ces myriades d'offres et de demandes individuelles.

La multiplicité des constructions sociales qui coordonnent de fait les agents économique - le droit, la monnaie, les règlements..., l'Etat! -, et sans lesquelles le capitalisme ne saurait fonctionner, n'empêche pas un instant les libéraux de croire au marché comme une horloge auto régulée, pure collection d'individus promis à l'harmonie marchande spontanée pourvu que personne ne se mêle "d'en haut" de leurs petites affaires.

     Or, puisque l'ordre décentralisé a fait ses preuves dans le domaine économique sous la figure du "marché", pourquoi ne pas en finir avec l'Etat, "centre" nécessairement malvenu dans une philosophie sociale qui ne veut connaître que les individus séparés et leurs libres interactions ?

Pourquoi la vie collective devrait-elle être organisée par un pouvoir central, les transfert financiers passer par un impôts autoritaire et spoliateur ?

Le Gosplan a échoué comme opérateur économique; l'Etat n'est-il pas en train d'échouer comme opérateur politique, et sa "faillite" financière ne l'atteste-elle pas ?

     Mais, au fait, une fois l'Etat disparu, quel motif convaincra les agents privés de s'engager dans le financement des besoins collectifs ?

La réponse américaine est déjà prête : c'est la morale. 

A l'unicité totalitaire du circuit financier de l'Etat fiscal se substituera la prolifération des transferts caritatifs privés, chacun étant bien mieux placés que la puissance publique pour savoir à qui et à quelle cause il entend donner, comme il était mieux placé pour savoir ce qu'il voulait offrir et demander sur le marché.

Ce que faisait faire de mauvais gré la coercition de l'impôt, le libre élan charitable le prendra désormais à sa charge.

La sensibilité des fortunés

     Qui peut assurer que sera alors satisfaite la variété des besoins collectifs ?

La doctrine libérale répondra que les choix de donation sont souvent le reflet d'une sensibilité particulière du donateur: qui a eu à souffrir des accidents de la route donne à la prévention routière, de telle maladie à la recherche médicale spécialisée, etc. 

La diversité des expériences garantira l'harmonieuse répartition de l'effet global.
L'impulsion supposée générale de la morale et la "variété naturelle des sensibilité" joueront ensemble dans l'ordre politique décentralisé le même rôle d'harmonisation spontanée que le système des prix dans l'ordre du marché.

Mais la "variété des sensibilités" de qui au juste ?

Des donateurs potentiels significatifs- les plus fortunés.

Diversité assez restreinte à vrai dire, celle d'un isolat social qui saura sans doute s'émouvoir pour la haute culture ou déplorer les ravages des mines antipersonnel, mais qui pensera peut-être plus difficilement au financement des écoles de quartier, pour ne rien dire de l'aide aux chômeurs- responsables de leur sort. 

Morale du transfert charitable

     Remettre ainsi aux agents privés le soin de se faire les opérateurs de l'action collective est autrement plus radical que ne l'est une simple stratégie de privatisations et de concessions de services publics.

C'est une extinction pure et simple de l'idée d'action publique, et peut-être même de la catégorie du politique, entièrement dissoute dans la morale du transfert charitable.

De ce point de vue, il y a une fracture dans l'unité du projet moderne, entendu comme une visée simultanée de l'autonomie individuelle et de l'autonomie collective.

Si le dynamique historique de la modernité a porté un idéal d'émancipation des liens de la tradition et des assignations coutumières, elle a également formulé l'objectif d'une maîtrise par les hommes de leur destinée commune, laquelle suppose un lieu central de la délibération politique.

Or l'idée d'un ordre politique décentralisé en est la négation; la collectivité n'y existe plus que sous la forme inférieure de l'agrégation.

Le destin "collectif" n'est plus ni désiré ni discuté par personne.

L'extension  l'ordre politique du pur marché détruirait ipso facto l'idée moderne du gouvernement, du corps politique par lui même.

Après une alliance de plusieurs siècles, la pensée économique individualiste du marché évincerait la philosophie politique des Lumières, avec laquelle elle aura eu un long compagnonnage, mais qui a fini par lui faire obstacle à force de s'accrocher à l'idée de l'autodétermination collective.

     La morale individuelle deviendrait alors la seule forme de régulation sociale tolérée par le libéralisme.

Des lois pour personne, de l'éthique pour tout le monde !

Seul l'Etat policier-carcéral sera préservé, une fois tout le reste enlevé : s'il est une chose que les plus riches continueront d'accepter de financer de leurs impôts, ce sera le maintien de leur ordre.

Pour le reste, la morale fera l'affaire.

Transformer la politique publique en moralisme ploutocratique, et prononcer ainsi la dissolution définitive de l'Etat social, voilà peut être la nouvelle - l'ultime - frontière libérale.

Frédéric Lordon